Samedi, avril 5, 2025

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Le tribalo-clanisme agro-catholique : De la glèbe au Gouvernemaman

Il faut reconnaître que le Québec ne se réduit pas à sa poutine appétissante, à son climat glacial, ni au fait d’avoir vu naître Céline Dion sur un sol fertile en talents artistiques. C’est avant tout une pépinière d’expérimentations sociales, héritière d’une tradition tribalo-clanique profondément ancrée dans la culture, qui continue d’influencer nos façons de penser et de vivre. On y retrouve l’influence du catholicisme rural, le rêve d’une pure tradition et la propension à former des clans (ceux qui vivent dans leur cocotte, leur « safe space »), tout en restant méfiants envers l’extérieur. Ne vous y trompez pas : ce trait ne concerne pas que la grand-mère du hameau ou le cercle restreint des anciennes paroisses de campagne. Il s’observe aussi à Montréal, où l’on défend la notion de « protection morale » et l’ambition de tout contrôler comme si l’État devait choyer le citoyen de manière exhaustive.

Pour comprendre l’état collectif québécois, différents horizons intellectuels et artistiques offrent des éclairages singuliers. Ainsi, le Dr Pierre Mailloux, Jean-Charles Harvey ou encore Max Weber nous guident, tandis que Nietzsche, Schopenhauer et Cioran, voix du pessimisme, révèlent d’autres facettes du paysage mental d’ici. « Doc Mailloux » exposait autrefois à la radio des opinions tranchées (souvent pertinentes) sur les failles ou l’hypocrisie de la société. De son côté, Jean-Charles Harvey, auteur du controversé Les Demi-civilisés, dénonçait déjà dans les années 1930 l’étroitesse d’esprit et le repli frileux au Québec. Dans L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme, Max Weber avance que le capitalisme moderne prend racine dans une rationalité et une austérité protestantes. Or, au Québec, on a longtemps préféré un catholicisme fait d’obéissance et de respect envers l’autorité. Aujourd’hui, c’est la morale solidariste et protectrice de l’État-providence qui s’érige en nouveau dogme — principe que certains nomment « Gouvernemaman », expression parfois lancée par Joanne Marcotte ou André Arthur. Le tout reste teinté de cette prudence sacrée qui rend le Québec peu enclin au risque, à l’initiative rapide et à la responsabilité individuelle.
Le Québec a pourtant toujours manifesté un certain goût pour l’originalité et l’audace, que ce soit dans ses réformes historiques ou dans sa relation fluctuante avec les institutions religieuses. Mais malgré une volonté affichée de rompre avec le conservatisme ancien, une forme d’infantilisme étatique semble prévaloir. Schopenhauer y trouverait même normal qu’une collectivité arbore un « optimisme social » tout en voyant le monde comme hostile : on attend alors du groupe qu’il nous protège, comme une mère veille sur son enfant.

En réalité, la « protection morale » dépasse la simple posture politique : c’est une mentalité profonde. Elle invoque l’idée du « vivre ensemble » pour justifier une intervention étatique plus poussée, un corporatisme économique prononcé et une méfiance instinctive envers la libre concurrence. Depuis longtemps, cela se manifeste par différentes politiques : quotas, subventions, abondance de règles et suspicion face à l’entrepreneuriat. Songeons au cultivateur laitier, bénéficiant de la régulation, qui déplore la « concurrence déloyale » et craint pour la « qualité de vie » de sa famille : le réflexe est de protéger la petite ferme familiale — bastion des valeurs catholiques traditionnelles agrémentées d’une modernité administrative. Dans la société québécoise, ce producteur de lait symbolise bien plus qu’un individu : il représente un pilier identitaire et reflète cette mentalité de « prévention contre la victimisation ». On se perçoit souvent comme victimes potentielles de la mondialisation, d’où la nécessité d’ériger des barrières et d’espérer que le gouvernement maternel veille sur nous avant le coucher. C’est là une lourde erreur.

