Au Québec, dès qu’on prononce le mot « masculinisme », l’image qui surgit est celle d’influenceurs provocateurs comme Andrew Tate : domination, arrogance, discours simplistes sur les rapports hommes-femmes. Oui, ces figures existent. Oui, elles méritent d’être critiquées.
Mais réduire toute réflexion sur les enjeux masculins à ces caricatures, c’est refuser de regarder les chiffres.
Au Québec, les hommes se suicident environ trois fois plus que les femmes. Année après année, près de 75 % des décès par suicide concernent des hommes. Les groupes les plus à risque? Les hommes de 50 à 64 ans, mais aussi les jeunes adultes. Derrière ces statistiques, il y a des pères, des fils, des collègues.
Pourquoi cet écart?
Parce que culturellement, ici aussi, on élève encore beaucoup d’hommes à encaisser, à performer, à se taire.
Parce qu’ils consultent moins en santé mentale.
Parce qu’ils demandent moins d’aide.
Parce que la vulnérabilité masculine demeure, pour plusieurs, associée à la faiblesse.
Ajoutons à cela :
- Un décrochage scolaire plus élevé chez les garçons.
- Des conflits familiaux où plusieurs pères expriment un sentiment d’injustice dans les enjeux de garde.
- Une solitude masculine grandissante, documentée par plusieurs études nord-américaines.
Est-ce que cela justifie les discours toxiques de certains gourous numériques? Non.
Mais est-ce que cela démontre qu’il existe un malaise réel? Absolument.
Le problème, au Québec comme ailleurs, c’est qu’on semble capable de parler des vulnérabilités féminines — et on a raison de le faire — mais beaucoup moins à l’aise lorsqu’il s’agit des vulnérabilités masculines. Comme si reconnaître ces dernières menaçait l’égalité.
Ce n’est pas une compétition de souffrance.
Ce n’est pas un concours de victimisation.
C’est une question de cohérence.
Si l’objectif est réellement une société plus équilibrée, plus saine, plus équitable, alors on doit être capables de tenir deux idées en même temps :
Oui, certains discours masculinistes sont problématiques.
Et oui, plusieurs hommes au Québec vivent des difficultés structurelles qu’on ne peut plus balayer du revers de la main.
La réflexion sérieuse commence là.
Le féminisme médiatique moderne : un angle mort?
Au Québec, le podcast Sexe Oral, animé notamment par Lysandre Nadeau, s’inscrit dans une logique assumée de libération sexuelle et de détabouisation. Sur le principe, ouvrir la discussion sur la sexualité adulte, le consentement et l’autonomie corporelle est légitime.
Là où le débat devient plus délicat, c’est lorsque certaines émissions mettent de l’avant des créatrices OnlyFans en présentant le travail du sexe numérique principalement sous l’angle de la rentabilité, de l’indépendance financière et de l’« empowerment ».
Le message implicite, surtout lorsqu’il est répété, peut devenir puissant :
c’est payant, c’est simple, c’est libérateur.
Pour un public adulte pleinement informé, c’est un choix individuel.
Mais pour de jeunes auditrices — parfois à peine majeures —, le discours peut agir comme une normalisation accélérée d’un modèle de réussite basé sur l’hypersexualisation.
Or, les réalités structurelles sont rarement mises en avant avec la même intensité :
- La très forte concentration des revenus : une minorité gagne des sommes importantes, la majorité génère peu.
- La dépendance aux algorithmes et à la visibilité constante.
- La pression à repousser les limites pour maintenir l’abonnement.
- Les impacts psychologiques documentés liés à l’exposition intime permanente.
- L’impossibilité réelle d’effacer un contenu une fois diffusé.
Internet n’oublie pas.
À 19 ou 20 ans, publier du contenu explicite peut sembler anodin, voire stratégique.
À 30 ou 40 ans, dans un autre contexte professionnel ou familial, les conséquences peuvent être bien différentes.
Il y a aussi l’impact collatéral sur les relations amoureuses futures et les enfants éventuels. Imaginez l’impact de tels contenus sur la famille immédiate. À long terme, lorsque le Only Fans sera terminé, imaginez les conséquences de cette présence sur le web face à l’employabilité dans certains secteurs.
Ce ne sont pas des jugements moraux.
Ce sont des réalités sociales.
Le travail du sexe — numérique ou non — est un sujet complexe. Certaines femmes y trouvent un réel sentiment de contrôle et d’autonomie. D’autres y entrent par contrainte économique ou pression sociale indirecte. Les deux réalités coexistent.
Le problème n’est pas d’en parler.
Le problème est d’en parler uniquement comme d’un raccourci lucratif vers l’indépendance.
Un discours réellement responsable devrait inclure :
- Les statistiques sur la précarité financière dans le milieu.
- Les enjeux de harcèlement et de doxxing.
- Les risques juridiques internationaux liés à la diffusion de contenu.
