Le Venezuela offre un paradoxe que peu de pays incarnent aussi clairement : un régime autoritaire… où la population peut quand même établir, preuves à l’appui, la vérité des urnes.
En juillet 2024, le scrutin présidentiel a été largement contesté. Des milliers de citoyens et de témoins ont documenté les résultats bureau par bureau, et l’opposition a publié une masse de procès-verbaux (actas) couvrant une grande partie du vote.
Le Carter Center, présent sur le terrain, a affirmé que l’élection « n’a pas respecté les standards internationaux » et qu’elle « ne peut pas être considérée comme démocratique », notamment en raison de l’absence de résultats détaillés publiés par le CNE.
La question, ensuite, devient explosive : si Maduro est illégitime, est-ce que cela autorise le président américain à intervenir? Réponse froide : non, pas automatiquement.
Illégitime ne veut pas dire « attaquable »
Dans le débat public, on confond souvent deux notions :
- Légitimité démocratique : est-ce que le pouvoir reflète réellement le choix des électeurs?
- Légalité internationale : est-ce qu’un autre État a le droit d’employer la force sur ton territoire?
Même si un dirigeant est jugé illégitime politiquement, la souveraineté d’un État ne disparaît pas. En droit international moderne, on n’entre pas dans un pays par simple indignation, même justifiée.
La règle de base : l’ONU interdit l’usage de la force
Le principe directeur, depuis 1945, est simple : l’usage de la force est prohibé sauf exceptions strictes. La Charte de l’ONU encadre cela à travers l’architecture du Conseil de sécurité (Chapitre VII) et le droit de légitime défense (Article 51).
Traduction politique : un président américain ne peut pas « déclarer » qu’un régime est illégitime et s’arroger un droit d’intervention militaire.
Les deux seules portes « propres » pour intervenir militairement
1) Mandat du Conseil de sécurité international ou de l’ONU
Si le Conseil de sécurité autorise une action (mesures ou force), l’intervention a un cadre multilatéral. C’est rare, conflictuel, et ça dépend des vetos.
2) Légitime défense (Article 51)
Elle s’applique si une attaque armée survient (ou, selon certains États, si une attaque est imminente — débat très contesté). Dans tous les cas, ce n’est pas « Maduro est illégitime », c’est « nous avons été attaqués ».
Le mirage « humanitaire » : la R2P ne donne pas un chèque en blanc
On brandit souvent la « Responsibility to Protect » (R2P) comme justification morale. Problème : la R2P est un engagement politique visant à prévenir les crimes de masse (génocide, crimes contre l’humanité, etc.), mais le recours à la force passe normalement par l’ONU, pas par un État seul qui s’improvise gendarme.
Donc même si la situation humanitaire est dramatique, ça ne transforme pas automatiquement une intervention unilatérale en action légale.
La vraie question : Trump agit-il pour le droit… ou pour le pouvoir?
Oui, il existe un argument sérieux : le peuple vénézuélien a produit une vérité électorale (actas, traçabilité, témoins), et le régime l’a ignorée.
Mais si Trump intervient sans mandat clair (ONU, légitime défense), il ne « répare » pas la démocratie : il replace un abus de pouvoir par un autre — et il crée un précédent où les grandes puissances décideraient quelles élections comptent, et quand.
Aujourd’hui le prétexte serait Maduro. Demain, ce pourrait être n’importe quel pays, selon la convenance géopolitique du moment.
Verdict : illégitime, oui — autorisant Trump, non
Maduro peut être politiquement discrédité, et l’élection de 2024 peut être jugée non conforme aux standards démocratiques par des observateurs crédibles.
Mais en droit international, l’illégitimité démocratique ne crée pas, à elle seule, un droit d’intervention militaire unilatéral. La démocratie ne se restaure pas durablement par un « coup extérieur » hors cadre. Sinon, on ne défend plus un principe : on défend la loi du plus fort.
Conclusion — Trump, interventionniste ou perturbateur stratégique?
Depuis son retour au pouvoir, Donald Trump est accusé par ses détracteurs d’être trop interventionniste sur la scène internationale. L’accusation mérite pourtant d’être examinée avec rigueur, car la réalité est plus nuancée — et surtout plus dérangeante pour les certitudes établies.
Israël–Palestine : un alignement assumé, pas un arbitrage
Dans le conflit entre Israël et la Palestine, Trump n’a jamais prétendu jouer le médiateur neutre. Il a choisi un camp, clairement, en soutenant Israël politiquement, diplomatiquement et militairement.
Est-ce de l’interventionnisme? Oui, au sens où les États-Unis influencent activement l’équilibre régional. Mais ce n’est pas une guerre américaine directe, ni une occupation, ni une reconstruction forcée. C’est un alignement stratégique, assumé et cohérent avec une vision réaliste des alliances — pas une croisade idéologique exportée à coups de soldats.
Ukraine–Russie : la pression plutôt que l’escalade
Dans le dossier Ukraine/Russie, Trump s’inscrit en rupture avec la logique d’escalade permanente. Là où d’autres administrations ont favorisé l’enlisement par une aide militaire sans horizon politique clair, Trump privilégie une approche transactionnelle : pression économique, menaces crédibles, mais refus d’une guerre directe entre grandes puissances.
Ses critiques y voient de la brutalité diplomatique ; ses partisans y voient un réalisme froid : éviter une guerre mondiale n’est pas de la faiblesse, c’est un calcul.
Venezuela : l’exception qui brouille les cartes
C’est au Venezuela que l’accusation d’interventionnisme prend le plus de poids. Ici, Trump ne se contente plus de sanctions ou de discours. Il s’appuie sur l’illégitimité électorale manifeste du régime pour justifier une action directe, au nom de la démocratie et de la stabilité régionale.
C’est précisément là que la ligne devient dangereuse : même face à un pouvoir discrédité, le droit international ne fonctionne pas à l’indignation morale. En agissant sans mandat multilatéral clair, Trump ne corrige pas seulement une injustice — il crée un précédent.
Le vrai fil conducteur : pas l’idéologie, le rapport de force
Dire que Trump est « trop interventionniste » est intellectuellement paresseux. Il n’exporte pas la démocratie comme une religion universelle. Il n’envahit pas pour reconstruire des nations. Il intervient là où il estime que les intérêts américains — sécurité, crédibilité, dissuasion — sont directement en jeu, et se désengage là où les conflits lui paraissent sans issue stratégique.
Le problème, ce n’est pas l’intervention en soi.
Le problème, c’est l’unilatéralisme.
Verdict final
Trump n’est pas un interventionniste classique. Il est un président transactionnel, prêt à intervenir vite, fort et seul, lorsqu’il juge que le rapport de force l’y autorise. Cela peut produire des résultats rapides. Cela peut aussi fragiliser l’ordre international qu’il prétend défendre.
Dans le cas du Venezuela, la question n’est donc pas de savoir si Maduro mérite d’être contesté — il l’est déjà par son propre peuple.
La vraie question est plus inconfortable : veut-on d’un monde où la légitimité démocratique devient un prétexte suffisant pour l’intervention armée unilatérale?
Car une fois cette porte ouverte, elle ne se referme jamais.


