Alors que la date limite pour se retirer du programme fédéral de rachat d’armes à feu est passée le 31 mars, le Parti conservateur du Québec (PCQ) a haussé le ton, exigeant que le gouvernement Legault mette fin à une participation qu’il qualifie de coûteuse, inefficace — et, surtout, solitaire. Car le Québec est la seule province canadienne à avoir accepté de coopérer avec Ottawa dans ce dossier.
Un programme à 742 millions dont le Québec porte le fardeau
Le Programme d’indemnisation pour les armes à feu de style arme d’assaut (PIAFSAA), lancé officiellement en janvier 2026 par le ministre fédéral de la Sécurité publique Gary Anandasangaree, vise à racheter plus de 2 500 modèles d’armes prohibées depuis mai 2020. Ottawa estime récupérer environ 152 000 armes à feu dans le cadre de ce programme, dont l’enveloppe budgétaire totale est évaluée à 742,5 millions de dollars. Or, selon la Fédération des chasseurs et pêcheurs du Québec (FédéCP), seulement le tiers de cette somme servirait à indemniser les propriétaires, le reste étant consacré à la gestion et à la logistique.
C’est le Québec qui a accepté de superviser l’application du programme sur son territoire, par l’entremise de la Sûreté du Québec, avec l’appui du ministre provincial Ian Lafrenière. Toutes les autres provinces ont refusé de collaborer, l’Alberta et la Saskatchewan invoquant notamment la surcharge de leurs corps policiers et, dans le cas de l’Alberta, l’inconstitutionnalité de l’initiative.
Le PCQ : « on pénalise les citoyens respectueux des lois »
Pour Éric Duhaime, chef du PCQ, le problème est fondamental : le programme s’attaque aux mauvaises cibles. « Ce programme pénalise les citoyens respectueux des lois sans s’attaquer au vrai problème, soit le trafic illégal d’armes », a-t-il déclaré dans un communiqué diffusé le 31 mars 2026. Son porte-parole en matière de justice et sécurité publique, Me Jonathan Poulin, abonde dans le même sens : « Ce programme ne rendra pas nos rues plus sécuritaires. Il faut plutôt investir dans la lutte contre le crime organisé, le trafic d’armes et en santé mentale ».
Cette lecture n’est pas sans fondement dans les données disponibles. Clayton Campbell, président de l’association des policiers de Toronto, a déjà affirmé que 90% des armes à feu utilisées pour commettre des crimes dans sa ville provenaient illégalement des États-Unis. Si ce constat vaut pour l’ensemble des grandes villes canadiennes, les armes saisies dans le cadre du programme seraient essentiellement celles de propriétaires légaux — chasseurs, tireurs sportifs, collectionneurs —, et non des criminels.
Des propriétaires légaux sacrifiés, des commerçants dans l’impasse
La situation des propriétaires légaux d’armes au Québec est particulièrement précaire. Depuis 2020, les détenteurs d’armes désormais prohibées se trouvent dans une zone grise : leur bien est illégal à posséder, mais le programme de rachat tarde à offrir une compensation adéquate. La FédéCP soulève que la compensation offerte représente souvent « une fraction de la valeur du bien », ce qui soulève des questions sur l’équité du processus pour des citoyens qui avaient acquis ces armes légalement, en toute bonne foi.
Les commerçants spécialisés québécois sont, eux aussi, pris en étau : ils doivent conserver à leurs frais les armes visées par la prohibition, dans l’attente que le programme se concrétise pleinement. Une situation qui n’a pas cours dans les autres provinces, où les détaillants ne sont pas soumis aux mêmes obligations de mise en œuvre provinciale.
Le Québec fait cavalier seul
Le fait que le Québec soit la seule province à participer activement au programme est au cœur de la critique du PCQ. « Un gouvernement autonomiste ne devrait pas se soumettre à une telle initiative », a soutenu Éric Duhaime. Cette position renvoie à un débat plus large sur les compétences provinciales en matière de sécurité publique et d’administration policière.
À l’échelle canadienne, c’est la norme qui est l’exception : la majorité des provinces ont jugé que les ressources policières étaient mieux utilisées à combattre la criminalité active plutôt qu’à gérer la collecte d’armes légales. La FédéCP, pour sa part, s’inquiète que la participation québécoise « ouvre la porte à d’autres formes de dépossession future, bien au-delà du seul dossier des armes à feu » — une préoccupation qui dépasse largement le seul cadre de la politique sur les armes à feu.
Une gestion critiquée jusque dans ses chiffres
Les critiques portant sur la gestion du programme ne viennent pas uniquement des partis d’opposition. Lors de la phase initiale de rachat auprès des revendeurs, le coût moyen par arme récupérée s’est établi à plus de 1 800 dollars, pour un total de 22 millions de dollars versés en échange d’environ 12 000 armes. Extrapolé à l’objectif de 152 000 armes, ce rythme laisse entrevoir une facture finale bien supérieure aux estimations officielles. Le commissaire aux armes à feu de la Saskatchewan avait d’ailleurs exprimé publiquement ses doutes quant à la capacité d’Ottawa de mettre en œuvre ce programme dans les délais et les budgets annoncés.
À l’heure où le gouvernement fédéral s’apprête à traverser une période de fin d’amnistie fixée au 30 octobre 2026, la question de la pertinence et du coût-bénéfice du programme demeure ouverte — et le Québec, seul à la table, porte pour l’instant l’entière responsabilité de sa mise en œuvre sur le terrain.

