Lundi, février 9, 2026

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Le troisième lien ou la schizophrénie politique institutionnalisée

Il fut un temps où la politique québécoise se contentait d’être incohérente. Avec la CAQ, elle est devenue franchement dissociative. Le troisième lien, cet objet politique non identifié entre Québec et Lévis, n’est plus un projet d’infrastructure : c’est un test de Rorschach électoral, un cas d’école de schizophrénie politique assumée, répétée et revendiquée. De 2018 à février 2026, la CAQ n’a pas simplement changé d’idée. Elle a changé de personnalité.

En 2018, le parti de la 3e voie (ironique) arrive au pouvoir avec la certitude tranquille des nouveaux convertis. Le troisième lien est une évidence. Un tunnel autoroutier. Pour les chars. Pour la Rive-Sud. Pour « désengorger ». Legault le promet avec cette assurance paternaliste qui tient lieu de démonstration technique. C’est simple, c’est nécessaire, circulez. Les experts? On les consultera après. Ou pas.

Puis vient la phase deux du trouble : la rationalisation. Le projet existe toujours, mais devient soudainement « un projet de transport structurant ». Comprendre : toujours des autos, mais dites-le moins fort. On jure la main sur le cœur que ce n’est pas idéologique, que c’est pragmatique, que c’est basé sur les données. Lesquelles? Mystère. La CAQ commence déjà à parler comme quelqu’un qui s’excuse d’avoir dit ce qu’il pensait vraiment.

Ensuite arrive la phase du dédoublement de personnalité. Le troisième lien est toujours essentiel… mais pas sous cette forme. Peut-être un tunnel mixte. Peut-être du transport collectif. Peut-être pas d’autos. Peut-être pas du tout. La CAQ découvre soudainement les coûts, l’acceptabilité sociale, les contraintes géologiques, comme si tout ça n’existait pas deux ans plus tôt. Le même projet, présenté par les mêmes personnes, devient soudainement irresponsable. Auto-réfutation complète.

Moment charnière : l’abandon. Pas une pause. Pas une réévaluation. Non. Un abandon clair, net, définitif. Le projet ne tient plus la route. Trop cher. Trop risqué. Trop contesté. La CAQ se félicite presque d’avoir grandi, d’avoir « évolué ». Traduction : elle découvre que les centres urbains votent aussi. Rideau. Fin de la pièce.

Sauf que non.

Parce qu’en réalité, ce n’est pas une erreur de parcours, mais une série complète de volte-face qui frôle l’acharnement thérapeutique, huit, neuf, parfois dix revirements selon qu’on compte les abandons, les relances, les changements de forme, de tracé ou de justification, au point où personne n’est plus capable de dire ce que le troisième lien est censé être exactement, et en février 2026 on en est toujours au même point, le projet n’est ni officiellement mort ni clairement vivant, il est redevenu un sujet de spéculation interne, un objet de positionnement politique, quelque chose qu’on n’ose plus promettre, mais qu’on refuse obstinément d’enterrer, parce qu’il sert encore à tester l’humeur de l’électorat et à meubler le silence stratégique d’un gouvernement qui ne veut surtout pas se commettre avant la prochaine tempête.

Parce qu’évidemment, toute bonne schizophrénie politique connaît une rechute. À l’approche d’échéances électorales, le troisième lien revient d’entre les morts. Pas exactement le même. Pas exactement différent non plus. Une version Schrödinger : à la fois mort et vivant selon le code postal de l’auditoire. À Québec et Lévis, on rouvre la porte. À Montréal, on rassure : ce sera vert. Collectif. Responsable. Peut-être même un tramway qui traverse un tunnel imaginaire. Le projet n’existe plus, mais il est à l’étude. Il est abandonné, mais relancé. Enterré, mais prometteur.

Et le premier ministre démissionnaire joue le rôle du psychiatre et du patient en même temps. Il affirme une chose, puis son contraire, sans jamais reconnaître la contradiction. Ce n’est pas qu’il se trompait avant : c’est que la réalité a changé. Toujours. Comme par magie. Jamais la CAQ.

Le plus fascinant n’est pas le nombre de volte-face, mais leur naturel. La CAQ ne justifie plus ses changements d’idée : elle les normalise. Elle gouverne comme on improvise, à coups de focus groups et de lignes ouvertes. Le troisième lien devient un instrument de gestion émotionnelle de l’électorat. On le sort quand la région grogne. On le range quand les éditorialistes montréalais froncent les sourcils.

Et l’électeur, dans tout ça ? On lui demande d’oublier. D’oublier ce qui a été promis. Ce qui a été annulé. Ce qui a été relancé. De croire que cette fois-ci, c’est la bonne version. La version mature. Responsable. Finale. Jusqu’à la prochaine.

Ce dossier aurait pu être un débat sérieux sur la mobilité, l’aménagement du territoire et le développement économique. La CAQ en a fait une farce politique permanente, un sketch répétitif où le punchline change selon la salle. Ce n’est plus de l’adaptation. C’est de la dissonance cognitive institutionnalisée.

Le troisième lien n’est pas le symbole d’un Québec divisé. Il est le miroir d’un gouvernement qui ne sait plus ce qu’il pense, mais qui espère que vous ne vous en souvenez pas. Et si la CAQ souffre d’une chose, ce n’est pas d’un manque de vision. C’est d’un excès de versions d’elle-même.

Diagnostic posé. Traitement toujours reporté.

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Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen, alias Le Blond Modéré, est membre des Trois Afueras et collaborateur du podcast Ian & Frank. Titulaire d'une formation en relations internationales à l'Université de Sherbrooke, il s'intéresse particulièrement à la géopolitique, aux zones d'influence et aux différentes formes de pouvoir.

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