La multinationale Glencore vient de suspendre tous ses investissements à la Fonderie Horne et a amorcé un plan de démobilisation. En cause : l’absence de garanties réglementaires suffisantes de la part de Québec. Un milliard de dollars d’investissements sur cinq ans — dont 300 millions pour réduire les émissions d’arsenic — est désormais en suspens, et avec lui, l’avenir de 650 emplois directs et de milliers d’emplois indirects en Abitibi-Témiscamingue.
L’annonce du 3 février 2026 frappe comme un électrochoc dans une région où la fonderie centenaire constitue le cœur de l’économie depuis 1927. Sans ces investissements, l’installation ne pourra respecter les cibles d’émissions qui entreront en vigueur en mars 2027, ce qui rend sa fermeture sérieusement probable.
Un bras de fer réglementaire
Depuis l’été 2025, Glencore négociait avec le gouvernement du Québec pour obtenir deux éléments qu’elle juge essentiels : un ajustement de l’autorisation ministérielle permettant de déployer son plan de réduction des émissions selon un échéancier réaliste, et la confirmation d’un cadre réglementaire stable pour la durée de la prochaine autorisation, incluant le maintien de la cible de 15 nanogrammes d’arsenic par mètre cube (ng/m³).
La multinationale s’était fixé une échéance au 31 janvier 2026 pour conclure une entente. Cette date est passée sans qu’un accord soit trouvé.
« Nos employés sont en droit d’obtenir des repères clairs pour l’avenir. Nous avons travaillé de bonne foi et exploré toutes les options à notre disposition. La protection des emplois et la continuité des opérations sont au cœur des priorités de l’entreprise, mais les conditions ne sont pas réunies pour aller de l’avant à l’heure actuelle », a déclaré Marc Bédard, chef des opérations des actifs métallurgiques à façon chez Glencore.
L’entreprise a été particulièrement claire dans sa position : « Il serait irresponsable d’autoriser un investissement d’une telle ampleur sans avoir l’assurance que les conditions réglementaires permettraient à la fonderie de continuer à opérer dans un cadre prévisible et réaliste à plus long terme ».
Des progrès documentés, mais insuffisants
Ironiquement, la Fonderie Horne affiche des résultats environnementaux en nette amélioration. Entre 2022 et 2024, la concentration moyenne d’arsenic dans l’air ambiant mesurée à la station légale Horne a diminué de 46,5 %, passant de 73,1 ng/m³ à 39,1 ng/m³. En 2024, 99 % de la zone urbaine de Rouyn-Noranda présentait une concentration égale ou inférieure à 15 ng/m³, la cible fixée pour 2027.
Ces résultats découlent d’efforts concrets : installation de quatre nouveaux dépoussiéreurs en 2023, échantillonnage extensif et modélisation pour cibler les sources d’émissions. L’entreprise a également atteint les cibles fixées pour tous les métaux dans l’air, incluant le plomb, le nickel et le cadmium.
« Il est déraisonnable, à nos yeux, d’être potentiellement sur la voie d’une fermeture, alors que nous sommes convaincus que les opérations de la Fonderie Horne sont sécuritaires pour la population », a ajouté Marc Bédard.
Mais ces progrès ne suffisent pas à résoudre l’équation réglementaire. Glencore demandait un report de 18 mois de l’échéance de 2027 et une exemption de la norme provinciale de 3 ng/m³ pour une période d’au moins cinq ans. Le gouvernement du Québec, confronté à des décennies de controverses environnementales entourant la fonderie, a refusé d’offrir les garanties demandées.
Québec se défend, mais le compte à rebours est enclenché
Le cabinet du premier ministre François Legault a répliqué en affirmant que le gouvernement avait consenti à lancer, un an plus tôt que prévu, le processus de renouvellement de l’autorisation environnementale, ce qui constituerait « un pas considérable ». Legault a déclaré vouloir que la multinationale alloue les fonds nécessaires aux investissements, tout en réitérant que son administration cherche à équilibrer la préservation des emplois et la protection de l’environnement.
En décembre 2025, le premier ministre s’était montré ouvert à négocier un délai supplémentaire pour Glencore. Mais dire qu’on est ouvert à négocier et offrir des garanties suffisantes pour justifier un investissement d’un milliard de dollars, ce sont deux choses bien différentes. Il fallait des garanties précises, écrites, sur lesquelles Glencore pouvait compter pour les années à venir. Ces garanties ne sont jamais venues.
