Le gouvernement fédéral annonce un financement d’urgence d’un million de dollars pour combattre la vague d’extorsions qui frappe la région de Peel, devenue l’épicentre canadien de cette forme de criminalité organisée. La somme s’ajoute à un investissement de 4 millions de dollars sur quatre ans pour créer une équipe régionale intégrée de lutte antidrogue en partenariat avec l’Ontario.
Une épidémie criminelle dans la banlieue torontoise
La police régionale de Peel a enregistré 490 cas d’extorsion en 2024, contre 319 en 2023, une augmentation fulgurante qui place cette région au sommet du palmarès canadien. Brampton, Mississauga et Caledon, trois villes de banlieue à l’ouest de Toronto, vivent au rythme des coups de feu, des incendies criminels et des menaces téléphoniques. Les cas d’extorsion visant des entreprises ont triplé en deux ans, passant de 50 en 2023 à 172 en 2025.
Cette région n’a pas été choisie au hasard par les réseaux criminels transnationaux. Peel abrite la plus forte concentration de population sud-asiatique au Canada, avec 52,4 % des 650 000 habitants de Brampton d’origine sud-asiatique. Les extorqueurs, souvent basés en Inde, exploitent ces liens communautaires pour cibler méthodiquement entrepreneurs et commerçants. « Les langues et les accents identifiés par les victimes sont sud-asiatiques, et toutes les arrestations que nous avons effectuées concernent des membres de la communauté sud-asiatique, » a confirmé Marc Andrews, chef adjoint de la police régionale de Peel, en 2024.
« Dans la région de Peel, cela a eu un effet profond, affectant non seulement les individus qui en sont victimes, mais aussi leurs familles, leurs quartiers et, dans notre contexte, la communauté au sens large, » a déclaré Nishan Duraiappah, chef de la police régionale de Peel, lors de la conférence de presse tenue le 13 janvier à Brampton. Le chef Duraiappah dirige une force opérationnelle de 30 personnes entièrement dédiée aux enquêtes sur l’extorsion.
Un sommet tripartite pour coordonner la riposte
L’annonce fait suite à un sommet réunissant les trois paliers de gouvernement et les forces policières, tenu le matin même à Brampton. Gary Anandasangaree, ministre fédéral de la Sécurité publique, Ruby Sahota, secrétaire d’État à la lutte contre la criminalité, Michael Kerzner, solliciteur général de l’Ontario, ainsi que des représentants de la GRC, de l’Agence des services frontaliers du Canada (ASFC) et de la Police provinciale de l’Ontario ont participé aux discussions.
Cette initiative fait écho à un sommet similaire tenu en novembre 2025 à Surrey, en Colombie-Britannique, où le même phénomène d’extorsion frappe durement la communauté sud-asiatique. « Nous avons assisté aujourd’hui à un niveau de coopération sans précédent, qui s’inscrit dans la continuité de nombreuses années de travail. Mais nous l’avons renforcé aujourd’hui et nous attendons des résultats concrets à l’issue de ce sommet contre l’extorsion, » a affirmé le ministre Anandasangaree.
Des victimes paralysées par la peur
Avant le sommet, le ministre Anandasangaree a rencontré des victimes d’extorsion. « J’ai été profondément ému par l’émotion ainsi que par les défis dont plusieurs ont témoigné, » a-t-il confié. Les témoignages révèlent une réalité troublante : des familles forcées de déménager, des entrepreneurs qui quittent le pays, et une communauté sous le choc.
Ruby Sahota, députée de Brampton et secrétaire d’État, connaît bien la situation. « Je reçois au moins un ou deux appels par semaine de gens qui ont reçu cet appel qu’ils redoutaient tant. Pour les gens de Peel, ce n’est plus une question de savoir si ça va arriver, c’est devenu une question de savoir quand, » a-t-elle déclaré. L’extorsion n’est plus une menace abstraite dans cette banlieue torontoise, mais une réalité quotidienne.
Le mode opératoire est simple, mais dévastateur. Les victimes reçoivent un appel téléphonique ou un message vocal exigeant des dizaines de milliers de dollars, souvent accompagné de menaces explicites de violence contre elles, leur famille ou leur commerce. Si elles refusent de payer, les menaces se transforment en actes : coups de feu tirés sur des résidences ou des commerces, véhicules incendiés, et dans certains cas, incendies criminels.
Des réseaux criminels qui opèrent depuis l’étranger
Les enquêtes policières ont révélé des liens avec des groupes criminels opérant depuis l’Inde, utilisant des plateformes numériques pour communiquer et coordonner leurs menaces. « Ces réseaux tirent profit de ces vulnérabilités, qu’il s’agisse de l’instabilité géographique, des pressions économiques ou des liens au sein de la diaspora et de ces communautés, pour causer du tort, » a expliqué le chef Duraiappah.
En septembre 2025, le Canada a inscrit le gang Bishnoi sur sa liste d’entités terroristes, une mesure réclamée par plusieurs politiciens et dirigeants municipaux face à l’escalade de la violence. Ce gang, dirigé depuis une prison en Inde par Lawrence Bishnoi, est impliqué dans des meurtres, des fusillades, des incendies criminels et des extorsions visant particulièrement les communautés de la diaspora en Amérique du Nord.
La GRC a confirmé en 2024 que plusieurs incidents à travers les provinces sont interconnectés et liés au crime organisé, avec des soupçons portant sur plus d’un groupe criminel organisé opérant au Canada ou à l’international. « Cela se résume au crime organisé qui extorque de l’argent aux gens pour financer des objectifs criminels, » a résumé Adam MacIntosh, surintendant de la GRC chargé de l’équipe nationale d’enquête sur l’extorsion.
