À quelques semaines du vote qui couronnera le prochain chef de la Coalition Avenir Québec (CAQ) et premier ministre du Québec, Bernard Drainville a choisi l’offensive. Lors d’un passage remarqué au podcast Ian et Frank, le candidat a dressé un bilan sans complaisance des années Legault, dénoncé l’idéologie au sein de l’appareil d’État et attaqué de front sa principale rivale, Christine Fréchette.
La course à la chefferie, qui se terminera le 12 avril 2026 à Drummondville, s’apparente à un « marathon couru au sprint » selon le député de Lévis. Conscient que les sondages placent Christine Fréchette en tête grâce à un certain « effet nouveauté », M. Drainville mise sur son expérience, ses cicatrices politiques et un discours de centre droit assumé, rappelant l’ADN de l’ancienne Action démocratique du Québec (ADQ).
Le mea culpa du troisième lien : « On a géré ça en jambon »
S’il y a un dossier où le lien de confiance a été rompu entre la CAQ et les électeurs, c’est bien celui du troisième lien. M. Drainville n’a pas mâché ses mots pour décrire les volte-faces de son propre gouvernement : « on a géré ça en jambon », a-t-il admis avec candeur. Pour lui, il est « juste » de payer le prix politique d’un engagement rompu : « La parole donnée, c’est encore une valeur », lance-t-il.
Il a profité de l’occasion pour écorcher Christine Fréchette, qu’il accuse d’avoir subtilement « enterré » le projet en proposant de faire passer les camions sur le vieux pont de Québec. Pour Drainville, abaisser le tablier de cette structure centenaire pour y laisser passer des poids lourds forcerait la réduction du passage de trois à seulement deux voies. Une position que Drainville qualifie de « très habile » politiquement. Ce cul-de-sac technique a d’ailleurs été confirmé par des analyses du ministère des Transports, faisant de la proposition de Fréchette un « non » catégorique déguisé en solution.
La guerre contre « l’État lasagne » et les syndicats
L’un des constats les plus sévères de l’ancien ministre concerne la taille de l’État. Il reconnaît que la CAQ a failli à sa promesse d’efficacité en ajoutant plus de 10 000 fonctionnaires à ce qu’il nomme « l’état lasagne ». « On a échoué », concède-t-il, affirmant aussi qu’il faut maintenant s’ouvrir à un rôle plus grand pour le privé. Drainville propose que si le système public ne peut fournir une chirurgie dans des délais raisonnables, l’État devrait payer pour envoyer le patient au privé. (Il est à noter que cette position, assumée aujourd’hui par Drainville, est une proposition historique portée par le Parti Conservateur du Québec depuis au moins 12 ans).
Pour réformer ce modèle, il se dit prêt à affronter les syndicats qui agissent comme des « forces de blocage ». Il a d’ailleurs rappelé la grève de la Fédération autonome de l’enseignement (FAE), soulignant avec sarcasme que le syndicat avait engagé un conflit sans fonds de grève tout en utilisant les cotisations des membres pour contester la loi sur la laïcité.
Dans les coulisses de la fonction publique : Rosalie et l’obstruction
Les confidences les plus personnelles de l’entrevue concernent les batailles de M. Drainville contre sa propre bureaucratie au ministère de l’Éducation au sujet des toilettes mixtes. Le candidat a raconté avoir été motivé par sa réalité de père, s’imaginant sa propre fille, Rosalie, devant utiliser des installations mixtes alors qu’elle commence à avoir ses règles. Il a exprimé sa vive crainte de la voir humiliée ou ridiculisée par un groupe de garçons en sortant des cabines avec ses produits d’hygiène féminine.
C’est pour protéger cette intimité qu’il avait exigé que les blocs sanitaires demeurent genrés, une directive qui a frappé un mur bureaucratique. Drainville raconte avoir dû rejeter deux versions d’une directive rédigée par ses fonctionnaires avant d’obtenir gain de cause, concluant à un blocage idéologique : « Quelque part d’entour de l’édifice G, il y a des gens qui disaient, Drainville, c’est un transphobe, puis on ne va pas lui permettre d’aller de l’avant ».
Immigration : Navigation par sondage vs convictions
Sur la question migratoire, Drainville revendique sa proposition de « clause grand-père » ciblée pour certains travailleurs temporaires, accompagnée d’une règle stricte de diminution de l’immigration future (le « un pour un »).
L’entrevue a mis en lumière un contraste marqué avec sa rivale. Les animateurs ont rappelé que Christine Fréchette avait récemment affirmé dans un autre balado qu’une clause grand-père ne se faisait pas, avant de changer radicalement d’avis quelques jours plus tard. Pour Drainville, son adversaire est allée « beaucoup plus loin » dans sa volte-face en proposant de rétablir le PEQ pour deux ans, incluant même les étudiants. Ce virage rapide de Mme Fréchette peut illustrer une navigation basée sur la pression de l’opinion publique plutôt que sur des convictions fermes, une critique qui a souvent collé à l’image du gouvernement Legault.
Souveraineté et la menace Trump
Enfin, l’ancien ténor péquiste a fermé la porte à un référendum sur l’indépendance, qu’il juge voué à l’échec. Pour lui, c’est le contexte géopolitique qui l’inquiète : avec le retour de Donald Trump au sud de la frontière, qu’il qualifie de « prédateur économique », il croit qu’il serait irresponsable de diviser le pays au moment de renégocier les accords de libre-échange. Il appelle plutôt les nationalistes à se rallier à la CAQ pour utiliser le rapport de force du Québec au sein du Canada.
En conclusion, Bernard Drainville lance un avertissement : s’il est élu, il ne reculera pas devant la tempête. « S’il y a beau venter, je vais y aller pareil, parce que je n’ai pas peur ».


