Alors que Jordan Peterson, psychologue et intellectuel canadien, est ennuyé par des problèmes de santé, sa pensée demeure influente partout en Occident.
« T’es de gauche ou t’es de droite? » : La question qui tue toute discussion en 2025
À peine sorti de l’université, je constate à quel point parler de politique est polarisant et malaisant. Au premier degré, cette tension relève souvent de l’équation suivante : ton camp politique = qui tu es. D’où le malaise de vouloir discuter de nos idées, au risque de se faire étiqueter de toutes sortes de choses sans avoir prononcé plus de deux phrases.
Autrement dit, si tu es de droite, tu es contre les homosexuels, donc, tu es un monstre. À l’opposé, si tu es à gauche, tu te poses comme une victime éternelle qui fuit ses responsabilités, donc, le même jugement s’applique. Même si cette équation peut parfois être juste, ce malaise à aborder la politique en 2025 pourrait trouver son explication ailleurs.
Une discussion qui s’inscrit dans un cadre beaucoup plus large
Discuter de politique n’est pas si différent d’avoir une conversation quotidienne ordinaire. Lorsqu’on engage une discussion avec un individu, on assume implicitement plusieurs règles : s’en tenir à la thématique, ne pas interrompre, ne pas insulter, etc. Ces « règles du jeu » servent donc de points de repère, nous permettant de nous situer dans la conversation. Dans le cas de non-respect de ces règles, on le signale et après plusieurs fautes, la discussion prend fin.
Ce concept indique que nous avons tous besoin d’un cadre ou de règles pour nous orienter, que ce soit dans le domaine sportif, musical, scolaire, etc. En politique, le phénomène est le même : on a besoin de connaître les règles du jeu. C’est précisément sur ce point que Jordan Peterson s’est fréquemment prononcé. Selon lui, ce cadre inclut tant les idées de gauche que celles de droite, mais exclut les deux extrêmes.
Comment distinguer les deux extrêmes ?
La droite politique a toujours eu tendance à mettre de l’accent sur l’importance des hiérarchies et leur stabilité. Tant au niveau des structures sociales qu’organisationnelles, le conservatisme insiste beaucoup sur leur importance hiérarchique permettant le bon fonctionnement d’une famille, d’une communauté, d’une société ou d’une entreprise. Le problème? Cette hiérarchisation, bien que naturelle, tend à laisser des personnes dans la pauvreté ou dans la misère. La gauche, en principe, vient donc donner une voix à ces personnes davantage oubliées.
Pour le psychologue clinicien canadien, le 20ᵉ siècle est un laboratoire terrifiant dans l’analyse des idées politiques. Il énonce le verdict suivant : la droite va trop loin lorsqu’elle place volontairement un groupe d’êtres humains sous un autre. Ainsi, la hiérarchie en soi n’est pas mauvaise, mais elle le devient lorsqu’on place systématiquement un groupe sous un autre.
Pour la gauche, cependant, c’est moins clair. Peterson dit avoir demandé des dizaines de fois à des amis progressistes et démocrates : « Quand est-ce que la gauche va trop loin? » Systématiquement, il n’obtient aucune réponse… Si Peterson a une réponse bien claire et précise à cette question, l’incapacité à y répondre pourrait bel et bien représenter le problème fondamental de l’analyse politique, en 2025.
Overton : pourquoi la fenêtre peut et doit bouger… mais pas les murs
Avant d’arriver à la réponse de Peterson, explorons le phénomène de la fenêtre d’Overton. Brièvement, elle représente le cadre qui délimite les opinions ou les idées qui sont considérées comme acceptables dans une société donnée. Le principe de la fenêtre d’Overton suggère aussi que les idées ou opinions acceptables sont en constante évolution — et ils le sont évidemment. Cette évolution constitue donc une problématique bien réelle quant au cadre ou aux règles du jeu discutés plus haut.
En effet, si la fenêtre de l’acceptable ne cesse de bouger, comment justifier un cadre fixe qui poserait des limites aux deux extrêmes, notamment celui à gauche? Du point de vue progressiste, cette idée peut sembler une objection majeure : peut-on vraiment imposer une borne au progrès, donc une limite à gauche?
