Mercredi, février 4, 2026

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Pourquoi le Canada a intérêt à revenir au libre-échange

Le Canada est un pays riche qui agit comme un pays pauvre de ses propres moyens, inquiet, frileux, sur la défensive, obsédé par la gestion du risque plutôt que par l’exploitation de ses avantages. On parle beaucoup ces temps-ci de résilience, de sécurité économique, de chaînes d’approvisionnement, de souveraineté stratégique, mais on évite soigneusement le mot qui fâche, le mot qui a pourtant historiquement enrichi ce pays plus que n’importe quelle subvention, plus que n’importe quel plan industriel bricolé à Ottawa ou à Québec. Libre-échange.

Rodolphe Hosny l’a rappelé sans détour dans sa discussion avec Ian et Frank (épisode du 3 février 2026). En 2006, quand les conservateurs arrivent au pouvoir, le Canada a cinq accords de libre-échange. Cinq. Quand Stephen Harper quitte en 2015, on parle de quarante-neuf pays. Quarante-neuf. Union européenne, partenariat transpacifique, Corée du Sud, Amérique latine, accès structuré à l’Asie. Ce n’est pas une opinion, c’est un fait historique. Le Canada s’est ouvert au monde pendant que d’autres se repliaient sur leurs peurs.

Hosny le dit clairement, et il sait de quoi il parle pour avoir été au cœur de la machine. L’objectif n’était pas idéologique, il était stratégique. Ne pas mettre tous nos œufs dans le panier américain. Créer des débouchés. Faire du Canada une plateforme. Un pays par lequel on passe pour accéder à deux des plus grands marchés du monde. Ce n’était pas du romantisme libre-échangiste, c’était du calcul froid.

Aujourd’hui, ironie absolue, ce sont les libéraux qui découvrent soudainement qu’il faudrait diversifier les marchés, signer des accords, regarder ailleurs que Washington. Ils parlent comme si cette idée venait de naître hier, alors qu’ils vivent encore sur le legs d’un gouvernement qu’ils ont passé dix ans à mépriser. Ils sont assis sur l’héritage de Harper tout en prétendant réinventer la roue.

Mark Carney incarne parfaitement cette contradiction. D’un côté, il rassure. Il rassure une population vieillissante, anxieuse, traumatisée par Trump, par la guerre, par le chaos du monde. Le TDS est devenu une politique publique implicite. On gouverne par la peur, mais une peur feutrée, technocratique, bien habillée. Carney a l’air sérieux. Ça suffit souvent.

De l’autre côté, il tient un discours que Justin Trudeau n’a jamais osé tenir clairement. Il parle du Canada comme d’une superpuissance énergétique. Mot pour mot. Exactement ce que Harper disait à Davos il y a plus de dix ans. Le problème n’est donc pas le diagnostic. Le problème, c’est le courage politique d’aller jusqu’au bout.

Car devenir une superpuissance énergétique, ce n’est pas une incantation. C’est des pipelines. C’est des ports. C’est des accords commerciaux qui permettent d’exporter autre chose que de la bonne conscience climatique. C’est accepter que nos ressources naturelles ne soient pas une honte morale, mais un levier de souveraineté. Margaret Thatcher l’avait compris avec une froide clarté. Les ressources naturelles ne font pas la richesse d’un pays par leur seule existence. Si c’était le cas, la Russie serait depuis longtemps la nation la plus prospère du monde. La puissance ne vient pas de la vertu, ni même de l’abondance, mais du contrôle, de l’exploitation et de la capacité politique à transformer ce qui est extrait en levier stratégique. Refuser d’exploiter ses ressources, ce n’est pas choisir la morale : c’est accepter la dépendance.

Le Canada est assis sur une combinaison que peu de pays possèdent. Ressources énergétiques abondantes. Stabilité politique. État de droit. Main-d’œuvre qualifiée. Accès maritime. Et pourtant, nous agissons comme si exploiter tout cela était indécent. Résultat. On exporte des matières premières à faible valeur ajoutée et on importe des produits transformés chers. Hosny le dit sans détour. On subventionne ce qu’on ne fait pas bien, au lieu d’exceller là où on est naturellement compétitifs.

Le libre-échange, contrairement au discours médiatique, n’est pas d’abord une faveur faite aux multinationales. C’est un gain direct pour le consommateur, donc pour le citoyen. Des biens moins chers. Plus de choix. Plus de concurrence. Mais ça, politiquement, ça se vend mal. La peur se vend mieux que l’abondance.

Il y a aussi un angle québécois qu’on refuse de regarder en face. Le Québec se dit ouvert sur le monde, mais entretient une relation ambiguë avec le commerce. On adore exporter notre discours. Beaucoup moins nos produits. On se méfie du libre-échange tout en profitant de ses effets. On rêve de souveraineté politique sans souveraineté économique réelle. Or, sans accès aux marchés, sans énergie exportable, sans corridors commerciaux, la souveraineté devient un slogan creux.

Pendant que le Canada hésite, le monde avance. L’Europe signe avec l’Inde. Le Mercosur s’organise. L’Asie structure ses blocs. Et nous, nous débattons encore pour savoir si exporter notre gaz est moralement acceptable. Hosny le dit avec une franchise rare. Dix ans ont été perdus. Dix ans de paralysie idéologique, de politiques progressistes performatives, de commerce conditionné aux valeurs du moment.

Mark Carney n’est pas condamné à répéter cette erreur. Il peut encore choisir. Il peut utiliser le capital de crédibilité qu’il possède pour faire ce que les libéraux n’ont pas fait depuis une décennie. Assumer le libre-échange. Assumer l’énergie. Assumer que la prospérité ne se décrète pas par communiqué de presse.

Le Canada n’a pas besoin d’un nouveau narratif. Il a besoin de renouer avec ce qui a déjà fonctionné. Ouvrir les marchés. Exploiter intelligemment ses ressources. Parler au monde autrement qu’avec des leçons de morale. Le momentum est là. La question n’est pas économique. Elle est politique. Et, au fond, elle est existentielle.

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Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen, alias Le Blond Modéré, est membre des Trois Afueras et collaborateur du podcast Ian & Frank. Titulaire d'une formation en relations internationales à l'Université de Sherbrooke, il s'intéresse particulièrement à la géopolitique, aux zones d'influence et aux différentes formes de pouvoir.

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