Mardi, mars 31, 2026

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Honoraires des pharmaciens : quand une loi ébranle le dernier rempart du système de santé

Au moment où le gouvernement Legault demandait aux pharmaciens de prendre en charge davantage de soins de première ligne, une disposition technique glissée dans un projet de loi est venue menacer le modèle économique qui rend cette ambition possible. En quelques jours, une crise silencieuse a éclaté dans un réseau qui, aux yeux de bien des Québécois, est l’un des seuls à encore fonctionner sans liste d’attente.

Un amendement discret aux conséquences lourdes

L’élément déclencheur est un amendement au projet de loi 15 — une loi portant sur la modernisation du système professionnel québécois — déposé en commission parlementaire par le député Alexandre Leduc, de Québec solidaire. Le texte est court, mais sa portée est considérable : il accorde à la ministre de la Santé un pouvoir réglementaire lui permettant, en tout temps et par simple décret, d’encadrer et de plafonner les honoraires que les pharmacies facturent aux régimes privés d’assurance-médicaments.

Ce n’est pas un plafonnement immédiat. La ministre Sonia Bélanger a affirmé publiquement qu’elle n’avait « pas l’intention de déposer un règlement » dans l’immédiat. Mais en droit comme en comptabilité, un pouvoir qui existe peut être exercé par cette administration ou par la suivante. C’est précisément ce flou réglementaire qui inquiète autant les pharmaciens propriétaires que les institutions financières qui les financent.

Benoit Morin, président de l’Association québécoise des pharmaciens propriétaires (AQPP), a mis des mots directs sur cette réalité : « Les banques qui nous prêtent de l’argent sont sur le qui-vive. » Une pharmacie dont les revenus futurs peuvent être comprimés unilatéralement par règlement voit diminuer sa valeur de revente, sa capacité d’emprunt et son attrait aux yeux des créanciers. Pour un secteur composé principalement de pharmaciens propriétaires qui ont contracté des prêts importants pour acheter, agrandir ou moderniser leur établissement, la menace est immédiate et très concrète.

L’AQPP a aussitôt suspendu les négociations en cours avec le gouvernement sur sa prochaine entente de rémunération. Ces discussions devaient notamment encadrer le déploiement des nouveaux actes cliniques confiés aux pharmaciens dans le cadre du projet de loi 67. Pour l’association, gouverner d’une main en élargissant les responsabilités des pharmaciens, tout en menaçant de l’autre la viabilité financière des entreprises censées les assumer, relève d’une contradiction difficilement tenable.

La situation s’est toutefois rapidement déplacée. Le 30 mars, le ministre du Travail Jean Boulet annonçait sur les réseaux sociaux qu’un amendement serait déposé pour retirer la disposition du projet de loi — sans que ce retrait ne soit encore formalisé à l’Assemblée nationale au moment d’écrire ces lignes.

La réalité économique d’une PME à mission quasi publique

Les pharmacies communautaires occupent un espace hybride peu compris du grand public. Ce sont des entreprises privées à part entière — avec propriété, risques d’affaires, charges d’exploitation, obligations bancaires et valeur marchande. Mais elles dispensent aussi des médicaments couverts par un régime public dont les tarifs sont fixés par entente entre le ministère de la Santé et des Services sociaux, la Régie de l’assurance maladie du Québec et l’AQPP.

Ce double statut génère une tension structurelle profonde : le gouvernement fixe les règles du jeu comme s’il administrait un réseau public, sans pour autant en assumer les obligations financières. Les risques opérationnels, les fluctuations de marché et les contraintes de financement demeurent entièrement la responsabilité des propriétaires.

En pratique, les honoraires versés par la RAMQ pour l’exécution d’une ordonnance tournent autour de dix à onze dollars — un montant fixé par entente et qui n’a pas fait l’objet d’une révision substantielle depuis plus de vingt ans, malgré une inflation soutenue et une transformation majeure de la pratique pharmaceutique : Gestion rigoureuse de la chaîne de froid pour les médicaments biologiques et les vaccins, suivis cliniques structurés, coordination interprofessionnelle, préparation de médicaments magistraux, systèmes informatiques certifiés, dossiers patients numérisés, personnel spécialisé — les coûts réels d’exploitation d’une pharmacie moderne n’ont plus grand-chose à voir avec ceux d’un comptoir de dispensation du début des années 2000.

L’écart entre ces tarifs publics et les honoraires facturés aux régimes privés d’assurance collective — en moyenne autour de vingt à vingt-deux dollars par ordonnance, soit environ le double — n’est pas, dans la très grande majorité des cas, une marge de profit supplémentaire. C’est, selon ce que soutient l’AQPP depuis des années, la différence entre une entreprise viable et une entreprise structurellement déficitaire. En d’autres mots : les pharmacies qui ne servent que des patients couverts par la RAMQ ne survivraient pas, ou à peine. L’écart avec le privé est ce qui permet au réseau de tenir ensemble.