- Les impacts psychologiques à long terme.
Sinon, on ne fait pas de la sensibilisation afin de retirer les tabous, mais bien de la promotion partielle.
Exiger la même rigueur pour tous
Si l’on réclame — et avec raison — de la responsabilité lorsqu’un influenceur masculiniste banalise la domination ou la marchandisation des relations, on doit exiger exactement la même rigueur des contenus se réclamant du féminisme.
La cohérence intellectuelle ne peut pas être sélective.
Banaliser le travail du sexe en le présentant comme un parcours quasi stratégique d’émancipation économique, sans exposer clairement les risques, relève d’une lecture incomplète — et potentiellement irresponsable — pour un public jeune et impressionnable.
Deux poids, deux mesures?
Un influenceur masculiniste qui parle de domination = scandale immédiat.
Un podcast féministe qui normalise le travail du sexe comme modèle d’ascension sociale = débat presque absent.
Ce n’est pas une défense d’un camp. C’est une critique de l’incohérence.
Segment controversé : ligne rouge absolue
Lorsqu’un média choisit d’inviter une personne affirmant éprouver une attirance envers des mineurs, on ne se trouve plus dans une simple zone grise éditoriale. On touche à une ligne rouge morale. Le podcast Sexe Oral a invité dernièrement une personne ouvertement pédophile, avouant même avoir des réunions avec d’autres personnes comme elle. Lysandre Nadeau a ouvertement dit qu’elle cherchait à « déstigmatiser » la pédophilie, or, il n’y a rien à déstigmatiser dans une chose aussi immonde.
Oui, sur le plan strictement juridique, l’attirance déclarée n’est pas en soi un crime.
Mais le passage à l’acte est une infraction criminelle grave, et surtout, une violence irréparable.
La pédophilie n’est pas une « orientation alternative ».
Ce n’est pas un courant marginal à « comprendre ».
C’est une menace potentielle envers les enfants de notre société.
La protection des enfants est un principe non négociable. Point final.
Le traitement médiatique de tels sujets exige une rigueur clinique, froide, sans ambiguïté. Toute formulation qui donne l’impression d’humaniser excessivement, de normaliser ou de « dédramatiser » ce type d’attirance envoie un signal dangereux. On ne parle pas ici de stigmatisation sociale anodine. On parle de la sécurité d’enfants réels.
Encourager la recherche d’aide thérapeutique pour prévenir le passage à l’acte est une chose.
Créer un espace médiatique qui semble offrir validation, empathie ou relativisation en est une autre.
Et c’est précisément là que le malaise s’installe.
Si un influenceur masculiniste tenait des propos ambigus sur un sujet aussi grave, l’indignation serait immédiate et massive. Pourquoi les standards sembleraient-ils variables lorsqu’un contenu se réclame d’un discours progressiste?
Il ne peut pas y avoir de zone idéologique protégée lorsque la sécurité des mineurs est en jeu.
Sur cette question, il ne devrait exister ni camp, ni nuance accommodante, ni indulgence narrative.
Sortir de la guerre des étiquettes
Au Québec, on aime débattre. Mais trop souvent, on débat en tribus.
D’un côté, on brandit les statistiques sur la violence faite aux femmes — et on a raison de le faire. De l’autre, on refuse parfois de regarder les chiffres sur le suicide masculin, le décrochage scolaire des garçons ou la détresse silencieuse de milliers d’hommes, pire que jamais depuis la pandémie.
On dénonce — avec vigueur — les dérives de certains influenceurs masculinistes.
Mais on hésite à questionner avec la même fermeté certains discours féministes médiatiques lorsqu’ils deviennent partiels, promotionnels ou moralement ambigus.
Ce n’est pas une bataille hommes contre femmes ni un référendum sur qui souffre le plus. C’est une question de cohérence collective.
Si l’égalité est réellement notre boussole, alors nos standards doivent être constants.
Si la protection des femmes est un impératif, la protection des hommes en détresse l’est aussi.
Et si la protection des enfants est une ligne rouge, elle doit l’être sans exception, sans relativisme, sans indulgence idéologique.
Une société mature est capable de tenir plusieurs vérités en même temps :
- Oui, la violence conjugale grave touche majoritairement les femmes.
- Oui, les hommes vivent des vulnérabilités structurelles réelles.
- Oui, le travail du sexe est complexe.
- Non, tout ne peut pas être banalisé au nom de la libération.
- Et non, certaines limites morales ne sont pas négociables.
La question n’est pas de choisir un camp.
La question est de choisir la rigueur.
Si nous voulons réellement avancer, il faudra sortir du réflexe tribal, accepter la nuance, et appliquer les mêmes exigences intellectuelles à tous.
Sinon, on ne défend pas l’égalité.
On défend simplement notre camp. Certaines personnes semblent avoir perdu cette notion.

