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Accord Canada-Chine : L’agriculture sauvée au prix de la sécurité nationale?

C’est un virage géopolitique majeur qui s’est joué cette semaine entre les sommets de Davos et de Beijing. Le Premier ministre Mark Carney a officialisé un « partenariat stratégique » avec la Chine, marquant une rupture nette avec la politique de froid diplomatique des dernières années. Au cœur de cette entente se trouve un échange commercial complexe : Ottawa accepte d’ouvrir son marché aux véhicules électriques (VÉ) chinois en échange de la fin des sanctions qui asphyxiaient les agriculteurs de l’Ouest.

Mais derrière les poignées de main officielles, cet accord provoque une onde de choc au pays. Au-delà des simples ajustements de tarifs douaniers, c’est la nature même de ce rapprochement avec une puissance rivale qui divise profondément la fédération, soulevant des questions urgentes sur la sécurité nationale et l’avenir industriel du pays.

Un compromis transactionnel : Le canola contre l’auto

L’entente repose sur un calcul froid visant à équilibrer des intérêts régionaux divergents. D’un côté, Ottawa cède une part de son marché automobile en autorisant l’importation annuelle de 49 000 véhicules électriques chinois. Pour faciliter leur entrée, le gouvernement annule la surtaxe prohibitive de 100 % imposée précédemment, ramenant le tarif douanier à un taux standard de 6,1 %. L’objectif affiché par le gouvernement fédéral est d’offrir aux consommateurs canadiens des modèles abordables, dont plus de la moitié devraient coûter moins de 35 000 $ d’ici 2030.

En contrepartie, le Canada obtient une bouffée d’air frais vitale pour son secteur agricole. Pékin a accepté de réduire les tarifs sur les graines de canola, qui passeront de 84 % à environ 15 % dès le 1er mars. De plus, les barrières tarifaires sont éliminées pour le tourteau de canola, les pois, le homard et le crabe jusqu’à la fin de l’année, tandis que le marché chinois s’ouvre de nouveau au bœuf canadien.

Cependant, ce retour à la normale laisse un goût amer à certains : des secteurs clés comme le porc et l’huile de canola demeurent exclus des réductions immédiates, laissant une partie de l’industrie sur sa faim.

Le cheval de Troie technologique : La Loi sur le renseignement chinois

C’est sur le terrain de la sécurité nationale que l’accord soulève les inquiétudes les plus sérieuses. En 2026, une voiture n’est plus une simple mécanique, mais un ordinateur connecté en permanence capable de collecter des données sensibles. Les véhicules électriques modernes, équipés de caméras, de micros et de capteurs GPS, se synchronisent souvent avec les téléphones intelligents des conducteurs, accédant ainsi à leurs contacts, messages et déplacements.

Le problème réside dans le cadre législatif de Pékin. L’article 7 de la Loi sur le renseignement national de la Chine oblige toute organisation et tout citoyen à « soutenir, aider et collaborer » avec les services de renseignement de l’État, et ce, dans le secret le plus total. Concrètement, cela signifie qu’un constructeur automobile chinois, même privé, n’aurait aucun recours légal pour refuser de transférer les données de conducteurs canadiens si le Parti communiste chinois l’exigeait.

Cette réalité juridique rend la défense du gouvernement fédéral particulièrement fragile. Mark Carney assure que des « garde-fous » sont en place et mise sur une coopération policière renforcée pour contrer le cybercrime. Pourtant, l’ironie de la situation n’a échappé à personne : lors de leurs propres déplacements en Chine pour négocier cette entente, les ministres fédéraux ont utilisé des téléphones jetables (« burner phones ») par crainte d’espionnage. Le gouvernement semble ainsi prendre des précautions pour lui-même, alors qu’il juge ces mêmes précautions superflues pour le grand public.

L’illusion de l’usine et le spectre de la désindustrialisation

Sur le plan économique, le gouvernement fédéral parie que cette ouverture incitera les constructeurs chinois à bâtir des usines d’assemblage au Canada d’ici trois ans. Toutefois, cette perspective est loin d’être une garantie blindée ; il s’agit davantage d’une attente politique que d’une obligation contractuelle.

Le Premier ministre ontarien Doug Ford a d’ailleurs vigoureusement contesté la viabilité de ce projet. Il rappelle qu’une usine d’assemblage moderne doit produire environ 200 000 véhicules par an pour être rentable. Historiquement, la vaste majorité de la production canadienne est exportée vers les États-Unis. Or, avec l’administration protectionniste de Donald Trump, il est hautement improbable que des véhicules de marque chinoise assemblés au Canada puissent franchir la frontière américaine sans pénalités majeures.

Doug Ford soutient que, sans accès au marché américain, une usine chinoise au Canada ne serait pas viable. Le risque est donc de voir le Canada inondé de véhicules importés subventionnés, comme le redoute l’Ontario, sans jamais voir la couleur des investissements manufacturiers promis. Doug Ford n’a pas hésité à qualifier l’entente de « terrible accord », estimant que les véhicules chinois pourraient accaparer 33 % du segment des VÉ, menaçant directement les emplois de Windsor et d’Oshawa.

Une fracture politique et régionale

L’accord a provoqué une fissure immédiate au sein de la fédération. Dans l’Ouest, le soulagement est palpable. Scott Moe, Premier ministre de la Saskatchewan, a salué l’entente comme étant vitale pour sa province, qui produit 55 % du canola canadien. Pour lui, le marché chinois est un marché « premium » incontournable. Son homologue du Manitoba, Wab Kinew, bien qu’inquiet pour le secteur du porc, considère l’accord sur le canola comme une bonne nouvelle, soulignant l’urgence d’aider les agriculteurs.

À Ottawa, l’opposition conservatrice tire à boulets rouges sur le manque de cohérence du gouvernement. La députée Michelle Rempel Garner a pointé la contradiction flagrante de Mark Carney, qui qualifiait la Chine de « menace majeure » pour la sécurité il y a moins d’un an, pour aujourd’hui lui ouvrir grand la porte.

Enfin, le volet touristique de l’entente, qui prévoit des voyages sans visa pour les Canadiens, soulève aussi des questions éthiques. Alors que le souvenir de la détention arbitraire des « deux Michael » est encore frais, encourager le tourisme vers un pays capable de prendre des citoyens en otage lors de disputes diplomatiques apparaît pour plusieurs comme une normalisation hâtive des relations.

En somme, le gouvernement Carney a choisi le pragmatisme économique à court terme pour sauver la saison agricole 2026. Mais en échange, il engage le Canada dans un pari risqué sur la sécurité des données et l’avenir de son industrie automobile, tout en creusant le fossé entre l’Ontario industriel et l’Ouest agricole.

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Maxym Perron-Tellier
Maxym Perron-Tellier
Maxym Perron-Tellier est journaliste pour PiluleRouge.ca. Passionné de politique depuis plus de dix ans, il s'est impliqué à plusieurs reprises sur la scène provinciale. Entrepreneur en informatique, il allie rigueur journalistique et regard critique sur l’actualité. Son approche analytique et son sens de l’humour apportent une perspective unique aux sujets qu’il couvre.

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