Face à Weber, on sourit en voyant combien le capitalisme discipliné, fondé sur l’éthique protestante du travail et de la frugalité, demeure longtemps mal perçu au Québec. Autrefois, on exaltait le modèle ascétique des missionnaires ; plus tard, la « révolte progressiste » a simplement substitué le confesseur par le fonctionnaire, passant de la Sainte Mère l’Église catholique à la Glorieuse Mère l’État. Au final, notre rapport à l’argent demeure paradoxal : on admire ceux qui réussissent, mais on craint qu’ils ne grandissent trop, hors du contrôle du « cercle familial ». Le manque de solidarité est vu comme un échec moral et étiqueté « péché majeur » dans les communautés d’inspiration catholique.

Pierre Mailloux soulignait souvent à la radio que les Québécois se montraient « trop tolérants face à l’échec », valorisant la médiocrité par crainte de viser l’excellence, préférant le rôle de victime pour éviter les décisions difficiles. Provocateur, il affirmait que la réussite et l’ambition paraissent suspectes : mieux vaut se fondre dans la masse et se dire opprimé pour échapper aux jugements. Nous prétendons exalter l’entrepreneuriat, mais seulement si l’entrepreneur respecte les règles collectives et partage généreusement sa réussite. Sitôt un certain seuil franchi, il est vite accusé d’être colonisé, anglicisé, voire vendu à une autre culture.

Dès le début du XXᵉ siècle, Jean-Charles Harvey pressentait ce repli sur soi, ce conformisme religieux et l’autorité oppressante du clergé rural, dans Les Demi-civilisés. S’il observait la société québécoise contemporaine, il constaterait que l’esprit de contrôle collectif persiste, quoique modernisé. Hier, c’était le prêtre ; aujourd’hui, ce peut être l’animateur de radio, le chroniqueur bien-pensant, un ministre paternaliste ou un simple fonctionnaire. Tous exercent une pression sociale sur ceux qui remettent en cause nos valeurs égalitaires sacrées, accusés d’individualisme excessif ou d’élitisme offensant. Certains nationalistes contemporains raillent d’ailleurs ce phénomène, qu’ils qualifieraient d’« ethnomasochisme ». Quoi qu’il en soit, la société post-religieuse a troqué l’excommunication contre l’ostracisme, prouvant que cette obsession pour le collectivisme a seulement muté sous une forme profane.

Depuis la Révolution tranquille, le Québec nourrit avec l’État-providence une relation singulière : on le chérit autant qu’on le tourne en dérision (par l’expression « Gouvernemaman »). Cette entité embrasse ses citoyens d’une affection presque maternelle, mais aussi d’une autorité corrective. De manière ironique, la rigueur, la planification et la crainte du péché jadis attribuées aux protestants se retrouvent dans l’État-providence québécois : tout se fait au nom du bien commun, et malheur à qui questionne les normes. Là où le protestantisme canalise la peur de la damnation dans la réussite professionnelle, le Québec canalise sa quête d’identité dans la réglementation socio-économique et le victimisme nationaliste.

Le tribalisme agro-catholique demeure omniprésent. La mentalité paroissiale n’a pas disparu : elle a seulement revêtu une autre forme. L’appartenance intense au « nous » contre « les autres » subsiste : l’inconnu reste une menace tant qu’il ne s’adapte pas à nos normes. À l’intérieur de ce cercle, on valorise une certaine égalité plutôt que la tolérance de trop grandes disparités de richesse. Chacun se tient (à peu près) sur un pied d’égalité, et le groupe sait brider la personne qui chercherait à se distinguer. L’entrepreneur, accusé d’être trop capitaliste ou trop américain, doit jongler avec ce soupçon permanent. S’il réussit au-delà du raisonnable, on lui reproche de rompre le pacte social ; s’il échoue, on dresse son histoire en exemple pour dissuader ceux qui rêvent trop grand. On le compare à Icare, alors que c’est nous-mêmes qui nous brûlons.

