Pendant que le cabinet de Mark Carney affichait sa cohésion à la Citadelle de Québec, invoquant la souveraineté nationale pour défendre ses choix économiques, la riposte américaine a pris la forme d’un ultimatum. En promettant d’imposer des droits de douane de 100 % si le Canada maintient son cap avec la Chine, Donald Trump expose brutalement la fragilité de la stratégie de diversification canadienne.
Un ultimatum sans équivoque
Le 24 janvier 2026, l’ancien président américain a ciblé directement l’administration canadienne sur son réseau Truth Social. En réaction au partenariat stratégique annoncé entre Ottawa et Beijing, Donald Trump a menacé d’imposer un tarif universel de 100 % sur l’ensemble des produits canadiens franchissant la frontière.
Au-delà du chiffre, la sémantique utilisée relève d’une tactique de négociation bien rodée. En affublant Mark Carney du titre de « Gouverneur », Donald Trump ne commet pas une simple erreur de protocole ; il déploie une technique de déstabilisation visant à instaurer une hiérarchie psychologique avant même le début des hostilités. En traitant le chef d’État voisin comme un gestionnaire régional et en qualifiant le pays de futur « port de déchargement » (Drop Off Port), il cherche à imposer ses termes en réduisant l’autre partie au silence. Cette offensive place le gouvernement fédéral devant une réalité qui dépasse la joute rhétorique : l’incertitude économique immédiate pour les entreprises canadiennes.
La stratégie du « Ajouter sans soustraire » à l’épreuve
Face à cette offensive, la réponse d’Ottawa apparaît pour l’instant essentiellement défensive. Le ministre de l’Innovation, François-Philippe Champagne, tente de normaliser la situation en martelant que le commerce avec la Chine ne se fait pas au détriment des États-Unis. « On additionne, on ne soustrait pas », soutient-il. Pourtant, cette tentative de compartimenter les relations commerciales semble ignorer la volatilité politique de Washington.
En choisissant de serrer la main de Pékin l’année même où l’ACEUM (l’accord de libre-échange nord-américain) doit être révisé, le gouvernement Carney prête le flanc à l’accusation d’aveuglement stratégique. Pour plusieurs observateurs, ne pas avoir anticipé une réaction virulente de Donald Trump — dont l’hostilité envers la Chine et le style transactionnel brutal sont pourtant de notoriété publique — relève d’une méconnaissance inquiétante de la psychologie de l’adversaire.
Pour tenter de colmater la brèche, le gouvernement s’accroche à la lettre du droit international. Plusieurs ministres, ainsi que des députés libéraux, insistent sur le fait que l’entente avec Beijing n’est pas un « accord de libre-échange » au sens de l’article 32.10 de l’ACEUM, mais un simple arrangement sectoriel qui ne requiert pas l’aval de Washington. Si l’argument est techniquement recevable, il pèse bien peu face à la volonté politique de l’administration Trump d’utiliser le levier tarifaire comme arme de coercition.
Le contre-feu du précédent américain
Pour justifier sa manœuvre, le gouvernement Carney tente de renvoyer Washington à ses propres contradictions. La ligne de défense libérale s’appuie sur le précédent de novembre 2025, où les États-Unis ont eux-mêmes négocié des accès au marché chinois lors du sommet de l’APEC.
Selon la logique d’Ottawa, si les Américains peuvent vendre leurs puces électroniques et leurs produits agricoles à la Chine, le Canada est en droit de sécuriser ses exportations de canola et de fruits de mer. Bien que factuel, cet argument du « deux poids, deux mesures » risque d’avoir une portée limitée auprès d’un électorat protectionniste américain peu soucieux de cohérence multilatérale.
L’angle mort de l’abordabilité
C’est sur le terrain économique que la posture gouvernementale suscite le plus de scepticisme. Dans un discours aux accents nationalistes prononcé à Québec, Mark Carney a déclaré : « Nous sommes maîtres chez nous », minimisant l’impact potentiel des tarifs punitifs. Selon le premier ministre, « l’impact des tarifs américains sera sur l’abordabilité américaine », sous-entendant que le consommateur américain en paiera le prix.
Cette lecture occulte toutefois une vulnérabilité structurelle majeure de l’économie canadienne. Avec près des trois quarts des exportations canadiennes destinées aux États-Unis, une barrière tarifaire de 100 %, même temporaire, représente un risque existentiel pour le secteur manufacturier.
Par ailleurs, contrairement à l’assurance affichée par le cabinet, l’inquiétude est palpable au sein même du caucus libéral. Une députée d’une circonscription frontalière a admis en privé que la situation est « vraiment grave », reconnaissant que la survie de nombreuses entreprises de sa région dépend exclusivement de l’accès fluide au marché américain. Si la facture inflationniste est refilée aux Américains, le choc de compétitivité, lui, frappera de plein fouet les usines canadiennes, risquant de paralyser la production bien avant que les prix ne s’ajustent.
Une tension qui s’élargit
Le différend commercial s’accompagne d’un refroidissement diplomatique sur les enjeux de sécurité. Les récents commentaires de Donald Trump remettant en doute la contribution des alliés de l’OTAN, notamment en Afghanistan, ont forcé le ministre Champagne à une réplique sèche, affirmant que le Canada n’a « besoin de personne » pour valider le sacrifice de ses troupes.
En misant sur un nationalisme économique assumé tout en naviguant à vue entre deux superpuissances, le gouvernement Carney joue une partition risquée. Il parie que l’intégration profonde des chaînes d’approvisionnement nord-américaines protégera le Canada des pires instincts protectionnistes de son voisin. Or, l’histoire récente démontre que la rationalité économique pèse parfois peu face à la logique politique du « America First » ou face à n’importe quelle mesure se voulant protectionniste.