Une profession au cœur du réseau, peu reconnue financièrement

Il est difficile de parler de l’enjeu des honoraires sans mesurer l’ampleur de ce que les pharmacies ont graduellement pris en charge dans un réseau de santé qui peine à répondre à la demande. Elles sont ouvertes sept jours sur sept, souvent jusqu’en soirée, sans rendez-vous, sans délai d’attente de plusieurs semaines. Dans de nombreuses communautés, particulièrement en région éloignée, elles constituent le seul professionnel de la santé accessible en dehors des heures de bureau — une réalité que ni les GMF surchargés, ni les cliniques sans rendez-vous aux horaires contraints, ni les urgences au bord de l’épuisement ne peuvent compenser.

L’Ordre des pharmaciens du Québec le définit avec précision : le pharmacien est « le professionnel de la santé responsable de l’utilisation appropriée des médicaments ». Dans la chaîne du traitement, c’est lui le dernier maillon avant que le patient n’avale son comprimé. C’est à cette étape que les interactions médicamenteuses sont vérifiées, que les dosages sont confirmés en fonction de l’état global du patient, que les contre-indications sont repérées, et que les écarts entre l’ordonnance prescrite et les traitements en cours sont signalés au médecin. L’Institut pour la sécurité des médicaments aux patients du Canada (ISMP Canada) documente régulièrement des incidents évités grâce précisément à ces vérifications en pharmacie.

Cette responsabilité de dernière ligne s’accompagne d’une exposition professionnelle réelle. En cas d’erreur ou de manquement, le pharmacien peut faire face à une plainte disciplinaire à l’Ordre des pharmaciens, à une poursuite en responsabilité civile, ou à des sanctions allant jusqu’à la radiation. Le Fonds d’assurance responsabilité professionnelle de l’Ordre des pharmaciens du Québec (FARPOPQ) est d’ailleurs l’assureur officiel et obligatoire pour cette protection — preuve institutionnelle que le risque professionnel est substantiel.

La formation exigée reflète l’étendue de ces responsabilités : un doctorat de premier cycle en pharmacie, obligatoire depuis 2011, suivi d’une résidence clinique d’une année. Ce sont des cliniciens à part entière, reconnus comme tels par le gouvernement lui-même, qui leur confie dans le cadre du projet de loi 67 des actes cliniques étendus, notamment pour prendre en charge certaines conditions mineures et ajuster des traitements chroniques, afin de désengorger les cabinets médicaux et les salles d’urgence.

Et pourtant, l’honoraire versé dans le régime public demeure fixe à onze dollars, qu’il ait fallu dix minutes ou deux heures pour analyser un dossier complexe, valider plusieurs interactions ou accompagner un patient vulnérable dans la compréhension de son traitement. Par comparaison, un médecin omnipraticien est rémunéré autour de quatre-vingt-dix dollars pour la consultation au cours de laquelle il a signé cette même ordonnance — souvent sur la base d’une évaluation clinique réalisée, en partie, à partir du travail préparatoire du pharmacien.

Quand le remède économique risque d’aggraver le mal

Le raisonnement derrière l’amendement est, lui, défendable en apparence. Des syndicats comme la FNEEQ-CSN, la FAE et le SPGQ, ainsi que des représentants d’assureurs comme l’Association canadienne des compagnies d’assurance de personnes (ACCAP), signalent depuis des mois des écarts marqués entre les honoraires du régime public et ceux facturés aux régimes privés. Certaines analyses citent des coûts totaux du médicament dans les régimes privés qui seraient environ douze pour cent supérieurs à ceux de l’Ontario, soit plusieurs centaines de millions de dollars annuellement. Dans le segment des médicaments de spécialité et des médicaments biologiques, les écarts peuvent être particulièrement prononcés.

Mais l’économie appliquée enseigne quelque chose d’assez clair sur les prix plafonds dans les marchés de services essentiels : lorsque le prix plafond tombe en dessous de ce qu’il en coûte réellement pour offrir le service, les fournisseurs s’adaptent. Ils réduisent l’offre, rationalisent les services moins rentables, ou se retirent des segments où les marges ont disparu.

Dans le cas des pharmacies, cette dynamique prendrait des formes très concrètes : réductions d’heures d’ouverture dans les établissements moins achalandés, compressions dans les équipes de soutien, allègement des stocks de médicaments peu fréquents mais essentiels, ralentissement des investissements en automatisation et en services cliniques. Dans les cas extrêmes — et ce risque concerne particulièrement les petites pharmacies indépendantes en milieu rural ou semi-urbain —, la viabilité de l’entreprise elle-même deviendrait incertaine.

