Depuis quelques années, le Groenland revient périodiquement dans l’actualité, souvent sous un angle moqueur ou sensationnaliste. On se rappelle tous la réaction outrée quand Donald Trump avait évoqué l’idée d’« acheter » l’île. Pour beaucoup, c’était la preuve d’un délire impérialiste ou d’une provocation ridicule.
Pourtant, derrière la forme maladroite, le fond est beaucoup plus sérieux. Le Groenland n’est pas un caprice politique. C’est un enjeu géostratégique majeur et il faut le regarder froidement.
Contrairement à ce qu’on entend souvent, l’intérêt pour le Groenland ne repose pas d’abord sur ses ressources naturelles. Certes, il y a des minéraux rares, un potentiel énergétique et des richesses encore peu exploitées. Mais l’extraction y est coûteuse, risquée, politiquement sensible et écologiquement explosive. Si c’était uniquement une question de ressources, les grandes puissances auraient d’autres options plus simples ailleurs dans le monde.
Le véritable enjeu est ailleurs. Il est géographique, maritime et stratégique.
Avec la fonte progressive des glaces, l’Arctique cesse d’être une barrière naturelle infranchissable et devient un espace de circulation.
Ce qui se dessine à moyen terme, ce ne sont pas de simples routes occasionnelles, mais de véritables corridors maritimes capables de transformer le commerce mondial. Le passage du Nord-Ouest, qui traverse l’archipel arctique canadien et longe le Groenland, permet de raccourcir considérablement les trajets entre l’Atlantique et le Pacifique. Comme l’ont fait en leur temps le canal de Suez et le canal de Panama, ces routes redessinent les flux économiques, réduisent les coûts, évitent des zones instables et déplacent les centres de gravité du commerce mondial.
Dans ce contexte, le Groenland occupe une position unique. Il se trouve à la jonction de l’Amérique du Nord, de l’Europe et de l’Arctique. Il surplombe l’Atlantique Nord et ouvre l’accès aux routes polaires. Celui qui y est solidement implanté ne contrôle pas seulement une île, mais un point d’observation, de projection et d’interception absolument central.
C’est ici que la dimension militaire et sécuritaire devient impossible à ignorer.
L’Arctique n’est plus un espace neutre.
La Russie y investit massivement depuis plus d’une décennie. Elle possède la plus grande flotte de brise-glaces au monde, y compris des brise-glaces nucléaires, et a réactivé ou construit de nombreuses bases militaires le long de ses côtes arctiques.
De son côté, la Chine se définit désormais comme une « puissance quasi arctique ». Elle investit dans la recherche polaire, les infrastructures portuaires et les routes commerciales du Nord, consciente que sa dépendance au commerce maritime rend ces passages vitaux à long terme.
Face à ces mouvements, les États-Unis n’ont pas le luxe de l’indifférence. Le Groenland devient alors un élément clé de leur dispositif de sécurité. Non pas pour l’annexer ou en faire un État américain, mais pour s’assurer d’un accès prioritaire, d’une liberté d’action militaire et d’un contrôle stratégique suffisant pour ne pas se faire marginaliser dans l’Arctique.
Le statut politique du Groenland rend cette situation encore plus délicate. Il s’agit d’un territoire autonome rattaché au Danemark. Or, le Danemark n’a ni la capacité militaire ni les moyens logistiques pour défendre seul un territoire aussi vaste, isolé et stratégique. En pratique, la sécurité du Groenland repose déjà largement sur les États-Unis, dans le cadre des arrangements de défense avec le Danemark et l’OTAN. Les Américains y maintiennent une présence militaire limitée, mais stratégique, centrée sur une seule installation majeure, la Pituffik Space Base, dédiée à la surveillance et à l’alerte avancée, ainsi que sur des accords bilatéraux qui leur assurent un accès concret au territoire.
Dans ce contexte, l’idée d’un affrontement diplomatique entre le Danemark, l’Union européenne et les États-Unis est souvent mal comprise. Il ne s’agit pas tant d’une opposition frontale que d’un jeu d’influence. Les États-Unis veulent s’assurer qu’aucune puissance rivale ne prenne pied durablement au Groenland et que leurs intérêts stratégiques y soient prioritaires. Le Danemark, lui, cherche à préserver sa souveraineté formelle et un équilibre politique délicat avec la population groenlandaise.
Ce qui se joue ici dépasse largement les débats symboliques.
Le Groenland est l’une des clés du futur ordre maritime mondial.
Celui qui y exerce une influence déterminante sera en position de force lorsque les routes arctiques deviendront pleinement opérationnelles. Les Américains l’ont compris, les Russes l’ont anticipé, les Chinois s’y préparent.
Réduire cet enjeu à une lubie personnelle ou à une obsession pour les ressources naturelles, c’est passer à côté de l’essentiel. Le Groenland n’est pas une île perdue au bout du monde. C’est un verrou stratégique. Et comme toujours en géopolitique, ceux qui contrôlent les verrous contrôlent les flux, et donc une part du pouvoir à venir.


