Il y a 20 ans, Stephen Harper est devenu premier ministre du Canada. Sous sa gouverne, la politique étrangère du Canada a évolué vers un côté plus idéologique, selon le politologue Jean-François Caron.
Jean-François Caron est professeur de science politique à l’Université Nazarbayev au Kazakhstan. Il enseigne à l’Université américaine d’Arménie pour 2025-2026.
Entretien
Simon Leduc : Comment définissez-vous la politique étrangère du gouvernement Harper?
Jean-François Caron : « C’était une politique extérieure qu’on peut qualifier d’idéologique. Dans sa thèse de Maitrise, il a vanté le capitalisme libéral et il présentait l’autoritarisme comme la pire des monstruosités. Cela s’est répercuté dans sa politique internationale. Il a pris des positions très fermes en faveur de certains régimes démocratiques comme les États-Unis et Israël. Tandis que l’ancien premier ministre s’opposait aux régimes autoritaires comme la Russie et la Chine.
Le gouvernement Harper était un bon allié de l’État hébreu. Celui-ci demeurait favorable au transfert de l’Ambassade de Tel-Aviv à Jérusalem. Israël est la seule démocratie libérale de cette région et selon Harper, le Canada avait le devoir de soutenir ce régime. S’il avait été premier ministre en 2003, le Canada aurait soutenu l’intervention américaine en Irak. De plus, il a accru la participation canadienne en Afghanistan. Donc, M. Harper était animé par un idéal de la promotion de la démocratie libérale à l’étranger. On peut dire qu’il avait une cohérence idéologique dans sa politique extérieure. »
La guerre en Afghanistan fut un événement central de la politique étrangère des années Harper. Est-ce que M. Harper a conservé l’approche libérale dans ce conflit?
Jean-François Caron : « C’est le gouvernement libéral de Jean Chrétien qui a fait entrer le Canada dans ce conflit après les attentats du 11 septembre 2001. J’estime que les conservateurs ont poursuivi l’approche libérale et maintenu des troupes afin de combattre le régime des talibans. »
Durant son règne, le Canada était très proche de la puissance américaine. Est-ce que M. Harper était plus près de Georges W. Bush que le président Obama?
Jean-François Caron : « Je pense qu’il avait plus d’affinités avec le président Bush sur le plan idéologique. Il faut souligner le fait que Barack Obama a continué la politique étrangère de Bush. M. Harper avait des relations cordiales avec l’ancien président démocrate. Donc, les rapports entre le Canada et son voisin du Sud étaient très bons durant le régime Harper. »
Le Canada était-il hostile à la Chine et la Russie quand M. Harper était au pouvoir?
Jean-François Caron : « Stephen Harper n’était pas un allié de la Russie de Vladimir Poutine. Ce dernier a décrit le leader russe comme un des pires tyrans de l’histoire. Or, l’ancien chef conservateur n’a jamais eu d’accrochages importants avec le chef du Kremlin durant son règne. Mais, il fut très critique du régime autoritaire russe.
D’autre part, M. Harper avait la même opinion concernant le régime communiste chinois. Il n’a pas assisté à la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Pékin en 2008. Il a quand même fait deux visites officielles en territoire chinois. Jean Chrétien s’était rendu célèbre pour ses voyages en Chine. Cela s’appelait Team Canada et le gouvernement libéral emmenait des ministres et des entrepreneurs dans ses périples à l’étranger, notamment en Chine. Le gouvernement Chrétien était dans une perspective d’ouverture des marchés et était pragmatique. Tandis que M. Harper défendait une dynamique plus idéologique. Il n’y a pas eu d’initiatives comme Team Canada avec le gouvernement conservateur. »
Peut-on dire que Stephen Harper a rejeté l’approche multilatérale des libéraux dans sa politique extérieure?
Jean-François Caron : « M. Harper n’était pas critique du multilatéralisme onusien. Par contre, à cause de sa position idéologique et de son opposition ferme aux régimes autoritaires, le Canada n’a pas pu obtenir un siège au Conseil non permanent de l’ONU en 2010. C’était la première fois de son histoire que l’État canadien essuyait au tel revers. Le positionnement de M. Harper a déplaît à de nombreux pays dans le monde. La majorité des États sur la planète ne sont pas démocratiques. Alors, c’est normal que le Canada fût perçu comme hostile par les régimes autoritaires. Sous sa gouverne, l’État canadien a pris des positions plus tranchées et cela a contribué à son isolement sur la scène mondiale. La perte du siège à l’ONU le démontre bien. »
Le Canada s’est-il isolé sur la scène internationale sous la direction de Stephen Harper?
Jean-François Caron : « Le Canada a perdu sa réputation sur la scène mondiale en perdant le siège non permanent de l’ONU. Ce dernier a cessé d’être neutre dans les relations internationales. Ce sont des pays comme l’Irlande et la Norvège qui ont été en mesure d’acquérir cette position de neutralité. Le début de l’isolement du Canada sur la scène internationale remonte au régime de Stephen Harper. Cela s’est accentué sous le leadership de Justin Trudeau. »


