Mardi, février 3, 2026

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À qui la faute?

Du droit à l’avortement à la maison de naissance Mimosa, comment la déresponsabilisation institutionnalisée nous empêche de comprendre qui fait quoi et qui paie le prix de l’erreur.

La sempiternelle question du droit à l’avortement.

Une question de juridiction fédérale, qui revient sans cesse dans le débat public québécois, comme si le Québec n’était pas déjà une société progressiste bien assumée sur cet enjeu. Encore cette semaine, on demandait à Christine Fréchette son opinion sur la question. Réponse évidente à une question que l’on voit venir à dix kilomètres.

Honnêtement, quiconque ne désire pas la souveraineté du Québec devrait faire preuve d’un minimum de courage — et pourquoi pas d’un brin d’arrogance — et répondre haut et fort :

« Le droit à l’avortement est de juridiction fédérale, aucun parti sérieux ne veut le remettre en question. En conséquence, c’est au Parti québécois que vous devriez poser la question, puisque ce sont eux qui veulent changer le statu quo. »

Fin de la discussion.

Mais en réalité, cette question dépasse largement le seul débat sur l’avortement. Elle révèle un malaise plus profond et beaucoup plus répandu : cette manie collective de poser des questions au mauvais palier de gouvernement.

On interroge un élu provincial sur une politique fédérale.
On interpelle un élu municipal sur un enjeu provincial.
Et quand le problème n’est pas réglé, on conclut que « les élus ne font rien ».

Un exemple local

On le voit présentement à Lévis avec la maison de naissance Mimosa. Le conseil municipal s’est fait challenger publiquement sur un dossier qui relève pourtant du CISSS de Chaudière-Appalaches — donc, sans ambiguïté, de juridiction provinciale.

Pour résumer rapidement : la maison de naissance doit se relocaliser d’urgence, le bâtiment actuel n’étant plus conforme. Or, la maison de naissance n’étant ni un OBNL indépendant ni une entreprise privée, ses gestionnaires ne pouvaient pas simplement déménager par eux-mêmes. Cette responsabilité incombe au CISSS.

La non-conformité du bâtiment est connue depuis longtemps. Tout gestionnaire minimalement sérieux aurait préparé un plan de contingence avec plusieurs scénarios. Parce que la dernière chose que l’on veut dans un service aussi sensible, c’est une interruption.

Vous me voyez venir.

Le CISSS semble avoir été pris par surprise. Résultat : le bâtiment est condamné et, jusqu’à nouvel ordre, les accouchements et suivis devront se faire à domicile, en milieu hospitalier ou à la maison de naissance de Limoilou.

Et pourtant, ce n’est pas le CISSS qui encaisse l’essentiel de la pression publique. Ce sont les élus municipaux.

Dans un dossier comme celui-ci, la Ville a très peu de leviers. Elle peut collaborer activement — par exemple en traitant rapidement les demandes de dézonage pour un nouveau site — mais elle n’a ni le mandat ni les outils pour bâtir un lieu temporaire ou organiser les services de santé.

Ce n’est pas à elle de porter le flambeau.

Et pourtant, le député local était jusqu’à tout récemment ministre. Il est actuellement candidat à la chefferie de son parti, ce qui lui donne, statistiquement, une chance sur deux de devenir le prochain premier ministre du Québec. C’est l’élu qui devrait absorber le plus de chaleur politique dans ce dossier.

Mais ça ne semble pas être le cas.

À qui la faute?

Lors d’un podcast des Trois Afueras avec Joanne Marcotte, nous lui avions demandé qui était responsable du faible niveau de connaissance civique au Canada. Sa réponse avait été directe : les médias. Leur incapacité — ou leur refus — d’effectuer un travail minimal de vulgarisation politique. De rappeler qui fait quoi, à quel palier, avec quels pouvoirs réels. À la place, une offre médiatique rapide, émotionnelle, conçue pour provoquer une réaction plutôt qu’une compréhension.

De mon côté, j’avais nuancé. Les médias sont aussi le reflet de leur public. Ils produisent ce qui se consomme. Des explications longues, des cadres institutionnels complexes : ce n’est plus ce que l’on veut. On veut des coupables clairs, des réponses simples, des histoires qu’on peut partager en un tweet.

