Il y a quelque chose de profondément absurde dans la soudaine rigueur doctrinale du Conseil de presse du Québec. Le 8 avril 2026, l’organisme a cru bon de rappeler que des sites alimentés par intelligence artificielle, tout comme certaines plateformes ouvertement engagées telles que Rebel News, ne relèvent pas du média d’information au sens journalistique du terme. Soit. La distinction, en elle-même, n’a rien de choquant. Ce qui l’est davantage, c’est le ton quasi liturgique avec lequel elle est énoncée, comme s’il fallait saluer une grande illumination civique, comme si l’on venait enfin de débusquer l’imposture au sein d’un paysage médiatique autrement pur, neutre, pondéré et intact. C’est précisément là que le raisonnement bascule dans l’absurde.
Car enfin, qui peut encore soutenir, sans rire ou sans subvention, que notre écosystème médiatique dominant fonctionne d’ordinaire dans une pureté journalistique immaculée? Qui peut sérieusement prétendre que Radio-Canada, La Presse ou le Journal de Montréal vivent à distance respectable du cadrage militant, du commentaire déguisé en information, de la morale injectée à petite dose dans le choix des sujets, des mots, des angles, des silences? Le Conseil veut distinguer le journalisme du militantisme. Fort bien. Mais qu’il commence donc par regarder la cathédrale avant de dénoncer les chapelles sauvages.
Le vrai problème n’est pas seulement que le Conseil trace une frontière. Le vrai problème, c’est qu’il la trace dans un univers où les gardiens autoproclamés de l’information pratiquent eux-mêmes, plus souvent qu’autrement, une forme policée de militance. Une militance de ton, de sélection, d’indignation hiérarchisée. Une militance suffisamment sophistiquée pour se draper dans les codes du professionnalisme, suffisamment installée pour ne plus se percevoir comme idéologique. C’est toujours la vieille histoire : l’idéologie des autres sent le soufre ; la sienne sent la neutralité.
Et c’est précisément là que l’hypocrisie devient structurelle. Sous la réserve de la bien-pensance, du narratif homogène et du conformisme moral, nous sommes bien plus souvent en présence de chroniqueurs déguisés en journalistes que de journalistes au sens strict. On commente, on oriente, on hiérarchise, on suggère, on moralise, puis on baptise cela « objectivité » avec l’assurance pontificale des gens qui ne doutent jamais d’eux-mêmes. Dans un paysage médiatique dominé par un nombre limité de grands joueurs, épaulés par tout l’appareil des communications institutionnelles, ce ne sont pas seulement des nouvelles qu’on diffuse : c’est un climat moral, un réflexe collectif, un zeitgeist manufacturé. Le contribuable paie, écoute, regarde et lit dans un marché où la concurrence demeure famélique si on se compare à plusieurs autres démocraties. Et ce petit monde ose encore se présenter comme une agora pluraliste alors qu’il ressemble souvent davantage à un oligopole narratif, où l’on confond l’unisson avec la vérité.
Or, la question n’est pas de réhabiliter artificiellement Rebel News ni de condamner par réflexe tout ce qui échappe aux circuits médiatiques traditionnels. Ces plateformes ne sont pas une anomalie tombée du ciel ; elles sont, comme tant d’autres médias à leur manière, le produit d’un climat de défiance plus large. Elles gagnent en traction parce qu’une part croissante du public ne croit plus à l’impartialité affichée des grandes institutions médiatiques. Et cette méfiance n’est pas née par génération spontanée. Elle s’est construite au fil des années, à travers une accumulation de biais perçus, de cadrages répétitifs, de censures diffuses, de rappels à l’ordre informels et de signaux subtils indiquant quelles voix sont jugées respectables, lesquelles seront tolérées à distance, et lesquelles seront renvoyées d’emblée à la caricature.
Le plus ironique est que, pendant qu’on nous explique avec componction ce qu’est un « vrai » média, les mécanismes d’accès eux-mêmes demeurent filtrés par des structures fermées. L’Assemblée nationale rappelle noir sur blanc que l’accréditation temporaire doit être autorisée par la Tribune de la presse et que seuls les représentants de médias reconnus peuvent l’obtenir. Elle précise aussi que le port de la carte de membre de la Tribune ou d’une accréditation temporaire est obligatoire pour circuler dans les espaces médiatiques. Autrement dit : l’accès passe d’abord par une reconnaissance institutionnelle. Ce n’est pas une théorie du complot. C’est la règle écrite.
