Vendredi, février 13, 2026

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Un think-tank américain dévoile l’ampleur troublante de l’infiltration du Parti communiste chinois au pays : 575 organisations liées à Pékin, le ratio par habitant le plus élevé des démocraties occidentales

Le Canada n’est pas simplement une cible du réseau d’influence du Parti communiste chinois. Il en est devenu le terrain de jeu privilégié. C’est ce que révèle un rapport explosif de la Jamestown Foundation, dévoilé mardi à Ottawa lors d’une conférence de presse conjointe avec le Macdonald Laurier Institute (MLI).

Le document, intitulé « Harnessing the People: Mapping Overseas United Front Work in Democratic States« , identifie au moins 575 organisations canadiennes liées au Département du travail du Front Uni du régime chinois. Ce chiffre place le Canada au deuxième rang mondial en nombre absolu d’organisations infiltrées, mais au premier rang en termes de ratio par habitant parmi les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Allemagne.

Cheryl Yu, auteure du rapport et chercheuse à la Jamestown Foundation, a précisé que le Canada compte « au moins 575 organisations liées au Front uni, ce qui en fait le deuxième plus grand réseau de recherche et le plus élevé par habitant parmi les quatre pays ».

Pire encore : ce chiffre ne serait que la pointe de l’iceberg. Une grande partie du travail du Front Uni repose sur des liens informels — relations personnelles, invitations en Chine, titres honorifiques, accès privilégiés — difficiles à documenter exhaustivement. Les 575 organisations identifiées ne représentent donc que la partie visible d’un système beaucoup plus vaste opérant discrètement.

176 diplomates pour 120 milliards

L’ancien député torontois Kevin Vuong, aujourd’hui chercheur au MLI, a mis les chiffres en perspective de manière saisissante. La Chine maintient 176 diplomates au Canada, exactement le même nombre que les États-Unis. Or, le commerce canado-américain représente plus de 1 000 milliards de dollars — soit 70% de nos échanges commerciaux totaux — tandis que le commerce avec la Chine atteint 120 milliards, soit 8% du total.

Les diplomates chinois seraient-ils neuf fois moins efficaces que leurs homologues américains ? « Ou bien font-ils autre chose ? » a lancé Vuong. La réponse ne fait plus de doute depuis l’expulsion en 2023 du diplomate Zhao Wei, du consulat chinois de Toronto, déclaré persona non grata pour avoir coordonné une campagne de menaces contre le député conservateur Michael Chong et sa famille.

Si un diplomate sur neuf est pris la main dans le sac à faire autre chose que du commerce, que font les huit autres ?

Un réseau tentaculaire qui touche tous les secteurs

Le rapport de la Jamestown Foundation identifie plus de 2 000 organisations liées au Front Uni dans quatre démocraties occidentales. Ces groupes ne sont pas de simples façades : ils incluent des associations de villes natales, des organisations culturelles, des groupes commerciaux, des écoles, des sociétés professionnelles et des médias en langue chinoise.

Le réseau canadien couvre pratiquement tous les secteurs de la société, a expliqué Cheryl Yu. Des activités qui semblent sociales, culturelles ou économiques sont traitées par le régime de Pékin comme des ressources politiques à mobiliser.

Le processus de cooptation est méthodique et s’étale sur des mois, voire des années. Le Département du travail du Front Uni identifie d’abord des organisations cibles, établit des contacts, organise des rencontres et invite leurs dirigeants en Chine. Graduellement, les narratifs du Parti commencent à apparaître dans leur programmation. Puis viennent les demandes : manifester contre la visite d’un président taïwanais, harceler des critiques du régime, mobiliser des électeurs.

En août 2023, des centaines d’organisations ont ainsi protesté simultanément contre le transit aux États-Unis de l’ancien vice-président taïwanais Lai Ching-te. Une mobilisation qui n’avait rien de spontané, selon le rapport. Elle était le fruit d’années de construction de relations et d’influence, un réseau activé sur demande.

Des activités légales, mais malveillantes

L’un des aspects les plus troublants du système du Front Uni est sa légalité apparente. L’influence se construit par l’accès, les invitations, les titres honorifiques et les liens personnels plutôt que par des activités criminelles flagrantes. Des individus ayant de forts liens avec le Front Uni ont accompagné plusieurs premiers ministres canadiens — des deux partis politiques — lors de visites en Chine et ont participé à des consultations politiques avant ces voyages.

