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Les Eunuques de Québec : chronique d’un État capturé

Il y a quelque chose d’obscène et d’indécent dans la fonction publique québécoise contemporaine. Pas obscène au sens trivial. Obscène au sens antique : ce qui devrait rester caché, mais qui s’exhibe désormais sans pudeur.

Je n’ai jamais nié que des femmes et des hommes compétents s’y trouvent. Mais le problème n’est pas individuel. Il est organique. C’est un système qui s’auto-protège, s’auto-justifie et s’auto-alimente. Une structure qui, comme à la fin de la Dynastie Han, a laissé s’installer une caste.

Les eunuques de la cour impériale n’étaient pas tous idiots. Certains étaient brillants. Mais ils partageaient une caractéristique fondamentale : leur pouvoir ne dépendait ni du marché, ni du mérite public, ni de la sanction populaire. Il dépendait de leur proximité avec le centre. Ils contrôlaient l’accès. Ils filtraient l’information. Ils formaient des clans. Ils neutralisaient les réformateurs. Ils mutaient les incompétents vers d’autres fonctions pour préserver l’équilibre interne.

Et si l’image choque, qu’on se souvienne de ce vieux concours évoqué avec Kevin Brookes à notre podcast Les Trois Afueras : on te castre symboliquement à l’entrée pour t’obliger à te conformer aux rites de la tribu. La métaphore n’était pas seulement humoristique. Toute structure fermée exige une mutilation initiale, pas physique, mais intellectuelle. On abandonne une part d’indépendance pour obtenir l’accès. On apprend rapidement quelles vérités peuvent circuler, lesquelles doivent être tues, et lesquelles doivent être reformulées pour survivre. C’est ainsi que se fabrique la loyauté organique.

Remplacez la Cité interdite par les tours administratives de Québec et de Montréal, remplacez l’empereur par le ministre, et vous obtenez un miroir troublant.

Chez nous, l’incompétence n’est pas congédiée. Elle est déplacée. Le fonctionnaire défaillant n’est pas exclu : il est muté. On le « relocalise ». On le « réaffecte ». Comme ces prêtres qu’on envoyait discrètement dans une autre paroisse pour éviter le scandale tel que mon ami Joey Aubé l’évoquait dans la quotidienne de Ian et Frank. Le système absorbe la faute. Il la dilue. Il la recycle.

Mais le véritable levier de pouvoir n’est pas la mutation. C’est l’information.

Un ministre arrive. Il dépend entièrement de son appareil. Les notes d’information, les mémoires, les analyses d’impact, les scénarios budgétaires, tout passe par la machine administrative. Or, celui qui rédige le résumé oriente la décision. Celui qui choisit ce qui est inclus ou omis façonne la perception du réel. Il suffit d’un encadré alarmiste, d’un chiffre présenté sans contexte, d’une hypothèse prudente élevée au rang de certitude pour neutraliser une réforme.

Le contrôle ne se fait pas par interdiction frontale. Il se fait par surcharge. On noie l’élu sous des rapports techniques. On multiplie les consultations obligatoires. On invoque des contraintes réglementaires dont personne n’ose vérifier la nécessité. On évoque des risques juridiques hypothétiques. On retarde, on temporise, on « analyse davantage ». L’initiative politique meurt rarement d’un refus explicite. Elle meurt d’étouffement administratif.

C’est là que réside l’illusion d’indispensabilité : celui qui détient les clés de la complexité détient le pouvoir. Si vous êtes le seul à comprendre la mécanique interne, vous devenez incontournable. Non parce que vous produisez davantage de valeur, mais parce que vous contrôlez le passage de l’information.

Et pendant ce temps, la masse salariale enfle.

On me répète que « de l’argent au Québec, il y en a ». Oui. Il y en a parce que quelqu’un le gagne avant qu’on le prélève. Parce que des entrepreneurs prennent des risques. Parce que des travailleurs du privé vivent avec l’incertitude réelle. Parce que des PME ferment quand elles échouent.

