Le 10 février 2026 restera gravé dans la mémoire collective canadienne comme l’une des pires fusillades scolaires de l’histoire du pays. Neuf personnes sont mortes, dont six à l’école secondaire de Tumbler Ridge. Mais au-delà du bilan tragique, cette tuerie soulève des questions troublantes sur le système de contrôle des armes à feu au Canada — et sur les failles qui permettent à des armes de circuler dans des foyers où la police avait déjà identifié des problèmes graves de santé mentale.
Une petite ville dévastée
Tumbler Ridge, c’est 2 400 habitants au pied des Rocheuses dans le nord-est de la Colombie-Britannique. Une communauté minière isolée où tout le monde se connaît. « C’est une grande famille, » a témoigné le maire Darryl Krakowka au lendemain de la tragédie, la voix brisée. « Je connais probablement chacune des victimes ».
Le 10 février, à 13h20, cette communauté a été frappée de plein fouet. Jesse Van Rootselaar, 18 ans, résidente de Tumbler Ridge, a d’abord tué sa mère de 39 ans et son demi-frère de 11 ans au domicile familial du 112 Fellers Avenue. Puis elle s’est dirigée vers l’école secondaire, où elle a ouvert le feu avant de se suicider.
Le bilan officiel : neuf morts (incluant la tireuse), 25 blessés dont deux dans un état critique. Parmi les victimes de l’école : une enseignante de 39 ans, trois filles de 12 ans et deux garçons de 12 et 13 ans. Des enfants.




Deux minutes de réponse, des coups de feu en direction des policiers
L’intervention policière a été rapide — « dans les deux minutes suivant l’appel initial, » a précisé le sous-commissaire Dwayne McDonald de la GRC lors de la conférence de presse du 11 février. Mais les policiers sont arrivés sous le feu : « À leur arrivée, des coups de feu ont retenti, et alors que les policiers s’approchaient de l’école, des tirs ont été effectués dans leur direction ».
À l’intérieur, le massacre. Une victime retrouvée dans la cage d’escalier. Les autres dans la bibliothèque. La tireuse, morte d’une blessure auto-infligée, gisait parmi deux armes : « une arme longue et un pistolet modifié ». Plus de 100 élèves et membres du personnel ont été évacués vers le centre communautaire.
Un passé de signaux d’alarme
Van Rootselaar, née de sexe masculin, s’identifiait comme femme depuis environ six ans, a confirmé McDonald. « Nous avons identifié le suspect tel qu’il a choisi d’être identifié publiquement et sur les réseaux sociaux ». Elle avait quitté l’école secondaire environ quatre ans avant les faits et n’était plus étudiante.

Mais ce qui frappe, c’est l’historique d’interventions policières. « La police s’était rendue à cette résidence à plusieurs reprises au cours des dernières années, en raison de problèmes de santé mentale concernant notre suspect, » a résumé McDonald. Van Rootselaar avait été « appréhendé pour évaluation et suivi » en vertu de la Loi sur la santé mentale. Des problèmes d’automutilation. Des appréhensions. Des suivis. Le dernier contact policier remontait au printemps 2025.
Malgré cet historique, McDonald a précisé qu’aucune preuve n’indique que des victimes aient été spécifiquement ciblées à l’école. « Nous ne disposons à ce stade d’aucune information permettant de suggérer que quelqu’un ait été spécifiquement visé ». Van Rootselaar n’avait « aucune relation » avec les victimes de l’école. Aucun manifeste n’a été trouvé.
Alors pourquoi? « Il serait trop tôt pour spéculer sur les motivations à ce stade, » a coupé court le sous-commissaire.
Des armes saisies… puis restituées
C’est ici que l’affaire prend une tournure dérangeante. McDonald a révélé que la police avait déjà saisi des armes au domicile de Van Rootselaar « il y a environ quelques années » en vertu du Code criminel. Aucune accusation n’avait été portée. Et puis, plus tard, « le propriétaire légitime de ces armes à feu a demandé que ces armes à feu soient restituées, et elles l’ont été ».
Des armes. Saisies. Dans un foyer où la police était intervenue à répétition pour des problèmes de santé mentale. Et les armes sont revenues.
Comment? Parce que le propriétaire légal — pas Van Rootselaar — avait le droit de les récupérer. En droit canadien, sans accusation criminelle, la police doit demander une ordonnance de confiscation dans les 30 jours, sinon les armes peuvent être restituées.
McDonald refuse pour l’instant de confirmer si les armes utilisées dans la fusillade sont celles qui avaient été saisies. « Déterminer l’origine de ces armes à feu et le rôle qu’elles ont joué dans les fusillades demeure un élément important de l’enquête en cours, » a-t-il déclaré. Mais la question plane sur toute l’enquête.
Un pistolet modifié qui pose question
L’autre énigme, c’est le « pistolet modifié ». Van Rootselaar avait 18 ans. Depuis le gel national sur les armes de poing codifié dans le projet de loi C-21 en décembre 2023, il est impossible pour un particulier d’acheter, vendre ou transférer une arme de poing au Canada. Même avant le gel, une personne de 18 ans ne pouvait pas acquérir légalement une arme de poing restreinte.
Van Rootselaar avait bien eu un permis d’armes à feu (licence de mineur), mais celui-ci était expiré depuis 2024. Elle n’avait aucune arme enregistrée à son nom.
Alors, d’où vient ce pistolet « modifié »?
