Le sommet de l’OTAN à Ankara n’a pas seulement été une autre de ces grandes messes diplomatiques où des dirigeants fatigués récitent des communiqués écrits par des fonctionnaires bronzés à la lumière des néons. Il a marqué quelque chose de plus profond : l’Occident est en train de comprendre, parfois à reculons, que la sécurité n’est pas un état naturel de l’univers. Elle se produit, elle se finance, elle se fabrique, elle s’achète, elle s’entretient. Et quand on cesse de le faire pendant trente ans, il ne faut pas s’étonner que les factures arrivent toutes en même temps.
Pour le Canada, l’annonce la plus importante est passée presque sous le radar du citoyen normal, occupé à payer son épicerie comme s’il finançait lui-même une opération militaire. Mark Carney a confirmé la création d’une Banque de défense, de sécurité et de résilience, basée au Canada, avec neuf pays fondateurs : le Canada, l’Albanie, la Belgique, la Grèce, la Lettonie, le Luxembourg, la Roumanie, la Turquie et l’Ukraine. L’objectif annoncé est ambitieux : mobiliser jusqu’à environ 134 milliards de dollars américains pour financer des projets de défense, soutenir l’industrie militaire alliée et permettre aux pays partenaires d’emprunter à meilleur coût.
Autrement dit, Ottawa ne se contente plus de dire “nous sommes aux côtés de l’Ukraine” avec la gravité morale d’un communiqué ministériel. Ottawa veut héberger une partie de la plomberie financière du réarmement occidental. C’est moins photogénique qu’un char, moins émouvant qu’un drapeau bleu et jaune, mais probablement plus structurant à long terme. La guerre moderne ne se gagne pas seulement avec du courage. Elle se gagne avec des obus, des drones, des chaînes d’approvisionnement, des garanties de prêt, des usines et des ingénieurs qui ne passent pas six mois à remplir des formulaires en triple exemplaire.
La présence de l’Ukraine parmi les fondateurs est, elle aussi, symbolique. Kyiv ne veut plus seulement être le patient sous perfusion de l’Occident. Zelensky présente désormais son pays comme un actif stratégique : une armée aguerrie, une industrie de drones en explosion, une expérience du combat moderne que bien des états-majors occidentaux n’ont plus connue depuis longtemps. C’est le paradoxe brutal de cette guerre : l’Ukraine, pays non membre de l’OTAN, est peut-être devenue l’un des laboratoires militaires les plus importants de l’Alliance.
L’OTAN a aussi promis un soutien massif à l’Ukraine : 70 milliards d’euros d’aide militaire pour 2026, avec un niveau au moins équivalent l’année suivante. Mais même là, l’unité occidentale a ses fissures. Le premier ministre tchèque Andrej Babiš a déjà indiqué que son pays ne participerait pas à ce paquet financier. Voilà le vrai visage de l’alliance : une solidarité proclamée à la tribune, puis négociée à la calculette nationale dès que les micros sont fermés.
Pendant ce temps, Donald Trump demeure le grand trouble-fête, ou le seul adulte brutal dans une pièce pleine d’adolescents stratégiques, selon l’angle qu’on préfère. Il continue de pousser les alliés vers l’objectif de 5 % du PIB en dépenses de défense. Plusieurs trouveront cela excessif. Peut-être. Mais ce qui est vraiment excessif, c’est d’avoir bâti tout un ordre international sur l’idée que Washington allait éternellement payer, protéger, transporter, surveiller, bombarder et rassurer pendant que les Européens et les Canadiens perfectionnaient l’art du comité consultatif.
Trump a cependant offert une ouverture majeure à Kyiv : les États-Unis pourraient permettre à l’Ukraine de produire des systèmes Patriot sous licence américaine. Il a aussi salué les capacités ukrainiennes en matière de drones, allant jusqu’à évoquer l’idée que les États-Unis puissent en acheter. C’est tout un renversement : l’Ukraine n’est plus seulement le pays qui demande des armes; elle devient le pays qui pourrait en produire pour les autres.
La Turquie, de son côté, a parfaitement compris le moment. Erdoğan a accueilli le sommet en demandant la levée des restrictions industrielles entre alliés, particulièrement celles qui excluent Ankara de certains mécanismes européens. Il a aussi mis de l’avant son projet de défense aérienne “Steel Dome”, avec un budget additionnel de 24 milliards de dollars. La Turquie joue dur, joue double, mais joue. Elle comprend que dans le monde qui vient, on respecte davantage les pays qui produisent des drones que ceux qui produisent des rapports de consultation publique.
Et comme si l’Ukraine ne suffisait pas, le Moyen-Orient s’est invité à Ankara par la grande porte. Les tensions avec l’Iran et les attaques dans le détroit d’Ormuz rappellent une autre vérité désagréable : la géopolitique finit toujours par apparaître sur la facture d’essence. Quand un point de passage aussi vital pour le pétrole mondial devient instable, ce n’est pas une abstraction pour les citoyens de Sherbrooke, Laval ou Trois-Rivières. C’est le prix du transport, le coût des biens, l’inflation importée et le pouvoir d’achat qui se fait grignoter encore un peu plus.
Pour nos concitoyens d’ici, la question n’est donc pas de savoir si l’on aime l’OTAN comme on aime une équipe de hockey. La question est plus froide : voulons-nous être un pays sérieux ou une succursale confortable d’un empire américain fatigué? Le Canada aime beaucoup parler de valeurs, de paix, de multilatéralisme, de monde fondé sur des règles. Très bien. Mais un monde fondé sur des règles suppose quelqu’un pour les défendre. Et non, une subvention à un symposium sur la résilience inclusive ne remplace pas un système antimissile.
Ankara nous rappelle que le retour de l’histoire n’est pas une métaphore pour colloque universitaire. La Russie teste les frontières, l’Iran teste les mers, la Chine observe, la Turquie marchande, les Américains facturent, et l’Europe découvre que les dividendes de la paix ont été dépensés depuis longtemps.
Le Canada tente aujourd’hui de se donner un rôle : celui de banquier du réarmement allié. C’est peut-être opportuniste. C’est sûrement intéressé. Mais c’est déjà plus sérieux que notre vieux réflexe national consistant à confondre influence mondiale et bonnes intentions bilingues.
Le monde change. La guerre longue remplace la paix molle. Et à Ankara, l’OTAN vient peut-être d’admettre, sans trop le dire, que la sécurité de demain ne sera pas offerte gratuitement avec le sourire d’un diplomate. Elle sera produite, financée et défendue. Ou elle ne sera pas.