Cette morale protectionniste, teintée de socialisme, entend nous prémunir contre la souffrance et offrir une sécurité totale, mais elle restreint aussi la liberté individuelle. La liberté implique le risque d’échec ; or, nous préférons verrouiller chaque aspect de la vie (on l’a vu lors de la crise sanitaire) pour écarter l’incertitude et les difficultés potentielles. L’intervention de l’État obéit à la devise : « Si cela peut sauver UNE vie » ou « On ne sait jamais ». Cioran, de son côté, y verrait sans doute une tension ridicule entre l’élan individuel et l’instinct grégaire, tout groupe humain oscillant entre la volonté de se démarquer et la peur de la solitude. Ici, c’est le groupe qui gagne. Nous cherchons à éviter toute forme de douleur en effaçant les différences. Mais ce faisant, nous nous condamnons peut-être à une existence banale.

Certains font valoir que le système de protection sociale a amené des progrès notables : l’éducation universelle, l’accès aux soins (dans la mesure où l’on trouve un médecin) ou la réduction de la pauvreté. Personne ne nie ces avancées, mais la contrepartie est la méfiance envers quiconque sort du moule du « bon citoyen ». Les entrepreneurs sont ainsi soupçonnés d’être des « patrons exploiteurs », focalisés sur leur enrichissement personnel. Pourtant, la prospérité d’une classe moyenne québécoise repose aussi sur la création de richesse par ces mêmes entrepreneurs. L’influence catholique traditionnelle, conjuguée à des idées socialistes, diffuse cependant un message ambivalent : « Oui à l’entrepreneuriat, mais sans excès ; réussissez, mais avec modération ; ayez des visions, mais dans le respect strict des normes établies. »

On parle aussi d’une « brimade symbolique » à l’encontre de l’entrepreneur et, plus largement, de quiconque veut prendre des initiatives. La « castration symbolique » freudienne illustre la manière dont une autorité (État ou groupe social) réprime les désirs et restreint les actions de ceux qui aspirent à davantage de liberté. Certains rapprochent cela de la psychanalyse ou des propos de Mailloux sur la « civilisation féminisée », sans pour autant céder aux stéréotypes sexistes. L’idée demeure qu’un climat de protection excessive et de peur du risque étouffe la responsabilité individuelle. La morale du nivellement par le bas dissuade ceux qui veulent s’élever ou viser l’excellence. Ce phénomène mène à la stagnation, à la conformité généralisée et à un malaise diffus.
Selon Nietzsche, on pourrait y voir une victoire du ressentiment : un sentiment poussant les individus à se méfier de ceux qui aspirent à la force de volonté (la fameuse Volonté de Puissance) et à exalter la fausse modestie et la compassion. Pour lui, la morale des opprimés — d’essence judéo-chrétienne — consacre l’égalité, la compassion et l’humilité comme vertus suprêmes, pendant que la morale des dominants célèbre la force, la création, l’élévation de l’esprit. Au Québec, cette vision post-nietzschéenne engendre un tribalisme bridé, limitant l’excellence pour préserver l’ordre égalitaire. Les débats médiatiques, parfois dits « agressifs », restent contenus dans des limites tacites : il est possible de surprendre, mais pas de renverser l’autel de la solidarité sacrée ni d’affirmer un individualisme dérangeant, sous peine d’exclusion.

Jean-Charles Harvey aurait sans doute souri en constatant que l’héritage clanique qu’il décrivait dans Les Demi-civilisés est toujours vivant. Hier, le prêtre censurait ; aujourd’hui, ce rôle est tenu par le consensus social appuyé par l’État et les médias. Au bout du compte, la règle reste la même : suivez le troupeau ou soyez mis à l’index. Certes, nous avons gagné l’accès à l’éducation supérieure, une société plus laïque et une diversité culturelle plus grande. Mais la base du système continue d’exiger le conformisme, guidé par une morale socialisante. L’individu québécois moyen poursuit son chemin, confiant dans son confort quotidien, tout en surveillant du coin de l’œil quiconque ose trop se démarquer.

