Le scrutin majoritaire est une vieille supercherie canadienne qu’on continue de vendre comme une mécanique de bon sens alors qu’il s’agit, en réalité, d’une machine à transformer des pluralités médiocres en monarchies électives. On appelle cela pudiquement un système « stable ». Il faudrait plutôt parler d’un système qui donne 100 % du pouvoir à un parti qui n’a même pas convaincu la moitié des électeurs. En 2015, le PLC a obtenu une majorité avec 39,5 % du vote ; en 2011, les conservateurs ont fait le même tour de passe-passe avec 39,6 %. Voilà la grande religion du majoritaire : moins de quatre électeurs sur dix suffisent pour s’emparer de l’État comme s’il s’agissait d’un butin.
Le scrutin mixte compensatoire, lui, a au moins la décence de vouloir faire correspondre le pouvoir au vote. C’est cela, au fond, l’idée libérale classique : limiter l’arbitraire, disperser la puissance, empêcher qu’une clique momentanément avantagée par la carte électorale se prenne pour la nation entière. Fair Vote rappelle qu’un modèle proportionnel fait en sorte qu’un parti récoltant 40 % des voix obtienne à peu près 40 % des sièges, tout en conservant une représentation locale et régionale forte dans les modèles pensés pour le Canada. Bref, on garde l’ancrage territorial, mais on arrête de mentir sur la volonté populaire.
C’est ici que le mythe de la « stabilité » devient franchement risible. Les défenseurs du système majoritaire parlent comme si la proportionnelle ouvrait la porte au chaos, aux chandelles, aux chèvres égorgées dans l’enceinte parlementaire. Or l’expérience des régimes proportionnels montre surtout autre chose : la normalisation de la négociation, l’apprentissage du compromis, la fin du délire selon lequel un parti peut gouverner seul comme s’il détenait une révélation. Au Danemark, que Fair Vote prend comme exemple, aucun parti n’a reçu tout le pouvoir à lui seul depuis 1909, et les élections s’y déroulent de manière prévisible, aux trois ou quatre ans, dans un système où les partis ont appris à travailler ensemble. Ce n’est pas l’instabilité ; c’est la maturité.
Au Canada, à l’inverse, notre prétendue stabilité ressemble souvent à une oscillation de cabaret entre deux absurdités : soit des parlements qui tombent vite, soit des dominations beaucoup trop longues. La Chambre des communes rappelle d’ailleurs qu’environ un tiers des parlements depuis 1867 ont duré moins de trois ans, un autre tiers entre trois et quatre ans, et un dernier tiers entre quatre et cinq ans. Où est donc cette stabilité surnaturelle dont parlent les prêtres du scrutin majoritaire? Elle n’existe pas. Elle est un slogan, pas un bilan. Et pendant que certains parlements s’écroulent vite, certaines séquences de pouvoir s’étirent indûment : Laurier pendant plus de quinze ans, King pendant treize ans, Trudeau père pendant plus de onze ans. Voilà le vrai visage du système : tantôt fébrile, tantôt hypertrophié, jamais sain.
Les chiffres vont exactement dans le même sens. Si l’on prend depuis 1867 chaque séquence ininterrompue d’un même parti au pouvoir, on arrive à environ 8,8 ans en moyenne au fédéral, avec une médiane de 7,7 ans. Au Québec, la moyenne brute tourne autour de 8,4 ans, la médiane autour de 6,6 ans, et le chiffre modernisé depuis 1936 tombe à environ 6,9 ans. En d’autres termes, dans le Canada réel, le pouvoir dure assez longtemps pour se fossiliser, patronner, coloniser l’appareil administratif et confondre majorité parlementaire et permission morale. Le problème du majoritaire, ce n’est donc pas seulement l’injustice instantanée ; c’est la capacité de transformer une victoire relative en hégémonie prolongée.
Et c’est là que le scrutin mixte compensatoire deviendrait salutaire pour Ottawa comme pour Québec. Une CAQ ou un PLC ne pourraient plus, avec 38, 40 ou 42 % des voix, rafler l’essentiel des sièges puis remplir seuls le Conseil des ministres comme s’ils avaient reçu l’onction populaire. Sous un régime mixte compensatoire, ils auraient davantage de sièges en proportion de leur vote, certes, mais beaucoup moins de ministres à distribuer en exclusivité, parce que le pouvoir exécutif reposerait bien plus souvent sur une entente, une coalition, un partage réel. Ce serait moins spectaculaire pour les chefs, moins confortable pour les cabinets partisans, mais infiniment plus honnête pour les citoyens.
Le libéral classique devrait applaudir à cette perspective. Pourquoi? Parce qu’un bon régime n’est pas celui qui permet à son camp de régner longtemps ; c’est celui qui empêche n’importe quel camp de régner trop facilement. Le majoritaire adore les faux mandats, les votes « stratégiques », les régions effacées, les majorités artificielles et les cabinets monocolores. Fair Vote note d’ailleurs que ce système laisse des millions d’électeurs sans représentation utile, produit des résultats grotesquement déformés et favorise des gouvernements majoritaires qu’une majorité d’électeurs n’a pas appuyés. En 2019, en Alberta et en Saskatchewan, des électeurs nombreux de partis autres que les conservateurs ont presque disparu de la représentation, pendant qu’ailleurs des pluralités locales devenaient des monopoles de sièges. C’est un système qui simplifie le pays en caricature, puis s’étonne de la polarisation qu’il fabrique.
Le scrutin mixte compensatoire ne promet pas le paradis. Il promet quelque chose de bien plus rare en politique : la décence institutionnelle. Il rappelle qu’un parlement n’est pas censé être une machine à couronner un parti, mais un miroir, imparfait certes, de la société politique. Et dans un pays aussi fragmenté, régional, nerveux et pluraliste que le Canada, continuer à défendre le scrutin majoritaire au nom de la stabilité, c’est comme défendre la massue au nom de la chirurgie. Cela cogne fort, oui. Mais ce n’est pas parce qu’un instrument est brutal qu’il est sérieux.


