Le Québec compte aujourd’hui 129 médecins de famille pour 100 000 habitants, contre 107 en Ontario. Pourtant, 26 % des Québécois n’ont toujours pas de fournisseur de soins régulier, ce qui place la province au dernier rang canadien, tout juste devant l’Île-du-Prince-Édouard.
Comment une province disposant d’un bassin de professionnels plus grand que ses voisins peut-elle peiner à ce point à soigner sa population ?
Selon un nouveau rapport publié par l’Institut C.D. Howe, un groupe de réflexion indépendant sur les politiques publiques, la crise de l’accès aux soins primaires au Québec n’est pas un problème de manque de ressources. Il s’agit plutôt d’un échec de conception du système, rongé par une centralisation excessive et des règles bureaucratiques qui paralysent le travail des médecins.
Les conséquences se font directement sentir dans les hôpitaux : 41 % des visites aux urgences au Québec concernent des problèmes mineurs qui pourraient être traités en clinique. À titre de comparaison, cette proportion est de 28 % à l’échelle nationale et de 21 % en Ontario.
L’étude met en lumière trois mécanismes réglementaires qui freinent l’accès aux soins pour les patients québécois.
1. Le temps médical aspiré par l’hôpital (les AMP)
Les médecins de famille québécois consacrent environ 35 % de leur temps dans les établissements hospitaliers, comparativement à un peu plus de 20 % dans le reste du Canada.
Cette situation découle d’une politique exigeant que les médecins de famille avec moins de 15 ans de pratique consacrent 12 heures par semaine à des « activités médicales particulières » (AMP), comme couvrir les urgences ou les soins hospitaliers. Selon l’étude, ces quarts de travail obligatoires éloignent les jeunes médecins des cliniques de première ligne, là où ils pourraient justement intervenir de manière préventive pour éviter que les patients ne se retrouvent à l’hôpital.
2. Des quotas régionaux qui créent de fausses pénuries (les PREM)
Depuis 2004, le Québec dicte où les nouveaux médecins de famille peuvent s’installer grâce aux Plans régionaux d’effectifs médicaux (PREM). Un médecin qui s’installe dans une région sans avoir obtenu de place dans ce quota fait face à une pénalité sévère : une coupe de 30 % de ses revenus facturés à la RAMQ.
Bien que cette politique ait réussi à redistribuer les effectifs vers les régions éloignées, le rapport note qu’elle a des effets pervers majeurs. Elle crée des pénuries artificielles dans les milieux urbains comme Montréal. Face à ces restrictions géographiques, de nombreux finissants en médecine choisissent d’éviter la médecine familiale de prise en charge pour se tourner vers d’autres spécialités, ou même vers le secteur privé, qui ne sont pas soumis à ces règles contraignantes.
3. Un mode de paiement qui freine le travail d’équipe
Depuis des années, le gouvernement mise sur les Groupes de médecine de famille (GMF) pour encourager le travail en équipe entre médecins, infirmières praticiennes spécialisées (IPS) et pharmaciens. Toutefois, l’étude révèle que les professionnels peinent à collaborer efficacement sur le terrain.
Le coupable identifié est la rémunération à l’acte, un modèle de paiement qui régit encore les deux tiers de la rémunération des médecins au Québec. Puisqu’un médecin est payé uniquement pour l’acte médical qu’il accomplit personnellement, il n’a aucun incitatif financier à déléguer des tâches à une infirmière ou à un pharmacien dans son équipe.
L’échec des approches coercitives
Au lieu d’assouplir ces structures, les gouvernements successifs ont privilégié la méthode forte. Le rapport cite l’accumulation des lois coercitives (les projets de loi 20, 83 et 2), qui ont imposé des quotas d’inscription de patients sous peine de pénalités financières.
Or, cette approche centralisée montre ses limites. Récemment, face à une levée de boucliers de la profession médicale, le gouvernement a dû suspendre l’application stricte du projet de loi 2. L’assignation forcée de 1,5 million de patients orphelins a été remplacée par un système d’incitatifs volontaires pour 500 000 patients, et de nouvelles négociations sont en cours.
L’Institut C.D. Howe conclut que former plus de médecins ou augmenter leur rémunération ne réparera pas un système brisé, mais le rendra seulement plus cher. Pour améliorer réellement l’accès aux soins, l’étude recommande de libérer les médecins de leurs obligations hospitalières, de changer le mode de facturation pour favoriser le réel travail d’équipe, et de cesser la microgestion provinciale pour redonner de l’autonomie aux cliniques locales.