Cioran aurait trouvé au Québec une source d’inspiration inépuisable : de la Conquête anglaise aux référendums perdus, en passant par la Révolution tranquille, l’histoire bousculée de ce peuple oscille entre fierté et doutes profonds. Au lieu de le vivre comme un moteur inspirant (à la manière de Nietzsche, qui voit dans la vulnérabilité un tremplin pour se dépasser), le Québec se regroupe et chante le « nous », souvent au détriment de l’élan personnel.
Schopenhauer, lui, dirait que les Québécois tentent de calmer leur angoisse existentielle en se réfugiant dans leur tribalisme agro-catholique et dans la sécurité de l’État, plutôt que d’affronter la perspective du vide et de l’insignifiance. L’incertitude se trouve partiellement dissipée en se serrant les coudes : « nous sommes unis, nous sommes en sécurité ». C’est toutefois bien loin de la posture schopenhauerienne, qui prônait presque un retrait individuel pour échapper à la perpétuelle insatisfaction des désirs. Au Québec, l’esprit communautaire repose sur des règles strictes afin d’éviter les conflits et de maintenir un statu quo. On se prive ainsi d’objectifs plus ambitieux.

L’importance accordée à la politesse génère aujourd’hui un politiquement correct local : impossible de heurter la sensibilité communautaire sans risquer une réaction vive. Critiquer certains piliers — syndicats ou programmes sociaux — déclenche une condamnation rapide. On parle de « conformisme québécois » (ou du « Dôme », dirait un Dominic Maurais). C’est un phénomène ancien : pour protéger le français en Amérique, le Québec a toujours cultivé une solidarité linguistique qui peut étouffer la divergence. Il s’ensuit une forme de « douce tyrannie » : autocensure, vigilance mutuelle « dans l’intérêt du groupe ». Dans des cercles familiaux restreints où la grand-mère observe chaque geste des tantes et des cousins, il ne s’agit plus d’inquisition religieuse, mais sociale. D’où le parallèle avec la « Gouvernemaman ». Au Québec, le gouvernement agit comme une mère attentionnée, mais intrusive, veillant au bien-être de tous, subventionnant généreusement, consolant et arbitrant, tout en réprimant sévèrement si on s’écarte trop. L’entrepreneur audacieux se heurte à la bureaucratie et risque l’ostracisme pour divergence idéologique. Qu’il gagne plus d’argent que les autres, investisse hors des normes ou défie la morale générale, on lui rappelle qu’il est redevable au groupe : « C’est à nous que tu dois ta gloire! », crie en chœur l’entourage.

Pourra-t-on un jour transcender cette tendance tribale afin de favoriser l’initiative individuelle et la réussite, sans culpabilité? Ou demeurera-t-on prisonniers du confort infantilisant de la tutelle maternelle de l’État? Notre capacité à assumer nos responsabilités et à cesser de tout imputer à la « société », à la « culture » ou à la « conquête anglaise » décidera en partie de notre devenir. Au Québec, on retrouve à la fois une solidarité attachante et une hésitation perpétuelle. Peut-être la clé est-elle dans l’équilibre : valoriser l’entraide propre aux petits groupes tout en laissant davantage de champ libre à ceux qui osent innover. Pour l’heure, la vie de quartier reste imprégnée d’une atmosphère tribale et catholique rurale ; avouons-le, nos contradictions ne sont pas réglées.

Finalement, l’opposition est au cœur de notre humanité. Si l’existence est un vaste non-sens, peut-être que cette communauté québécoise, joyeuse et fière, a trouvé une façon de l’affronter : un petit univers soudé, pétri de valeurs catholiques et socialistes, avec un paternalisme parfois ironique. Elle prend soin des siens tout en exerçant un contrôle social pesant. Certains n’y verront que leur survie ; d’autres y décèleront un obstacle à l’épanouissement personnel. Chacun peut l’aborder à sa manière. Dans les régions rurales, entre traditions et aspirations individuelles, solidarité et méfiance mutuelle, on retrouve une dualité appelée à perdurer encore longtemps… jusqu’à la prochaine crise d’identité.

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Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen, alias Le Blond Modéré, est membre des Trois Afueras et collaborateur du podcast Ian & Frank. Titulaire d'une formation en relations internationales à l'Université de Sherbrooke, il s'intéresse particulièrement à la géopolitique, aux zones d'influence et aux différentes formes de pouvoir.

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