En réponse à ce dilemme, Peterson apporte une distinction décisive : séparer les faits du processus. Regarder l’histoire de l’extrême droite, par exemple, c’est certes reconnaître les millions de vies perdues — les faits, mais c’est surtout constater la rupture du processus et des règles fondamentales qui auraient dû rester inviolables.
Pour la gauche, la règle du jeu que Peterson identifie est celle de l’égalité forcée des résultats, qu’il identifie aussi comme l’équité. Il la décrit comme l’imposition de conditions qui forceront des résultats égaux pour tous, à tout prix. D’ailleurs, on se souvient qu’au début de ses apparitions publiques, Peterson martelait la différence entre l’égalité des chances et l’égalité des résultats. Pour lui, ce second principe est exactement celui qui a animé les grands régimes totalitaires de gauche au XXᵉ siècle.
L’idée d’une fenêtre d’Overton mobile au sein de « murs fixes » suggère que les faits, idées ou opinions évoluent constamment. Cette fenêtre mobile doit néanmoins demeurer contenue dans un cadre supérieur, lequel encadre les règles du jeu implicites à la discussion et dont les pôles extrêmes sont l’égalité des résultats forcée et la hiérarchisation forcée.
Un extrême moins pire que l’autre ?
Ayant établi les règles du jeu qui sont loin d’être déraisonnables, comment pouvons-nous projeter l’avenir du discours politique, surtout à gauche ? Bien qu’il existe des partisans des deux extrêmes, il semble y avoir une plus grande nonchalance à gauche.
En effet, Peterson souligne que le nom de Hitler fait écarquiller les yeux à presque tout le monde, mis à part quelques-uns (i.e., Nick Fuentes). Il affirme cependant qu’à gauche, on tend à présenter les noms de Joseph Staline et Zedong Mao avec beaucoup plus de complaisance.
En fait, il n’est pas rare qu’un jeune fraîchement sorti du secondaire n’ait jamais entendu parler de ces deux derniers noms, alors que leurs bilans sont tout aussi désastreux que celui du dictateur allemand.
Sortir de la politique du confort moral
Sans nous attarder aux critiques de Peterson sur le phénomène de « identity politics », il semble que la politique soit devenue un phénomène de confort et non de principe. Pour l’ancien professeur de l’Université de Toronto, la réputation des individus tend à être au centre des positions politiques des personnes. En d’autres mots, les gens veulent faire partie de la gang.
Ainsi, si on veut bien paraître et jouir d’une bonne réputation, il suffit de pointer vers une situation injuste pour attirer l’empathie des personnes. Ce fait de pointer une injustice permet ainsi de s’identifier comme un individu moral qui combat l’injustice, permettant d’élever sa réputation. L’avantage ? Ce niveau d’analyse politique aura pris un peu moins de deux minutes à comprendre.
De la même manière, la droite, surtout dans ses formes plus radicales, peut aussi chercher un certain confort moral, non pas en dénonçant des injustices, mais en se présentant comme protectrice d’un ordre ou d’une identité menacée. Dans les deux cas, le débat glisse des principes vers l’affirmation de soi : défenseur des victimes d’un côté, gardien de la tradition de l’autre.
Se responsabiliser envers son camp et envers soi-même
Pour revenir à la problématique de départ, à savoir comment réussir à discuter politique dans un climat aussi polarisé, la première chose à faire est claire : identifier et rejeter systématiquement les extrêmes de son propre camp. On a tous tendance à accuser l’autre bord de tous les maux de la société, mais l’introspection reste la clé pour garder la droite comme la gauche en bonne santé.
Bref, c’est tellement plus confortable de pointer du doigt, de critiquer ou de dénoncer l’adversaire… Pourtant, une société qui va bien commence toujours par des individus responsables et ce, peu importe leur couleur politique. Pour reprendre la fameuse citation de Peterson, « assure-toi que ta chambre soit en ordre avant de penser à changer le monde ».