Techniquement légal, mais terriblement efficace. Une fois le réseau en place, il peut être mobilisé rapidement à grande échelle sans qu’aucune directive centrale ne soit apparente.

Durant la pandémie de COVID-19, une association de ville natale basée au Québec a collecté des fonds pour acheter des fournitures médicales en réponse à l’initiative du système du Front Uni. En milieu universitaire, une organisation d’amitié communautaire à Edmonton a commencé par de la programmation culturelle avant d’infiltrer des espaces universitaires pour promouvoir le narratif de la « vraie Chine », liant ces activités à des jalons politiques de la République populaire.

Des organisations liées au Front Uni ont même protesté contre des mesures de transparence comme les registres d’agents étrangers, les recadrant comme de la discrimination raciale — une stratégie qui exploite les valeurs démocratiques pour éviter la reddition de comptes.

« Briser et fracasser l’ennemi »

Peter Mattis, président de la Jamestown Foundation et ancien analyste de contre-espionnage à la CIA, a rappelé la citation de Mao Zedong qui décrivait le Front Uni comme l’une des « trois armes magiques » du Parti, aux côtés de la discipline interne et de la lutte armée. Mao parlait du Parti comme d’un guerrier brandissant les deux armes de la lutte armée et du Front Uni pour briser et fracasser l’ennemi.

« Quand on voit ces organisations, aussi agréables que soient le sourire et le cadeau, leur but est en réalité de briser et d’anéantir l’ennemi, » a-t-il déclaré. En nous engageant à travers ces organisations, nous laissons le Parti définir ce qu’est la Chine et ce que signifie être Chinois, tout en acceptant ses conditions d’engagement.

Cette approche n’est pas réservée qu’aux hauts dirigeants. Mattis a souligné qu’hier même, un conseiller politique d’une petite ville américaine a été condamné à quatre ans de prison pour avoir travaillé pour le ministère de la Sécurité d’État chinois. L’ingérence ne se limite pas au premier ministre : elle descend jusqu’aux campagnes municipales, aux conseils scolaires, aux chambres de commerce locales.

Les Sino-Canadiens, premières victimes

Cheryl Yu a insisté sur un point crucial : beaucoup de Canadiens d’origine chinoise sont victimes du travail du Front Uni. Le Parti cible intentionnellement les personnes d’origine chinoise avec de la propagande, des appels émotionnels, des messages basés sur l’identité et parfois de la coerccion. Plusieurs personnes impliquées dans ces organisations ne sont pas conscientes du fonctionnement du système.

« Il ne s’agit pas d’une question d’appartenance ethnique. Il s’agit d’une question d’influence politique exercée par l’État au sein d’une démocratie, » a-t-elle précisé, soulignant que protéger les communautés ciblées fait partie de la protection des institutions démocratiques.

Le lieutenant-général à la retraite Christopher Coates, ancien commandant du Commandement des opérations interarmées du Canada et directeur des politiques étrangères et de défense au MLI, a renchéri en expliquant que le Département du travail du Front Uni ne ressemble pas à de l’espionnage traditionnel. Il vise plutôt à façonner des environnements — sociaux, politiques, économiques et culturels — de sorte que la résistance aux intérêts de Pékin soit neutralisée avant même qu’elle ne devienne visible.

Ne pas faire la distinction entre le Parti communiste chinois et la diaspora chinoise nuit aux communautés les plus affectées par l’ingérence, a-t-il souligné.

Un écosystème de menaces interconnectées

Coates a placé les révélations du rapport dans un contexte plus large de sécurité nationale. L’ingérence étrangère dans les élections, dont les Canadiens ont entendu parler lors de la Commission Hogue, n’arrive pas de façon isolée. Les incidents de répression transnationale, le financement politique illicite et les campagnes de désinformation sont tous connectés par une infrastructure commune d’influence que le Front Uni aide à construire et à maintenir sur des années, parfois des décennies.

Le rapport documente des activités allant du transfert illicite de technologie à l’espionnage, en passant par le recrutement de talents, la mobilisation d’électeurs pour le compte de Pékin et la répression transnationale — surveillance, harcèlement et intimidation de dissidents, de minorités ethniques et d’autres critiques du régime.