Le député caquiste de Rouyn-Noranda-Témiscamingue, Daniel Bernard, croit tout de même à un dénouement qui n’inclut pas de fermeture et de pertes d’emplois. Une position optimiste, certes, mais qui contraste avec la dure réalité : à compter de mars 2027, la Fonderie ne respectera plus les conditions de son permis environnemental si les investissements prévus ne sont pas réalisés.
Une communauté en état de choc
Les représentants syndicaux Shawn Smith et Nicolas Lapierre ont qualifié l’annonce du 3 février de « coup dur pour les travailleurs ». En décembre 2025, près de 200 travailleurs, syndiqués et cadres confondus, s’étaient mobilisés au conseil municipal pour réitérer leur confiance envers la direction de la Fonderie et mettre fin à l’incertitude qui planait sur leurs emplois.
Le maire de Rouyn-Noranda, Gilles Chapadeau, élu en 2025, avait été informé dès novembre 2025 que l’équipe de direction de la Fonderie préparait, à la demande de Glencore, un plan pour évaluer les coûts dans l’éventualité d’une fermeture. Un scénario qui n’était donc pas imprévu, mais dont la concrétisation n’en demeure pas moins dévastatrice.
L’impact économique potentiel dépasse largement les murs de l’usine. La Fonderie Horne génère plus de 3 000 emplois directs et indirects au Québec. Elle est également l’une des principales productrices mondiales de cuivre et de métaux précieux, et le plus grand centre de recyclage de composants électroniques en Amérique du Nord. Son rôle dans l’économie régionale et provinciale est donc considérable.
L’Affinerie CCR de Montréal-Est, qui dépend des opérations de la Fonderie Horne, verra également ses investissements réduits à moyen terme. Les syndicats avaient d’ailleurs averti que les délais dans les négociations pourraient compromettre la viabilité tant de la fonderie que de l’affinerie.
Des impacts qui dépassent l’Abitibi
Les émissions de la fonderie constituent un enjeu de santé publique documenté depuis près d’un demi-siècle. La norme québécoise de 3 ng/m³ d’arsenic dans l’air ambiant, adoptée en 2004, figure parmi les plus strictes au monde.
L’installation centenaire devait investir massivement pour atteindre cette cible. Le projet Aeris, dévoilé en mai 2024, prévoyait l’intégration de nouvelles technologies de captation et de traitement des émissions. Mais les coûts ont explosé, passant de 500 à 750 millions de dollars selon un document interne du ministère de l’Économie révélé en février 2024.
Dans son communiqué, Glencore affirme rester ouverte à explorer « d’autres mécanismes, notamment financiers, afin de réduire le risque à court terme associé à des investissements de cette ampleur ». L’entreprise ne précise toutefois pas la nature de ces mécanismes potentiels, ni si des discussions sont en cours avec Québec à ce sujet.
Mars 2027 : un horizon qui se rapproche
L’horloge tourne. Dans un peu plus d’un an, la Fonderie Horne devra respecter des cibles d’émissions qu’elle ne pourra atteindre sans les investissements maintenant suspendus. « La situation devra être réévaluée au cours des prochains mois », indique sobrement le communiqué de Glencore.
Le 30 janvier 2026, le gouvernement du Québec a nommé Luc Boisvert à titre de président du comité de vigie indépendant pour le suivi des exigences de l’autorisation ministérielle. Boisvert, qui a accumulé plus de 30 ans d’expérience en gestion et qui a notamment été vice-recteur aux ressources de l’UQAT pendant plus de 12 ans, aura la tâche peu enviable d’assurer le suivi d’un échéancier de travaux qui, pour l’instant, n’existe plus.
Pour Marc Bédard, la priorité est claire : « Notre priorité immédiate est d’être sur le terrain avec les équipes. Nous communiquerons avec transparence avec les employés et les partenaires concernés ».
En attendant, 650 travailleurs et une région entière retiennent leur souffle, pris en étau entre des normes environnementales et l’incertitude réglementaire qui paralyse l’investissement privé. Une chose est certaine : le temps des discussions tire à sa fin. Mars 2027 approche, et avec lui, un point de non-retour.


