Samedi, janvier 10, 2026

Les Plus Populaires

À lire aussi

Le Canada peut-il refuser la séparation même après un OUI ?

Durant le temps des Fêtes, la politique est, comme dans bien des familles, un sujet sensible, mais ultimement inévitable. Autour de la table, les positions se croisent : fédéralistes, souverainistes, convaincus, indécis, d’accord ou farouchement opposés. Tout y passe. C’est dans ce contexte que ma curiosité a été ravivée à propos de la « Nuit des longs couteaux » de 1981. Survenu bien avant ma naissance, cet épisode fait partie de ces moments charnières de notre histoire collective que l’on croit connaître, sans jamais les avoir réellement explorés en profondeur. Cette nuit et les conséquences politiques et constitutionnelles qu’elle a entraînées continuent encore aujourd’hui de nourrir les débats, les ressentiments et les interprétations divergentes — preuve que, plus de quarante ans plus tard, ces cicatrices ne se sont jamais complètement refermées.

Trahison morale, légalité constitutionnelle : le piège de la cohérence souverainiste

Il faut avoir l’honnêteté intellectuelle de le reconnaître : la « Nuit des longs couteaux » demeure l’un des épisodes les plus humiliants de l’histoire politique du Québec. En 1981, une entente constitutionnelle est conclue derrière son dos, puis enchâssée en 1982, sans son consentement. Moralement, le geste est indéfendable. Politiquement, il a laissé une cicatrice encore vive.

Mais l’indignation, aussi légitime soit-elle, ne peut pas remplacer l’analyse juridique. Et c’est précisément là que le discours souverainiste se heurte à un mur de cohérence.

Car la vérité est simple, froide, et inconfortable : ce coup de force fut légal.

La Constitution de 1982, aussi contestée soit-elle au Québec, a été adoptée conformément aux règles alors en vigueur. Elle a été validée par les tribunaux et s’impose depuis à l’ensemble des provinces, Québec compris. Autrement dit, le Québec vit aujourd’hui dans un ordre constitutionnel qu’il n’a pas signé, mais auquel il est assujetti.

Ce constat n’absout pas Ottawa sur le plan moral. Mais il a une conséquence directe et incontournable : toute démarche de souveraineté doit nécessairement passer par ce même cadre légal.

Le référendum : un mandat, pas un pays

C’est ici que l’avocat du Diable doit intervenir.

Même dans l’hypothèse d’un référendum remporté par le camp du Oui, la souveraineté ne se matérialise pas automatiquement. Un référendum, en droit canadien, ne crée pas un État. Il crée un mandat politique clair.

C’est la position établie par la Supreme Court of Canada en 1998 :

Un Oui clair à une question claire oblige les autres acteurs de la fédération à négocier, mais pas à accepter d’avance la sécession.

Autrement dit, un référendum gagnant ne constitue pas un acte de rupture juridique, mais un ordre donné au gouvernement québécois d’entrer en négociation avec Ottawa et les autres provinces pour organiser une séparation éventuelle.

Ce point est fondamental, car il remet en cause une idée encore trop répandue : celle d’une indépendance instantanée au lendemain d’un scrutin.

La Négotiation

Dans l’éventualité où Paul St‑Pierre Plamondon accéderait au poste de premier ministre du Québec, et mènerait la province à un référendum victorieux du camp du Oui, son rôle ne serait ni symbolique ni proclamatoire. Il ne s’agirait pas d’annoncer la naissance immédiate d’un nouvel État, mais bien d’endosser la fonction la plus délicate et la plus déterminante du processus : celle de négociateur en chef du Québec.

