Vendredi, février 20, 2026

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La dictature du nombril : quand l’État se met au service des susceptibilités de luxe

Il existe une nouvelle aristocratie. Elle ne possède ni terres ni manufactures. Elle ne commande ni armées ni capitaux. Elle possède quelque chose de plus rentable : une hypersensibilité socialement subventionnée.

Nous vivons à l’ère des fragiles confortables.

Ce ne sont pas les miséreux, ni les exclus véritables. Ce ne sont pas ceux qui manquent de pain, ni ceux qui dorment dans leur voiture. Ce sont des individus insérés, éduqués, protégés par l’État-providence, dotés de capital culturel et de temps libre, qui transforment le moindre frottement symbolique en crise existentielle à réparer par voie judiciaire.

Prenons ce jugement récent du Tribunal des droits de la personne. Une microentreprise de coiffure, modèle d’affaires optimisé à la minute, sans réceptionniste, sans paiements comptants, sans gras bureaucratique. On y exige, pour réserver en ligne, de choisir entre « service pour homme » ou « service pour femme ». Classique. Pratique. Efficace.

Une personne non binaire refuse de cocher. S’estime atteinte. Porte plainte. Enquête. Procureurs. Audition. Juge. Assesseures. Décision motivée. Résultat : 500 $ de dommages moraux.

500 $.

Mobilisation de l’appareil quasi judiciaire pour arbitrer une case à cocher.

On me dira : « principe ». On me parlera d’égalité substantielle. On m’expliquera que l’obstacle symbolique est un obstacle réel. Peut-être. Mais permettez une question simple : à quel moment avons-nous décidé que l’inconfort subjectif devait devenir une priorité budgétaire?

Le jugement reconnaît que l’entreprise n’a jamais refusé le service. Que la coupe aurait été faite. Que trois coupes gratuites ont même été offertes. Aucun propos haineux. Aucune humiliation publique. Aucun dommage matériel prouvé. Seulement l’obligation de sélectionner une catégorie pour estimer le temps de coupe.

Et pourtant, nous avons jugé nécessaire d’y consacrer des mois de procédure et des ressources publiques considérables.

Le problème n’est pas juridique. Le raisonnement du tribunal est cohérent dans son cadre. Le problème est civilisationnel.

Nous avons élevé l’ego fragile au rang de sujet politique prioritaire.

Il y a quelque chose de profondément narcissique dans cette époque. Une conviction diffuse que le monde doit se configurer autour de mon ressenti intime. Que chaque système, chaque formulaire, chaque structure commerciale doit refléter mon identité personnelle sous peine de réparation judiciaire.

L’égalité, autrefois, visait à empêcher l’exclusion réelle. Refus de logement. Refus d’emploi. Ségrégation. Humiliation publique. Aujourd’hui, elle sert parfois à polir les aspérités administratives de sociétés déjà extraordinairement tolérantes.

Ce glissement est révélateur d’une société repue.

Car il faut être relativement confortable pour faire d’un formulaire de réservation le champ de bataille de sa dignité. Il faut disposer de temps, d’énergie, de stabilité matérielle minimale pour transformer une microfriction en croisade.

Pendant ce temps, des PME luttent pour survivre dans un environnement fiscal hostile. Pendant ce temps, les services publics débordent. Pendant ce temps, la santé mentale réelle, celle des gens qui ne peuvent même pas consulter, manque de ressources.

Mais nous mobilisons juges, avocats et agents publics pour régler une case à cocher.

La fragilité contemporaine est paradoxale : elle prospère dans la sécurité. Elle fleurit dans les sociétés les plus permissives de l’histoire humaine. Elle exige toujours plus de reconnaissance formelle tout en bénéficiant déjà d’une protection juridique étendue.

Et le plus ironique ? L’entreprise a modifié son site quelques mois plus tard. Sans effondrement du modèle d’affaires. Sans révolution. La société civile s’ajuste naturellement. Les marchés évoluent. Les normes changent.

Mais non. Il fallait la procédure. Il fallait le sceau officiel. Il fallait la condamnation symbolique.

Nous assistons à une inflation morale. Chaque inconfort devient une atteinte. Chaque désaccord devient discrimination. Chaque maladresse devient dommage.

Ce phénomène ne relève pas seulement de l’identité de genre. On le voit partout. Dans les universités où l’on réclame des espaces « sécuritaires » contre des idées divergentes. Dans les entreprises où l’on multiplie les formations obligatoires pour prévenir des offenses hypothétiques. Dans la politique où la moindre phrase maladroite déclenche tempêtes et enquêtes.

La société robuste devient société hypersensible.

Or une civilisation adulte accepte une part d’imperfection. Elle tolère l’existence de structures imparfaites sans immédiatement convoquer le juge. Elle distingue entre injustice réelle et inconfort symbolique.

La judiciarisation du nombril n’est pas sans conséquence. Elle érode la crédibilité des véritables luttes. À force d’étirer la notion de discrimination, on banalise les discriminations graves. À force de mobiliser l’État pour des irritations identitaires, on surcharge les institutions.

Le plus troublant est peut-être cette posture morale de pureté. Comme si toute résistance à cette expansion des accommodements révélait une insensibilité coupable. Comme si refuser d’ériger chaque sensibilité individuelle en impératif collectif constituait une faute.

Non. La maturité sociale consiste à hiérarchiser. À distinguer le tragique du trivial. À reconnaître que toutes les blessures ne nécessitent pas une ordonnance.

L’égalité ne signifie pas que chaque entreprise doive anticiper toutes les configurations subjectives possibles au risque d’être traînée devant un tribunal. Elle signifie que nul ne doit être exclu ou humilié en raison de caractéristiques fondamentales.

Il y a une différence entre refuser un service et devoir cocher une catégorie imparfaite.

Notre époque confond parfois les deux.

Ce n’est pas la défense des droits qui pose problème. C’est l’extension illimitée de la catégorie de préjudice. C’est l’idée que le monde doit se plier à mon miroir intérieur. C’est l’obsession de soi élevée au rang de vertu civique.

Une société qui mobilise autant d’énergie pour protéger l’ego confortable que pour combattre la misère réelle révèle ses priorités.

Et nos priorités, ces dernières années, racontent une histoire inquiétante : celle d’une civilisation qui, dans son abondance, a décidé de consacrer une part croissante de ses ressources à l’entretien délicat des susceptibilités.

Les fragiles confortables ne sont pas des monstres. Ils sont le produit logique d’un système qui a oublié la hiérarchie des urgences.

Mais lorsqu’une case à cocher devient une cause d’État, il est peut-être temps de se demander si notre sens des proportions n’a pas fondu, comme tant d’autres repères, dans la chaleur molle du confort moderne.

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Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen, alias Le Blond Modéré, est membre des Trois Afueras et collaborateur du podcast Ian & Frank. Titulaire d'une formation en relations internationales à l'Université de Sherbrooke, il s'intéresse particulièrement à la géopolitique, aux zones d'influence et aux différentes formes de pouvoir.

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