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Le Danemark vote, et même la gauche finit par parler comme la droite

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Vu du Québec, on aime souvent se raconter des histoires simples sur l’Europe du Nord. Le Danemark serait un paradis social-démocrate bien huilé, une sorte de gros CLSC scandinave avec meilleure plomberie, meilleurs trains et moins de syndicats de garderie en guerre de tranchées. La réalité électorale de mars 2026 est plus intéressante que ça. Le pays vote le 24 mars, après le déclenchement d’élections anticipées par Mette Frederiksen le 26 février, dans un contexte brouillé par la crise du Groenland, la pression américaine, le coût de la vie et le retour de la vieille question qui finit toujours par revenir : qui paie pour l’État, et jusqu’où? Le Parlement danois compte 179 sièges, la majorité est à 90, et aucun bloc ne semble en mesure d’écraser l’autre proprement.

Ce qui frappe d’abord, c’est que le Danemark n’est pas gouverné par une gauche pure laine, mais par une coalition qui ferait faire une syncope à la moitié des commentateurs québécois : les sociaux-démocrates gouvernent avec Venstre, le grand parti libéral de centre-droit, et les Moderates de Lars Løkke Rasmussen. Autrement dit, dans un des États-providence les plus lourds au monde, on a fini par admettre qu’on ne gère pas un pays moderne à coups de slogans de faculté de sciences sociales. Le site officiel du Danemark rappelle d’ailleurs qu’aucun parti n’a gouverné seul depuis 1909 et que le système repose sur le compromis, la coalition et une culture politique beaucoup moins adolescente que la nôtre. C’est déjà une première leçon pour le Québec : un pays peut avoir un gros État sans sombrer dans la religion du monopole idéologique.

Mais le plus révélateur, c’est la campagne elle-même. Frederiksen, qui demeure favorite malgré un appui affaibli, a choisi de remettre sur la table un impôt sur la fortune de 0,5 %, ciblant environ 20 000 Danois les plus riches. L’objectif affiché : financer l’éducation et l’État-providence, et surtout signaler à son électorat qu’elle n’a pas complètement fusionné avec le centre et la droite. C’est du repositionnement politique habillé en vertu fiscale. On connaît la musique. Quand un gouvernement sent glisser son socle, il recommence à pointer le « riche » comme une piñata morale. Au Québec aussi, c’est un réflexe pavlovien : dès que l’État dépense trop, ce n’est jamais parce qu’il dépense mal, c’est parce qu’il n’a pas encore assez taxé le voisin. La différence, c’est qu’au Danemark, le débat se mène dans un pays déjà très taxé, très administré et plutôt sérieux sur ses finances. Là-bas, même la gauche doit vendre la redistribution comme une opération chirurgicale, pas comme une orgie de promesses.

En face, Venstre défend quelque chose qui parlera davantage à un libéral classique : moins d’impôt, moins de petites taxes absurdes, plus d’espace pour l’entreprise, mais sans jouer au nihilisme anti-État. Son plan économique présenté en mars promet 20 milliards de couronnes danoises de réductions d’impôt d’ici 2030, une baisse de l’impôt des sociétés à 20 %, tout en ajoutant 25 milliards en dépenses de bien-être. Voilà toute la subtilité danoise : la droite n’essaie pas de vendre la tronçonneuse de Javier Milei dans un pays qui aime sa sécurité sociale. Elle tente plutôt de démontrer qu’un État-providence peut survivre seulement s’il arrête de traiter la croissance comme une activité suspecte. Au fond, c’est une position plus mature que bien des caricatures qu’on voit ici, où l’on oppose souvent « services publics » et « liberté économique » comme si la richesse tombait du ciel par l’opération du Saint-Esprit.

C’est là que l’élection danoise devient fascinante pour un public québécois de sensibilité libérale classique. Le vrai clivage n’est pas entre le bien et le mal, ni entre l’État et l’absence d’État. Le clivage est entre deux façons de regarder la prospérité. D’un côté, on considère le marché comme une vache à lait vaguement honteuse, qu’on peut traire davantage chaque fois qu’une promesse coûte cher. De l’autre, on considère que la création de richesse est une condition préalable à toute ambition collective sérieuse. Le Danemark, malgré sa réputation de social-démocratie modèle, reste un pays commerçant, exportateur, discipliné, où l’on sait que l’entreprise privée n’est pas une anomalie regrettable, mais le moteur qui finance les largesses publiques. C’est précisément pour cela que le débat fiscal y est plus intelligent qu’ici : même les partis qui veulent redistribuer comprennent qu’il existe une limite à la tentation confiscatoire.

Ajoutons à cela l’immigration et la question supranationale, deux sujets qui parlent aussi aux Québécois. Le Danemark demeure dans l’Union européenne, mais conserve certaines particularités, et sa politique migratoire est depuis des années plus dure que ce que plusieurs progressistes canadiens seraient prêts à admettre. Même les sociaux-démocrates danois ont accepté qu’un État-providence généreux devienne politiquement fragile si la population croit que ses frontières, sa cohésion sociale et sa capacité d’intégration ne sont plus sous contrôle. Cela choque les âmes pures, mais c’est un constat politique, pas un poème. Le parallèle avec le Québec est évident : on ne peut pas simultanément défendre un filet social coûteux, une identité politique distincte et une absence totale de maîtrise sur les seuils, les critères et la vitesse d’intégration, puis faire semblant d’être surpris lorsque le système craque. Le Danemark n’est pas devenu « d’extrême droite » pour autant ; il a simplement compris que la légitimité d’un État repose aussi sur sa capacité à choisir.

Même chose pour le rapport à l’Union européenne. Le Danemark est souverain, contrairement au Québec, mais il vit quand même avec une réalité que nous connaissons sous une autre forme : des règles supranationales, des contraintes externes, des arbitrages entre autonomie politique et intégration économique. Et pourtant, le débat y reste plus adulte. On discute de marges de manœuvre réelles, de compétitivité, de sécurité, d’énergie, de réglementation. On ne fait pas semblant que l’identité nationale suffit à équilibrer un budget. Il y a là une autre leçon désagréable pour nous : l’autonomie, sans richesse ni capacité étatique, n’est qu’un slogan en costume traditionnel.

Alors, quelle lecture réaliste faut-il faire de ce scrutin? La suivante : même dans un pays saturé d’État-providence, le débat sérieux revient toujours à la même question, presque banale, presque humiliante pour tous les vendeurs d’illusions comment produire plus, taxer moins bêtement, réglementer sans étouffer, intégrer sans se dissoudre, et financer le commun sans déclarer la guerre à ceux qui créent la richesse. Le Danemark ne choisit pas entre le socialisme et le capitalisme sauvage. Il hésite entre un recentrage fiscal prudent et une rechute dans le réflexe redistributif. Pour un Québécois libéral classique, c’est presque rassurant : même chez les Scandinaves, les fées du progrès finissent par devoir parler en comptables. Et, au fond, c’est très bien ainsi. 

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Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen, alias Le Blond Modéré, est membre des Trois Afueras et collaborateur du podcast Ian & Frank. Titulaire d'une formation en relations internationales à l'Université de Sherbrooke, il s'intéresse particulièrement à la géopolitique, aux zones d'influence et aux différentes formes de pouvoir.

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