Cette répression n’est pas abstraite. Elle affecte la vie quotidienne des gens : étudiants qui ont peur de s’exprimer librement, militants harcelés ou surveillés, familles menacées via des proches à l’étranger. Le Département du travail du Front Uni joue un rôle central dans l’identification, la surveillance et la mobilisation de pressions contre ceux jugés politiquement inacceptables.

Parallèlement, ces réseaux d’influence recoupent d’autres menaces à la sécurité nationale. L’ingérence étrangère chevauche maintenant le blanchiment d’argent, la capture des élites, les opérations cybernétiques et le crime organisé, créant un environnement de menace hybride que les cadres juridiques et institutionnels du Canada n’ont pas été conçus pour gérer.

Un Canada mal préparé

Le SCRS a publiquement averti que les menaces à la sécurité nationale du Canada se sont intensifiées et que l’ampleur et la simultanéité de ces menaces sont sans précédent dans notre histoire. Pourtant, la réponse demeure fragmentée.

Le Canada ne dispose toujours pas d’un régime de transparence sur l’influence étrangère pleinement mis en œuvre. Les registres de propriété bénéficiaire demeurent incomplets, facilitant des dizaines de milliards de dollars en flux financiers illicites chaque année — des flux qui peuvent recouper l’influence et la coercition étatiques étrangères. Les enquêtes sont régulièrement entravées par des contraintes juridiques conçues pour une autre époque et un autre modèle de menace.

Les groupes du Front Uni sont rarement inscrits dans les systèmes d’enregistrement d’agents étrangers existants, limitant la capacité des gouvernements à les surveiller ou à les investiguer. Ce que le Front Uni nous montre, a expliqué Coates, c’est qu’il ne s’agit pas d’un département, d’un rapport ou d’un scandale isolé, mais d’un effort stratégique soutenu par un État autoritaire étranger pour exploiter l’ouverture de notre société tout en demeurant largement sous le seuil de l’application traditionnelle de la loi.

Transparence active requise

La conclusion du rapport est claire : contraindre la capacité du Parti communiste chinois à interférer dans les démocraties nécessite une transparence active. Une grande partie du travail du Front Uni est au moins partiellement visible dans les sociétés démocratiques. Une meilleure éducation et un meilleur partage d’information pourraient aider les responsables et le grand public à reconnaître les risques et à éviter l’enchevêtrement.

L’influence étrangère n’arrive généralement pas sous forme de scandale, a expliqué Cheryl Yu. Elle arrive sous forme d’engagement normal jusqu’à ce que l’environnement ait déjà été façonné. Le travail du Front Uni utilise l’ouverture de la démocratie comme son environnement opérationnel, ce qui le rend difficile à détecter et facile à normaliser.

Dans ses recherches, les opérations d’influence étrangère les plus efficaces sont invisibles. Elles réussissent en façonnant les environnements et les attentes avant que quiconque ne réalise qu’une influence politique est en cours.

La question n’est plus de savoir si cette ingérence existe. Les preuves sont là, documentées par des années de journalisme d’enquête, de recherche universitaire et de rapports gouvernementaux. La question est maintenant de savoir si le Canada est prêt à y répondre avec le sérieux que les preuves exigent.

Le rapport complet est disponible gratuitement en ligne sur le site de la Jamestown Foundation. Il représente la cartographie la plus exhaustive à ce jour d’un système d’influence qui, selon les auteurs, compte probablement des dizaines de milliers d’organisations à l’échelle mondiale.

Pour le Canada, champion malgré lui de l’infiltration du Front Uni, il est temps de passer de la prise de conscience à l’action. Comprendre comment l’influence opère réellement est essentiel si une société démocratique veut demeurer ouverte sans être discrètement façonnée de l’intérieur.

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Maxym Perron-Tellier
Maxym Perron-Tellier
Maxym Perron-Tellier est journaliste pour PiluleRouge.ca. Passionné de politique depuis plus de dix ans, il s'est impliqué à plusieurs reprises sur la scène provinciale. Entrepreneur en informatique, il allie rigueur journalistique et regard critique sur l’actualité. Son approche analytique et son sens de l’humour apportent une perspective unique aux sujets qu’il couvre.

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