McDonald a laissé la question ouverte : les enquêteurs cherchent à savoir si les armes étaient « légalement détenues, illégalement prêtées, si elles ont été fabriquées ». Ce dernier mot — « fabriquées » — est révélateur. Les armes fantômes (ghost guns), les Polymer80, les pistolets de départ modifiés : autant de sources illégales qui échappent au registre et aux lois sur le gel.
La police de Calgary a documenté un doublement ou triplement des armes fabriquées de façon artisanale (PMF) dans ses statistiques criminelles. Ottawa a beau avoir créé de nouvelles infractions visant les ghost guns avec des peines de 14 ans, le marché noir continue de prospérer.
Quand les lois existent, mais ne sont pas appliquées
Le gouvernement fédéral a investi des ressources considérables dans le gel des armes de poing et le programme de rachat d’armes de style assaut visant les propriétaires légitimes et enregistrés. Des propriétaires avec des permis, des vérifications de sécurité continues, des armes dans des coffres réglementaires.
Pendant ce temps, à Tumbler Ridge, des armes circulaient dans un foyer où la police était intervenue à répétition, où des armes avaient déjà été saisies, et où une résidente avait été appréhendée pour évaluation psychiatrique.
Les « lois drapeau rouge » de C-21 permettent théoriquement à n’importe qui de demander une ordonnance d’interdiction d’urgence. Mais encore faut-il qu’elles soient utilisées. Un reportage de CBC en 2018 avait documenté un cas similaire : Adrian Clavier, 50 ans, sous soins psychiatriques depuis 35 ans, avait divulgué toute l’information sur sa demande de permis d’armes à feu, mais l’autorité de la Saskatchewan n’avait jamais consulté son psychiatre. Sa famille avait tenté d’alerter la GRC, qui leur avait répondu que « nothing could be done » parce que ses armes étaient enregistrées et bien entreposées. Clavier s’est suicidé avec son arme de poing légale. Selon les statistiques de la GRC, 80 % des décès par arme à feu au Canada sont des suicides.
« Nous comprenons que la communauté ait des questions et qu’elle souhaite connaître les motivations de cet incident tragique, » a admis McDonald. La communauté veut surtout savoir comment on a pu laisser ça arriver.
De Polytechnique à Tumbler Ridge : 37 ans d’évolution législative
Avec neuf morts, Tumbler Ridge se classe parmi les pires fusillades scolaires canadiennes. L’École Polytechnique de Montréal en 1989 reste la plus meurtrière avec 14 femmes assassinées par Marc Lépine dans une attaque antiféministe délibérée.
Polytechnique avait mené à des changements législatifs majeurs. Le projet de loi C-17, adopté en 1991, a imposé une période d’attente de 28 jours pour les nouveaux permis, des vérifications d’antécédents élargies incluant des références obligatoires (dont une du conjoint), des cours de sécurité et l’interdiction des magazines de grande capacité. Le C-68 en 1995 a créé le registre des armes d’épaule et rendu la licence obligatoire pour tous les propriétaires. Plus récemment, le C-71 en 2019 a étendu les vérifications d’antécédents sur toute la vie plutôt que cinq ans.
Mais le problème demeure : Marc Lépine avait acheté son Ruger Mini-14 légalement le 21 novembre 1989, moins d’un mois avant le massacre, après avoir obtenu son permis sans encombre. Aucun mécanisme n’existait alors pour détecter les signaux d’alarme avant l’achat.
Trente-sept ans plus tard, Tumbler Ridge pose une question différente, mais tout aussi troublante. Cette fois, les lois existent. Les mécanismes de prévention existent. Mais quelque part dans le système, quelque chose n’a pas fonctionné.
Le premier ministre Mark Carney a ordonné la mise en berne des drapeaux fédéraux pendant sept jours. Des municipalités d’un bout à l’autre du pays — Kelowna, Richmond, Middlesex Centre — ont suivi le mouvement. À Kelowna, le maire Tom Dyas a déposé les premières fleurs d’un mémorial improvisé à Stuart Park. « Kelowna est profondément attristée par la tragédie survenue hier à Tumbler Ridge, » a-t-il déclaré.
Les questions qui restent
L’enquête de la Section des délits majeurs de la GRC se poursuit. Les scènes de crime — l’école et le domicile — sont toujours verrouillées pour l’exécution de mandats de perquisition. Les deux victimes héliportées, âgées de 12 et 19 ans, demeurent dans un état critique, mais stable. La fillette de 12 ans, atteinte à la tête et au cou, a été transportée au BC Children’s Hospital de Vancouver.
Le maire Krakowka, qui connaissait probablement chacune des victimes, cherche les mots. Les élèves et le personnel évacués tentent de reprendre pied.
Mais les vraies questions restent sans réponse. Comment des armes ont-elles pu circuler dans un foyer à risque documenté? Pourquoi les lois drapeau rouge n’ont-elles pas été utilisées malgré les interventions répétées? Qu’est-ce qui a empêché la confiscation permanente lors de la première saisie? Et pourquoi le processus de restitution n’a-t-il pas tenu compte de l’historique du foyer?
Le Canada a des lois. Ce qui manque, c’est peut-être la volonté — ou les ressources — de les appliquer.
McDonald a promis de libérer plus d’informations lorsque l’enquête le permettra. En attendant, Tumbler Ridge pleure. Et le Canada se demande une fois de plus comment empêcher que ça se reproduise.
Note : Les victimes étaient des enfants. Leurs familles méritent respect et compassion. Cet article ne cherche pas à exploiter leur douleur, mais à documenter les questions systémiques que cette tragédie soulève — parce que c’est en répondant à ces questions qu’on pourra, peut-être, éviter la prochaine.


