À la Munich Security Conference, Marco Rubio a rejeté l’idée d’une gestion tranquille du recul occidental, refusant que l’Amérique devienne l’« administrateur poli » d’un « déclin géré ». Le diagnostic mérite d’être pris au sérieux : une puissance qui accepte la dépendance industrielle, la fragilité budgétaire et l’érosion de sa base démographique finit par perdre sa liberté d’action. Une stratégie néo-réaliste implique de remettre la puissance matérielle au centre : autonomie stratégique, équilibre des alliances, dissuasion crédible et réarmement industriel, plutôt que confiance abstraite dans des normes sans capacité coercitive.
Contexte
Le cadre, à Munich, n’est pas neutre : la Munich Security Conference est précisément le lieu où l’Occident mesure l’écart entre ses déclarations et ses stocks, entre ses principes et ses capacités. Dans ce décor, Rubio a placé la barre très haut en récusant la posture des « caretakers of the West’s managed decline » qu’on peut traduire, sans fioriture, par le refus d’être les gardiens polis et bien ordonnés du déclin géré de l’Occident. Votre version française du passage, qui insiste sur « civilisation », « alliance forte » et « dépendance », suit déjà cette ligne mobilisatrice.
Le contexte stratégique qui pèse sur chaque phrase est connu : la guerre en Ukraine a rappelé que la puissance, en Europe, se compte en artillerie, en défense aérienne, en munitions et en capacité de production. En parallèle, la montée de la Chine reconfigure l’équilibre des puissances, tandis que le partage du fardeau au sein de l’OTAN redevient un test de crédibilité politique, pas un débat comptable.
Diagnostic du déclin géré
Le « déclin géré » ne désigne pas seulement une baisse relative de richesse ou d’influence. Il décrit une attitude : rationaliser un statu quo abîmé, préférer l’administration du risque à la reconquête de la puissance, et confondre confort institutionnel avec sécurité. Or, en relations internationales, l’intention ne protège pas ; seule la capacité dissuade.
Les causes structurelles sont prosaïques, et c’est précisément pour cela qu’elles sont dangereuses. D’abord, la démographie : une population qui vieillit et une population active qui se contracte pèsent sur la croissance, le recrutement militaire et la soutenabilité des systèmes sociaux. Ensuite, la contrainte budgétaire : des ratios de dette élevés réduisent la marge de manœuvre en temps de crise (financement de guerre, reconstitution des stocks, soutien industriel). Troisième faille : la dépendance industrielle et minérale, notamment sur des intrants critiques (métaux, raffinage, composants), qui transforme la mondialisation en vulnérabilité stratégique. Enfin, la bureaucratie : non pas comme injure, mais comme mécanisme, délais de décision, fragmentation des achats, multiplication des verrous réglementaires qui ralentit la conversion de ressources économiques en puissance militaire.
Dire cela ne revient pas à idéaliser un âge d’or. Cela revient à rappeler que la civilisation ne se restaure pas par proclamation : elle se restaure par incitatifs, par règles du jeu, par priorité donnée à la production, à l’innovation et à la crédibilité stratégique.
Une grille néo-réaliste pour comprendre et agir
Le néo-réalisme part d’un constat froid : le système international reste anarchique au sens waltzien absence d’autorité supérieure capable d’imposer durablement des règles et les États demeurent les principaux acteurs cherchant sécurité et puissance. Les institutions comptent, mais comme instruments ; elles ne remplacent pas l’équilibre des forces. Lorsqu’un rival estime que le rapport coût/bénéfice bascule, les normes deviennent des mots, et les mots ne stoppent ni missiles ni divisions.
Cette logique explique aussi les alliances. On ne s’aligne pas par affection, on s’aligne contre une menace perçue : c’est l’intuition du « balance of threat » (Walt), qui complète utilement le simple « balance of power ». D’où une conséquence politique immédiate : une alliance forte ne peut pas reposer sur un seul pilier. Elle exige réciprocité, capacités et planification commune sinon elle devient une promesse creuse, donc une invitation au test.
Stratégie de restauration
Première priorité : responsabilité budgétaire, non pas pour satisfaire une orthodoxie, mais pour financer la puissance. Les États doivent réallouer des dépenses de consommation vers la sécurité nationale : munitions, défense aérienne, cyber, renseignement, stocks, infrastructures critiques. En Europe, la photographie de dette publique rappelle l’urgence d’une trajectoire crédible. Aux États-Unis, la dynamique déficits-intérêts réduit, elle aussi, la liberté d’action à horizon de crise prolongée.
Deuxième priorité : libéralisation énergétique au service de l’autonomie. La dépendance énergétique a été un multiplicateur de vulnérabilité ; l’UE a d’ailleurs engagé un plan de sortie progressive de la dépendance au gaz russe (objectif de fin d’importations, calendrier et mesures). La ligne néo-réaliste consiste à élargir le menu, pas à le rétrécir : nucléaire, renouvelables pilotables, réseaux, stockage, efficacité, et, quand nécessaire, hydrocarbures non russes pour éviter la capture stratégique.
Troisième priorité : relocalisation stratégique et sécurisation des chaînes critiques. On ne « rapatrie » pas tout ; on identifie ce qui, si interrompu, paralyse la défense et l’économie. Les alertes sur les matières premières critiques (dépendances concentrées, lenteur des projets, faiblesse du recyclage) montrent que la transition technologique sans base matérielle devient une dépendance supplémentaire. Cela implique achat public orienté, standardisation, accélération des permis, et surtout une base industrielle de défense capable de produire à cadence d’attrition.
Quatrième priorité : équilibre des alliances et dissuasion crédible. Le partage du fardeau n’est pas un slogan : il a été formalisé par l’engagement de tendre vers 2 % du PIB (et 20 % en équipements) et il structure la crédibilité de l’ensemble. Mais le seuil n’est qu’un plancher ; l’enjeu, c’est la capacité réelle (stocks, entraînement, disponibilité, production). Sur le théâtre européen, la guerre en Ukraine impose de penser « masse » et « durée ». Sur l’axe indo-pacifique, la montée en puissance chinoise pousse à consolider le rapport de forces notamment sur les capacités militaires et la résilience techno-industrielle, car l’équilibre dissuade plus sûrement que les incantations.
Limites et risques
Une politique néo-réaliste a ses angles morts, et il faut les nommer. D’abord, le risque d’escalade : renforcer la dissuasion peut nourrir le dilemme de sécurité et accélérer la course aux armements si les signaux sont mal calibrés. Ensuite, le coût social : réarmer et réindustrialiser exige arbitrages, discipline budgétaire, parfois réforme de l’État social politiquement explosif dans des sociétés vieillissantes. Enfin, le risque de fragmentation alliée : si la « réciprocité » se transforme en méfiance permanente, l’alliance forte devient une coalition instable, donc moins dissuasive. La lucidité néo-réaliste n’autorise pas le cynisme ; elle impose la maîtrise.
Refuser le « déclin géré », ce n’est pas promettre un retour magique. C’est choisir une hiérarchie de priorités donc de puissance matérielle d’abord, autonomie ensuite, alliances équilibrées toujours, dissuasion crédible en permanence. Une civilisation qui dépend pour ses intrants, qui s’endette pour son confort et qui bureaucratise sa défense, finit par perdre la liberté d’action qu’elle prétend préserver. À Munich, le message implicite au-delà de la rhétorique est simple : si l’Occident veut une alliance forte, il doit redevenir fort, et cela commence par la fin de la dépendance.