Et lorsqu’on parle d’entraves ou de restrictions, ce n’est pas davantage une hallucination de paranoïaque en manque de persécution. En septembre 2024, le Journal de Québec rapportait que l’accès des journalistes aux élus avait été restreint à l’Assemblée nationale et qu’un constable bloquait les reporters à l’arrière du Salon rouge, alors même que les règles de circulation prévoyaient que les activités médiatiques y étaient permises. Voilà qui a le mérite de la clarté : on célèbre la presse en théorie, on la canalise en pratique.
Le malaise ne s’arrête pas là. En mai 2025, la FPJQ dénonçait des procédures judiciaires du gouvernement Legault visant, selon elle, à affaiblir l’accès à l’information et la transparence des organismes publics. Là encore, il ne s’agit pas d’un fantasme de commentateur survolté, mais d’une prise de position explicite de l’organisation professionnelle qui défend les journalistes au Québec. On nous parle constamment de désinformation ; on parle beaucoup moins des moyens très institutionnels par lesquels l’information devient simplement plus difficile à obtenir.
Ajoute à cela un climat plus large de crispation intellectuelle. La FQPPU rappelait tout récemment que l’Academic Freedom Index 2026 montre un recul significatif de la liberté académique dans 50 pays et note que le Canada fait partie des pays où l’autonomie institutionnelle a décliné de manière marquée depuis 2015. Dans le même esprit, la fédération soulignait qu’à l’Université Laval, la suspension sans salaire imposée à la professeure Sylvette Guillemard a finalement été annulée après contestation. Autrement dit, même lorsque la censure ne triomphe pas, elle existe assez pour devoir être combattue.
Et comment ne pas voir, dans ce contexte, le symbole parfait que constitue l’affaire Sylvain Charlebois? On rapportait aussi sur PiluleRouge que l’économiste et professeur invité à McGill avait perdu sa chronique à La Presse après un quart de siècle de collaboration. On peut ergoter sur les motifs précis, nuancer, contextualiser, s’écharper sur le fond. Très bien. Mais l’impression laissée au public est limpide : certaines voix deviennent soudain tolérables jusqu’au jour où elles cessent d’être confortables.
Voilà pourquoi la sortie du Conseil de presse me paraît si absurde, ou plutôt si sélectivement lucide. Oui, il faut distinguer le journalisme du militantisme et de l’automatisation. Oui, il faut refuser que n’importe quel générateur de texte ou n’importe quel entrepreneur de colère se drape dans le prestige du métier. Mais cette exigence n’a de valeur que si elle s’applique à tout le monde, y compris aux grandes maisons bien installées, aux réseaux subventionnés, aux prêtres du commentaire autorisé et aux clubs fermés de l’accréditation respectable.
Sinon, ce n’est plus un principe. C’est un monopole moral.
Et le public, lui, n’est pas dupe. Il voit très bien que le problème n’est pas seulement l’existence de faux médias. Le problème, c’est l’existence d’une caste médiatico-institutionnelle qui se réserve le droit de définir seule ce qui compte comme information légitime, tout en s’exemptant elle-même des soupçons qu’elle distribue aux autres. Quand la frontière entre information et militance sert surtout à expulser les hérétiques tout en absolvant les orthodoxes, elle cesse d’être une balise. Elle devient un instrument de pouvoir.
C’est peut-être cela, au fond, le plus grotesque : dans un Québec où l’accès se filtre, où l’information se verrouille, où certaines voix sont plus facilement disqualifiées qu’entendues, on ose encore nous présenter la police symbolique du journalisme comme un acte de salubrité publique. Non. Ce n’est pas de la salubrité. C’est de l’entretien de régime.
Ne manquez aucune de nos vidéos et plongez dans nos podcasts captivants ! Abonnez-vous dès maintenant à notre chaîne YouTube et activez la cloche pour rester informé des dernières sorties.
Accédez à des épisodes inédits, des coulisses et des bonus exclusifs en rejoignant notre communauté sur Patreon. Votre soutien nous aide à créer encore plus de contenu de qualité !
Aidez-nous à continuer à produire du contenu de qualité en faisant un don via PayPal. Chaque contribution, grande ou petite, fait une énorme différence pour notre projet !
🎙 Tous les podcasts en version intégrale
⏱ Accès en primeur, parfois sans délai
📬 Contenus exclusifs et sans publicité
💬 Accès au Discord privé
🤝 Soutien direct à Ian & Frank
Samuel Rasmussen, alias Le Blond Modéré, est membre des Trois Afueras et collaborateur du podcast Ian & Frank. Titulaire d'une formation en relations internationales à l'Université de Sherbrooke, il s'intéresse particulièrement à la géopolitique, aux zones d'influence et aux différentes formes de pouvoir.