Le 15 février 2026, au Delta de Trois-Rivières, l’atmosphère était à la fois à la célébration et au soulagement. Devant plus de 600 militants, Charles Milliard a été officiellement proclamé 17e chef du Parti libéral du Québec (PLQ). Ce « rassemblement national » ne marquait pas seulement l’investiture d’un homme, mais l’ambition d’une formation politique pressée de clore un chapitre de crises systémiques pour se lancer dans une course contre la montre vers les élections d’octobre 2026.
Une élection par acclamation sur fond de table rase
Le chemin menant à l’investiture de Charles Milliard s’est conclu plus rapidement que prévu. Bien que la course ait été officiellement lancée en janvier 2026, elle s’est achevée par une élection par acclamation le 13 février. Le président du comité électoral, Me Nicolas Plourde, a confirmé n’avoir reçu qu’une seule déclaration jugée recevable.
L’autre prétendant, l’agriculteur et économiste Mario Roy, a été écarté du processus dès janvier. En cause : le non-remboursement de frais liés à une tentative précédente et l’incapacité de déposer les signatures et les fonds requis (30 000 $ et 750 signatures) dans les délais prescrits. Malgré une ultime demande pour être admis « sans condition », le comité a maintenu sa disqualification, ouvrant la voie au couronnement de Milliard.
Tourner la page : L’ombre des « tempêtes » Anglade et Rodriguez
Pour comprendre l’urgence de ce rassemblement, il faut observer les cicatrices laissées par les dernières années, que les membres qualifient de « chapitre rock’n’roll ». Cette élection accélérée répond à la nécessité vitale de tourner la page sur deux crises majeures :
- La « tempête » Anglade (2022) : Après avoir mené le parti vers le pire score électoral de son histoire (moins de 15 % des voix), Dominique Anglade avait démissionné en novembre 2022. Son départ avait été précipité par une fronde interne marquée par l’expulsion controversée de la députée Marie-Claude Nichols du caucus, plongeant le PLQ dans une instabilité chronique.
- La « tempête » Pablo (2025) : Élu chef en juin 2025 pour stabiliser les troupes, Pablo Rodriguez n’aura tenu que six mois. Son leadership a été balayé en décembre 2025 par des allégations de financement illégal et des enquêtes de l’UPAC portant sur l’usage d’enveloppes d’argent comptant et de donateurs « prête-noms » durant sa campagne.
C’est dans ce contexte de crise profonde que Charles Milliard, 46 ans, reprend les rênes. Ancien PDG de la Fédération des chambres de commerce du Québec (FCCQ) et pharmacien de formation, il mise sur son profil de gestionnaire pour restaurer l’intégrité du parti. « Désormais, sous mon leadership, intégrité, transparence, imputabilité seront les mots d’ordre », a-t-il martelé.
Le programme Milliard : Les cinq piliers du « mouvement »
Le discours d’investiture de Milliard a jeté les bases d’une plateforme axée sur une « rigueur avec du cœur », déclinée en cinq priorités nationales :
- Économie : Le retour aux sources. Milliard veut que le PLQ redevienne le « seul véritable parti de l’économie ». Il propose de réduire le fardeau fiscal des PME et de stimuler le « reprenariat » pour protéger les entreprises locales. Son approche inclut une relance des secteurs primaires (mines, forêt, agriculture) et une transition environnementale par l’innovation.
- Santé et Éducation : Une dignité retrouvée. En santé, il s’engage à déployer une plateforme de télémédecine publique accessible 7j/7 et à augmenter massivement les soins à domicile pour éviter le déracinement des aînés. En éducation, il propose des « États généraux » pour revoir le système du préscolaire à l’université et s’attaquer au décrochage scolaire, particulièrement chez les garçons.
- Logement : Un objectif historique. En écho aux grands chantiers de Robert Bourassa, il fixe un objectif de 100 000 mises en chantier par année, via une collaboration étroite avec le privé, les municipalités et les coopératives.
- Décentralisation : Le pouvoir aux régions. Milliard rejette les solutions « mur à mur » et souhaite donner aux municipalités de véritables leviers pour gérer l’itinérance et les infrastructures. « Les municipalités ne sont pas des quêteuses », a-t-il affirmé.
- Culture et Langue : Identité sans paternalisme. Il prône la protection du français comme socle national, tout en refusant l’approche du Parti québécois qu’il qualifie de « paternaliste » envers les créateurs.
Analyse : Un équilibre fragile entre libéralisme et social-démocratie
Le programme de Milliard soulève toutefois des interrogations majeures sur sa faisabilité. Son ambition en logement (100 000 unités/an) repose sur le secteur privé ; le défi sera de doubler le rythme de construction actuel sans alourdir les finances publiques. De même, la promesse d’une télémédecine publique 7j/7 fait craindre un nouveau fiasco informatique, à l’image du projet SAAQclic, dans un État québécois aux antécédents technologiques difficiles.
Sur le plan budgétaire, Milliard marche sur un fil. Il promet simultanément des baisses de taxes pour les PME et des investissements massifs dans le filet social. Cette posture de « rigueur avec du cœur » positionne le PLQ dans une zone hybride, plus proche d’une certaine social-démocratie que du libéralisme classique, ce qui pourrait prêter le flanc aux critiques de ses adversaires de droite.
Stratégie électorale : Le front et le silence
Charles Milliard a clairement identifié ses cibles pour 2026 :
- La CAQ : Il dépeint un gouvernement « usé » et « en fin de parcours ». Il a d’ailleurs lancé un ultimatum à François Legault pour instaurer une « clause grand-père » immédiate pour les travailleurs du Programme de l’expérience québécoise (PEC).
- Le PQ : Il se pose en rempart contre l’instabilité référendaire. « Dire non à leur projet, ce n’est pas une négation. Dire non, c’est notre affirmation », a-t-il déclaré.
- Le PCQ : Fait notable, Milliard a totalement passé sous silence le Parti conservateur d’Éric Duhaime. Cette omission volontaire suggère une volonté d’ignorer la montée des conservateurs dans les sondages pour tenter de rapatrier les électeurs de droite par un discours sur la saine gestion des finances publiques.
Épaulé par Marie-Pierre Richard (chef de cabinet) et Josée Lévesque (organisatrice en chef), Charles Milliard entame maintenant une tournée du Québec. S’il a réussi à unifier le caucus derrière lui, il lui reste désormais à convaincre un électorat marqué par les crises successives ayant touché le parti ces dernières années.