La fonction publique, elle, ne ferme jamais.

Les pensions à prestations déterminées sont devenues le symbole le plus criant de cette dissociation morale. Pendant que le travailleur ordinaire jongle avec des REER incertains et des marchés volatils, le fonctionnaire accumule une retraite garantie par la coercition fiscale. L’ancienneté devient un totem. Le temps remplace la performance.

On me dira que la stabilité est nécessaire. Oui, une administration a besoin de continuité. Mais la continuité sans responsabilité devient rente. La sécurité sans sanction devient privilège.

À la fin des Han, le cœur du problème n’était pas la présence d’eunuques. C’était l’absence de contrepoids. Le verrouillage décisionnel. L’information filtrée. Les nominations tribales. L’impossibilité de réformer de l’intérieur.

Le Québec moderne souffre d’un tribalisme administratif semblable. Un circle jerking incestuel tribaloclanique agro-catholique quasi-socialiste, un réseau fermé où hauts fonctionnaires, cabinets politiques, consultants et syndicats circulent dans une danse endogame. On change de ministère comme on change de salon. On passe du public au parapublic, du parapublic au cabinet-conseil, puis retour au public.

Les mêmes noms. Les mêmes réseaux. Les mêmes logiques.

Ce n’est pas une conspiration. C’est une culture.

Une culture où l’on protège la structure avant la mission. Où l’on multiplie les comités pour éviter la décision. Où l’on empile les rapports pour retarder l’action. Où l’échec administratif ne produit pas d’effondrement, parce que la facture est socialisée.

L’État québécois est devenu le plus grand employeur, le plus grand régulateur et le plus grand distributeur. Il est juge et partie. Il se finance lui-même par la contrainte. Il évalue ses propres performances à travers ses propres indicateurs.

Et moi, je pose une question simple : où est le risque?

Dans le privé, l’erreur coûte. Elle ferme des portes. Elle détruit des capitaux. Elle ruine des carrières. Dans l’appareil public, l’erreur se dilue dans le budget suivant. Elle disparaît dans la prochaine enveloppe.

Je ne réclame pas une purge hystérique. Je réclame la normalité : la possibilité réelle de congédier l’incompétence. L’évaluation indépendante des performances. La fin du dogme de l’ancienneté sacrée. La révision courageuse des régimes de retraite insoutenables. L’acceptation qu’un poste inutile doit disparaître, même s’il est occupé depuis vingt ans.

Parce qu’un État qui ne peut jamais se contracter finit toujours par étouffer.

La Chine des Han n’est pas tombée parce qu’elle manquait d’argent. Elle est tombée parce que son appareil central s’était isolé de la réalité. Parce que la loyauté interne avait remplacé la compétence. Parce que la protection du système était devenue plus importante que la vitalité de l’empire.

Le Québec n’est pas au bord d’une chute dynastique. Mais il joue avec une illusion dangereuse : croire que la prospérité est permanente, que la base fiscale est infinie, que la patience des contribuables est inépuisable.

Un État moderne ne doit pas être une cour impériale. Il doit être une administration responsable, limitée, consciente que chaque dollar dépensé est un dollar prélevé.

Sinon, les eunuques bureaucratiques continueront de prospérer. Non par vice personnel. Mais par structure systémique indéracinable.

Et une structure qui ne connaît ni sanction ni contraction finit toujours par se transformer en caste.

L’histoire, elle, ne pardonne jamais les castes qui oublient qu’elles vivent aux frais de ceux qu’elles prétendent servir.

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Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen, alias Le Blond Modéré, est membre des Trois Afueras et collaborateur du podcast Ian & Frank. Titulaire d'une formation en relations internationales à l'Université de Sherbrooke, il s'intéresse particulièrement à la géopolitique, aux zones d'influence et aux différentes formes de pouvoir.

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