Au Québec, une accusation peut suffire à détruire une vie.
Au Canada, pourtant, un principe fondamental existe : la présomption d’innocence. Une personne est innocente jusqu’à preuve du contraire.
Je lisais hier un texte d’Alexandre Dumas sur le retour de Julien Lacroix sur scène. Et honnêtement, ça m’a profondément dérangé.
Pas parce que je veux défendre Julien Lacroix.
Mais parce que derrière cette histoire, il y a un principe beaucoup plus important.
Le principe selon lequel, dans une société libre, on ne condamne pas quelqu’un sur la place publique sans passer par un processus de justice.
En juillet 2020, une enquête du journal Le Devoir affirme que neuf femmes accusent Julien Lacroix d’inconduite sexuelle. L’effet est immédiat. Sa carrière s’effondre en quelques jours. Spectacles annulés, contrats perdus, disparition complète de l’espace public.
Qu’on pense que cette réaction était justifiée ou excessive, peu importe. Une chose demeure pourtant incontestable : il n’y a jamais eu de procès. Aucune accusation criminelle. Aucune condamnation judiciaire.
La justice ne s’est jamais prononcée.
Pourtant, la sentence sociale a été immédiate et totale.
C’est précisément pour éviter ce genre de dérive potentielle que nos sociétés ont adopté un principe fondamental : la présomption d’innocence. Ce principe existe précisément pour éviter qu’une accusation, aussi grave soit-elle, devienne automatiquement une condamnation.
Ce principe n’existe pas pour protéger les coupables.
Il existe pour protéger tout le monde.
Aujourd’hui, certains s’indignent que le Groupe Juste pour rire ait voulu produire Julien Lacroix. Mais dans une société libre, les choses sont pourtant assez simples. Un humoriste a le droit de monter sur scène. Une maison de production a le droit de produire qui elle veut. Et le public a le droit d’acheter (ou de ne pas acheter) un billet.
Si les gens ne veulent pas voir Julien Lacroix, les salles resteront vides.
Et sa carrière s’éteindra d’elle-même.
Et surtout, ce n’est pas à une poignée d’élites culturelles, d’humoristes influents ou de chroniqueurs médiatiques de décider à la place du public ce que les gens ont le droit d’aller voir ou non.
Mais ce qui me dérange le plus dans le texte d’Alexandre Dumas, c’est cette idée selon laquelle ce ne serait pas au public de décider si un artiste mérite une deuxième chance. Selon lui, ce seraient plutôt les victimes.
Cette logique pose un problème immense.
Parce qu’elle remplace la justice par la morale… et la morale, c’est hautement subjectif.
Dans une société démocratique, ce ne sont pas des individus, ni des chroniqueurs, ni des militants, ni même des victimes qui décident de bannir quelqu’un de la vie publique.
C’est la justice.
Et je parle ici avec une certaine légitimité.
Parce que j’ai été victime de crimes graves dans une secte pendant 13 ans.
Quand j’ai réussi à en sortir, je ne suis pas allé faire un procès sur la place publique. Je n’ai pas fait de publications sur les réseaux sociaux. Je ne suis pas allé vider mon sac à des journalistes. Je suis allé à la police. J’ai porté plainte. J’ai traversé le système judiciaire avec toutes ses imperfections, ses lenteurs et ses frustrations.
Mais au final, il y a eu un verdict et une condamnation.
C’est ça, la justice.
Je ne prétends pas que le système est parfait. Mais je crois profondément à un principe simple : les accusations doivent être testées devant un tribunal, pas sur Tiktok.
Parce que dénoncer quelqu’un est une chose extrêmement sérieuse.
Une accusation publique peut détruire une carrière, une réputation, parfois une vie entière.
C’est précisément pour cette raison que nos sociétés ont inventé les tribunaux, les règles de preuve et la présomption d’innocence.
Et il y a une autre réalité que plusieurs semblent oublier.
Le tribunal médiatique est une arme à double tranchant.
Aujourd’hui, certains s’en servent pour détruire des adversaires ou imposer leur morale. Mais demain, cette même logique peut se retourner contre n’importe qui.
Une accusation, vraie ou fausse, peut suffire à déclencher la machine.
Et une fois qu’une réputation est détruite, il est souvent impossible de la reconstruire.
Une société qui accepte cela devient une société dangereuse.
Parce que dans ce monde-là, la justice ne se rend plus devant les tribunaux.
Elle se rend sur les réseaux sociaux.