Un tel mandat l’obligerait à se présenter à Ottawa, non pas comme le dirigeant d’un pays déjà souverain, mais comme le représentant légitime d’un peuple ayant exprimé une volonté démocratique claire de redéfinir son statut politique. Il devrait alors engager des négociations formelles avec le gouvernement fédéral, tout en composant avec les intérêts divergents des autres provinces, chacune cherchant à protéger ses propres acquis dans l’éventualité d’un démantèlement partiel de la fédération. En arrière-plan, chaque geste, chaque déclaration et chaque compromis seraient également scrutés par la communauté internationale, dont la reconnaissance éventuelle dépendrait largement du sérieux, de la stabilité et de la légalité du processus.

La tâche serait donc double et indissociable. D’une part, il lui faudrait imposer, politiquement et moralement, la légitimité du mandat référendaire québécois, en démontrant qu’il ne s’agit ni d’un caprice passager ni d’un geste unilatéral, mais d’une décision réfléchie et démocratiquement assumée. D’autre part, il devrait tenter de convertir cette légitimité politique en une entente juridique concrète, seule capable de transformer une volonté populaire en réalité étatique reconnue.

C’est à cet endroit précis que la souveraineté cesserait d’être un slogan pour devenir un exercice de pouvoir réel — exigeant, fragile et profondément contraignant.

Et c’est ici que l’ironie historique devient cruelle :

Le Québec, exclu en 1981, serait cette fois sommé d’être irréprochable sur la clarté, la légalité et la bonne foi.

Le Canada peut-il refuser la séparation ? Oui. Juridiquement, oui.

Ni Ottawa ni les provinces ne sont tenus d’accepter la sécession. Ils sont tenus de négocier sérieusement, pas de consentir. Le droit canadien ne reconnaît aucun droit automatique à la sécession unilatérale.

Un refus collectif pourrait donc se manifester : par un blocage des négociations, par des exigences jugées inacceptables, ou encore par une contestation de la majorité ou de la question (via le Clarity Act). Un tel refus serait politiquement explosif, mais parfaitement défendable en droit — exactement comme l’a été l’imposition de la Constitution en 1982.

La cohérence, ou le prix à payer

C’est là que le débat devient inconfortable pour toutes les parties.

Si l’on condamne Ottawa pour avoir agi légalement, mais sans légitimité morale en 1982, il faut accepter qu’Ottawa puisse aujourd’hui adopter la même posture inverse : reconnaître la légitimité politique du Québec, tout en refusant juridiquement la rupture.

La souveraineté n’est donc pas un bouton à presser, mais un bras de fer prolongé, où la légitimité démocratique doit, à terme, forcer la main du droit.

Conclusion

La Nuit des longs couteaux fut une trahison politique, mais elle a créé un précédent redoutable : celui d’un Canada capable d’agir légalement contre l’assentiment du Québec.

Un référendum gagnant ne renverse pas ce précédent. Il l’affronte.

La souveraineté, si elle doit advenir, ne naîtra pas d’un soir d’élection, mais d’une négociation âpre, incertaine, et fondamentalement asymétrique — exactement comme l’a été, en sens inverse, la refonte constitutionnelle de 1982.

C’est peut-être là, au fond, la véritable leçon de l’histoire.

YouTube
Rejoignez notre communauté !

Ne manquez aucune de nos vidéos et plongez dans nos podcasts captivants ! Abonnez-vous dès maintenant à notre chaîne YouTube et activez la cloche pour rester informé des dernières sorties.

Patreon
Contenu exclusif pour vous !

Accédez à des épisodes inédits, des coulisses et des bonus exclusifs en rejoignant notre communauté sur Patreon. Votre soutien nous aide à créer encore plus de contenu de qualité !

PayPal
Soutenez-nous avec un don !

Aidez-nous à continuer à produire du contenu de qualité en faisant un don via PayPal. Chaque contribution, grande ou petite, fait une énorme différence pour notre projet !

Abonne-toi au Patreon pour débloquer :

🎙 Tous les podcasts en version intégrale
⏱ Accès en primeur, parfois sans délai
📬 Contenus exclusifs et sans publicité
💬 Accès au Discord privé
🤝 Soutien direct à Ian & Frank

Du Même Auteur