Avec du recul, nous avions tous les deux raison. Mais surtout, nous n’allions pas assez loin.
Parce que le vrai problème n’est pas seulement médiatique. Il est structurel, culturel et institutionnalisé. Il est devenu fonctionnel, profondément enraciné dans ce que j’appelle la déresponsabilisation institutionnalisée.

Ce que l’on observe — que ce soit avec la question de l’avortement, la maison de naissance Mimosa, ou mille autres dossiers — c’est une confusion des responsabilités devenue normale. Un système où personne n’est jamais entièrement responsable, mais où tout le monde peut être blâmé.

  • Les médias posent des questions au mauvais palier, parce que c’est plus simple et plus spectaculaire.
  • Les élus y répondent, parce que recadrer exige du courage et génère de la friction politique.
  • Les citoyens, eux, retiennent une seule chose : « le politique ne livre pas ».

Mais livrer quoi, exactement ? Et surtout, à qui incombe réellement la responsabilité ?

Cette confusion n’est pas accidentelle. Elle est devenue fonctionnelle : elle sert les élus, elle sert les médias, elle sert le citoyen passif. Elle permet aux élus municipaux de se poser en sauveurs impuissants. Elle permet aux élus provinciaux de disparaître derrière « la complexité du système (qu’ils ont parfois eux-mêmes créé…) ». Elle permet aux élus fédéraux de s’extraire complètement du débat public québécois sur des enjeux qui relèvent pourtant d’eux. Et elle permet aux citoyens de ne jamais avoir à faire l’effort de comprendre où se situe réellement le pouvoir.

Prenons l’exemple de Lévis : le conseil municipal est sommé d’agir comme s’il était responsable d’un service de santé relevant du CISSS. Non pas parce que les citoyens sont stupides, mais parce que notre culture médiatique encourage cette erreur de ciblage. Elle la normalise. Elle la récompense. Plus vous êtes visibles dans les médias, plus vous êtes blâmables. Plus vous êtes loin, plus vous êtes absents. Et pendant ce temps, celui qui détient réellement le pouvoir — le palier provincial, le ministère — traverse la tempête sans se mouiller.

Mais ce serait trop facile d’en faire porter le poids uniquement aux médias. Parce que cette mécanique ne fonctionne pas sans la participation active des individus. Nous la nourrissons tous. Nous consommons, partageons, réagissons, et nous tolérons cette dilution de responsabilité. Nous exigeons des droits sans accepter les devoirs. Nous réclamons des services tout en refusant les contraintes qui les rendent possibles. Nous cherchons des coupables ailleurs plutôt que de regarder nos choix et nos manquements.

La déresponsabilisation institutionnalisée n’est pas un bug. C’est un mode de fonctionnement. Elle est normalisée, récompensée, auto-entretenue : les élus obtiennent des carrières sur la posture plutôt que sur la compétence, les médias obtiennent de l’audience sur le spectaculaire plutôt que sur l’analyse, et le citoyen reste prisonnier de réactions instantanées plutôt que d’un engagement réfléchi.

Le résultat ? Une société où les problèmes s’accumulent, mais où personne ne les possède. Où l’on crie aux mauvaises portes, où l’on confond compassion et abdication, où l’on délègue tout à l’État — jusqu’à sa propre dignité.

Comme le disait Thomas Sowell : « You cannot subsidize irresponsibility and expect people to become more responsible. » Protéger constamment contre l’erreur, diluer la responsabilité, c’est tuer l’autonomie. C’est créer des individus dépendants, amers et passifs. Et tant que nous ne reprendrons pas conscience que la responsabilité commence toujours par soi, aucun changement de partis, aucun chef, aucune réforme ne suffira.

Parce qu’à la fin, ce ne sont pas les médias, ni les élus, ni l’État qui font tenir une société debout. Ce sont les citoyens capables de dire :

« ça, c’est de ma responsabilité — et ça, ce ne l’est pas. »

Et ça, aucune couverture médiatique, aucun ministre, ni aucun programme ne peut le faire à leur place.

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Francis Hamelin
Francis Hamelin
Francis Hamelin, #MakeThePLQLiberalAgain, est membre des Trois Afueras et écrivain amateur. Technicien en génie mécanique et industriel, il s'intéresse particulièrement aux politiques publiques, l'économie et à la productivité des entreprises et des individus.

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