Or, ce sont précisément ces territoires qui disposent de moins d’options de substitution. Une pharmacie qui réduit ses heures ou ferme en région ne laisse pas un marché se rééquilibrer — elle laisse une population sans accès local à des services de santé de base. Et une partie de cette demande migrerait inévitablement vers des ressources plus coûteuses pour le système public : consultations médicales, cliniques d’urgences mineures, voire salles d’urgence hospitalières. Les économies espérées sur les primes d’assurance collective pourraient ainsi se voir en partie contrebalancées par une hausse des coûts ailleurs dans le réseau.

La piste structurelle que le gouvernement évite

L’AQPP ne défend pas l’immobilisme. L’association reconnaît elle-même que certains honoraires dans le segment des médicaments de spécialité méritent un examen sérieux — notamment dans un marché très concentré où quelques acteurs spécialisés facturent des montants sans lien avec la réalité des pharmacies communautaires courantes.

Mais la solution qu’elle préconise est d’un tout autre ordre : corriger d’abord les tarifs du régime public pour les arrimer à la réalité actuelle du secteur. Un rehaussement des honoraires RAMQ — intégrant l’inflation accumulée depuis plus de vingt ans, la complexité croissante de la pratique, les exigences de la chaîne de froid, la formation clinique avancée et le temps réel passé avec les patients — permettrait de réduire l’écart structurel avec les régimes privés. Non pas en comprimant les revenus des pharmaciens, mais en haussant le plancher public jusqu’à un niveau réaliste. Les régimes d’assurance collective, qui compensent présentement en partie ce sous-financement chronique, verraient ainsi leur pression allégée de façon organique.

Cette approche a une contrepartie évidente : elle exige que le gouvernement investisse davantage dans le régime public d’assurance-médicaments, à un moment où les finances publiques québécoises laissent peu de marge de manœuvre. C’est ce choix difficile que le gouvernement semble vouloir éviter en déplaçant le levier du côté des honoraires privés — une solution qui coûte moins cher à court terme au Trésor public, mais dont les conséquences structurelles pourraient s’avérer bien plus coûteuses.

La mobilisation s’organise, la fenêtre reste ouverte

Sur le terrain, la réaction des pharmaciens propriétaires s’est rapidement organisée. Plusieurs pharmacies ont tenu des assemblées d’urgence en soirée, fermant plus tôt pour permettre aux propriétaires de se réunir et de coordonner une réponse collective. Des témoignages de pharmaciennes et de pharmaciens en régions ont circulé dans les médias locaux et régionaux, décrivant une situation financière déjà fragile qui ne supporterait pas un resserrement supplémentaire.

L’Ordre des pharmaciens du Québec, dont le mandat est la protection du public plutôt que la négociation des honoraires, a dit être « étonné » par la tournure des événements et « désolé » de la rupture des négociations, appelant à un retour au dialogue dans l’intérêt des patients et de l’ensemble du réseau.

Le 30 mars en soirée, le ministre du Travail Jean Boulet a annoncé sur X qu’une entente de principe était intervenue entre l’AQPP et le gouvernement. Selon cette annonce, un amendement sera déposé pour retirer la disposition controversée du projet de loi 15. En contrepartie, l’AQPP s’engage à participer à des discussions tripartites avec le gouvernement et les assureurs sur la question spécifique des honoraires liés aux médicaments de spécialité — le segment identifié comme source des écarts les plus prononcés.
Il s’agit pour l’instant d’une déclaration publique, et non d’un amendement formellement déposé à l’Assemblée nationale. La prudence reste donc de mise : dans ce dossier, les pharmaciens ont appris à ne pas confondre une annonce et un texte adopté.

Ce qui est en jeu dépasse largement une querelle de tarifs entre l’État et une association professionnelle. Les pharmacies communautaires sont, aujourd’hui, l’un des rares points d’entrée du système de santé québécois accessibles sans rendez-vous, sans liste d’attente et sans barrière administrative. Leur modèle économique n’est pas une abstraction comptable : c’est la condition concrète qui permet à des millions de Québécois d’avoir accès, chaque semaine, à un professionnel de la santé qualifié — souvent le seul à portée de main. Si l’entente annoncée se concrétise, elle confirmerait que cette réalité a finalement été entendue.

PL15 – PHARMACIENS Je suis heureux d’annoncer qu’une entente de principe est intervenue entre l’AQPP et notre gouvernement afin de se pencher sur la question des coûts des médicaments de spécialités. Les pharmaciens communautaires jouent un rôle essentiel dans l’accès aux soins

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Maxym Perron-Tellier
Maxym Perron-Tellier
Maxym Perron-Tellier est journaliste pour PiluleRouge.ca. Passionné de politique depuis plus de dix ans, il s'est impliqué à plusieurs reprises sur la scène provinciale. Entrepreneur en informatique, il allie rigueur journalistique et regard critique sur l’actualité. Son approche analytique et son sens de l’humour apportent une perspective unique aux sujets qu’il couvre.

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