Une force opérationnelle qui produit des résultats
Malgré le défi colossal, la police régionale de Peel affiche des résultats concrets. Grâce aux projets Outsource et Sahara, ainsi qu’à la force opérationnelle sur l’extorsion, les autorités ont porté 267 accusations, procédé à 48 arrestations et saisi 26 armes à feu. Les enquêtes ont également permis de récupérer plus de 54,9 millions de dollars en actifs, incluant de l’argent, des propriétés et des marchandises illicites.
L’annonce du financement fédéral survient d’ailleurs au lendemain d’une arrestation majeure dans le dossier du vol d’or de Pearson. Arsalan Chaudhary, 43 ans, a été arrêté le 12 janvier 2026 à l’aéroport international Pearson de Toronto après son arrivée d’un vol en provenance de Dubaï. Il fait face à des accusations de vol de plus de 5 000 dollars et de possession de biens criminellement obtenus dans le cadre de l’enquête sur le vol de lingots d’or d’une valeur de plus de 20 millions de dollars survenu en avril 2023.
Des mesures législatives pour serrer la vis
Au-delà du financement direct, le gouvernement fédéral mise sur des réformes législatives pour contrer la criminalité organisée. « Les questions entourant la libération sous caution, les récidivistes violents, les peines consécutives et le durcissement des peines pour des crimes comme l’extorsion sont intégrées dans le projet de loi C-14, » a souligné le ministre Anandasangaree.
Un journaliste a d’ailleurs mis le ministre sur la sellette concernant l’apparent laxisme du système judiciaire, pointant du doigt la remise en liberté d’un présumé « cerveau » criminel la veille de l’annonce. « Pourquoi ne pouvons-nous pas offrir aux Canadiens quelques lois qui permettraient aussi de les garder derrière les barreaux? » a-t-il lancé, exprimant une frustration palpable face au phénomène des portes tournantes.
Acculé, le ministre Anandasangaree s’est réfugié derrière le processus législatif. Il a affirmé que les outils réclamés — durcissement du cautionnement et peines pour récidivistes — sont « intégrés dans le projet de loi C-14 ». Une réponse commode qui permet à Ottawa de renvoyer la balle au Parlement. Or, ce projet de loi, déposé en octobre 2025, est loin de faire l’unanimité : s’il est applaudi par les associations policières qui réclament ces mesures depuis des années, il est vivement critiqué par l’Association du Barreau canadien et les groupes de libertés civiles, qui y voient une atteinte aux droits constitutionnels sans garantie d’efficacité réelle. En attendant que ce débat politique se tranche à Ottawa, les suspects arrêtés à Peel continuent de retrouver leur liberté.
Des investissements massifs en sécurité publique
Le gouvernement fédéral a engagé 1,8 milliard de dollars sur quatre ans pour renforcer les effectifs policiers, incluant l’embauche de 1 000 nouveaux membres de la GRC et de 1 000 nouveaux agents de l’ASFC. À cela s’ajoutent 390 millions de dollars sur cinq ans pour l’Initiative de lutte contre les armes à feu et les gangs, ainsi que 250 millions de dollars pour le Fonds pour bâtir des communautés plus sécuritaires.
La région de Peel a déjà reçu 8,14 millions de dollars de ce fonds pour renforcer la sécurité communautaire et offrir des alternatives positives aux jeunes. Le gouvernement de l’Ontario, de son côté, a investi plus de 160 millions de dollars dans le service de police régional de Peel depuis juin 2018. « Il n’y a pas de plus grande priorité pour notre gouvernement dirigé par le premier ministre Ford que la protection de l’Ontario, » a affirmé le solliciteur général Michael Kerzner.
Le solliciteur général a également souligné le recrutement de plus de 2 500 nouveaux policiers en Ontario en 2025, dont 300 dans la région de Peel. La province offre même la gratuité des frais de scolarité au Collège de police de l’Ontario, un investissement de 40 millions de dollars annuels pour attirer de nouvelles recrues.
Un message clair aux victimes et aux criminels
Les responsables gouvernementaux ont lancé un appel direct aux victimes : ne payez pas. « Si vous recevez des menaces, nous vous exhortons à ne pas céder aux demandes. Signalez l’incident, » a martelé le ministre Anandasangaree, ajoutant que les victimes peuvent signaler les incidents de manière anonyme via Échec au crime ou la ligne d’assistance multilingue dédiée de la région de Peel.
Aux criminels, le message est tout aussi limpide. « En ce qui concerne ceux qui utilisent notre système d’asile comme un dernier recours pour manipuler le système et échapper à leur responsabilité criminelle, mon message est le suivant : à mesure que le projet de loi C-12 franchira les étapes législatives, il veillera à ce qu’ils soient inadmissibles à demander l’asile, » a déclaré le ministre, lui-même arrivé au Canada comme réfugié.
L’ASFC s’est d’ailleurs engagée à appuyer la force opérationnelle en expulsant les ressortissants étrangers inadmissibles impliqués dans des cas d’extorsion et d’autres infractions criminelles graves.
Le sommet de Brampton s’est conclu par un engagement ferme de tous les partenaires à poursuivre cette collaboration renforcée pour démanteler les réseaux criminels organisés, protéger les entreprises et les résidents de la région de Peel, et traduire les auteurs en justice. Reste à voir si ces investissements et cette coordination accrue parviendront à endiguer la vague d’extorsions qui terrorise la communauté depuis trop longtemps.


