La visite en janvier 2026 du Premier ministre canadien Mark Carney à Pékin, premier déplacement officiel depuis huit ans, est présentée comme un « nouveau partenariat stratégique ». Derrière la vitrine diplomatique, cette détente de façade suscite pourtant de vives inquiétudes. De fait, Pékin est un État illibéral qui a mis fin à sa doctrine d’expectative et n’hésite plus à s’ingérer dans les affaires intérieures d’autres pays. Les analystes soulignent d’ailleurs l’« incompatibilité des idéologies et valeurs politiques » entre Canada et Chine, où le régime communiste entend étendre son influence jusqu’en Occident. Or, renouer si publiquement avec un tel système autoritaire comporte d’importants risques : cybersurveillance massive, espionnage d’État et tentatives d’influence politique peuvent balayer les garde-fous habituels.
Sur le plan économique, l’accord conclu à Pékin est déjà assorti de concessions sensibles. Carney a annoncé la levée de tarifs douaniers sur 49 000 véhicules électriques chinois, amenant le taux de 100 % prévu en 2024 à seulement 6,1 %, en échange de promesses sur les droits à l’exportation canadienne (huile et tourteau de canola). D’ores et déjà, le gouvernement fédéral subventionne l’achat de voitures électriques à hauteur de 5 000 $ par véhicule admissible. En admettant massivement les modèles chinois sur le marché, Ottawa offre à ces constructeurs un marché captif et des incitatifs publics, avec le risque d’importer des « chevaux de Troie numériques » sur quatre roues. Les journalistes spécialisés rappellent que la Chine surveille déjà près de 1,6 million de véhicules électriques sur son sol et peut en prendre le contrôle à distance, avec à terme la possibilité d’exfiltrer des données embarquées sensibles (GPS, vidéo, biométrie, etc.). Des experts britanniques de la cybersécurité sonnent d’ailleurs l’alarme : « brancher son téléphone à un véhicule électrique chinois, c’est potentiellement inviter un espion à bord », avertissent-ils. Les lois chinoises imposent aux entreprises locales de collaborer avec les services de renseignement de Pékin, alimentant inévitablement la méfiance. En bref, l’achat ou la location de véhicules chinois pourrait, pour certaines cibles sensibles (ingénieurs, militaires, fonctionnaires…), ouvrir des voies d’intrusion jusque dans leur vie professionnelle et privée.
Pour la communauté chinoise au Canada, ce retour en grâce de Pékin est vécu avec méfiance. Des enquêtes récentes du SCRS et de la GRC ont révélé que des « centres communautaires » au Québec agissaient comme de fait comme des postes de police officieux pour le compte du régime de Xi Jinping, intimidant les dissidents de la diaspora chinoise locale. Même si la GRC a finalement clôturé fin 2025 ces enquêtes sans porter d’accusations, l’existence de ces « bureaux de police » clandestins n’en est que plus inquiétante. Elle illustre comment le Parti communiste chinois n’hésite pas à exercer des pressions extra-légales sur ses ressortissants à l’étranger. Ce phénomène, largement documenté par des ONG et les autorités canadiennes, rappelle que le lien diplomatique nouveau inquiète : en ouvrant grand les portes à Pékin, Ottawa pourrait faire la sourde oreille aux appels pressants de sa propre communauté chinoise d’origine, encore marquée par la répression à Hong Kong et en Chine continentale.
Sur le plan de la sécurité nationale, le rapprochement coûte cher au contribuable. La lutte contre l’espionnage et l’ingérence étrangère mobilise déjà d’importantes ressources policières et de renseignement. Par exemple, la GRC a dépensé près de deux ans et demi d’investigation dans l’affaire des faux postes de police chinois au Québec, avant de suspendre l’enquête faute de preuves formelles. Chaque cas d’ingérence signalée, électorale, économique ou technologique, oblige Ottawa à allouer des millions de dollars à la surveillance, aux contre-mesures cybernétiques et aux programmes de protection des entreprises et des institutions. De plus, l’abandon des surtaxes sur les importations chinoises (É.-U., revirement sur les VÉ) peut fragiliser nos industries naissantes. Alors qu’Ottawa envisageait fin 2024 une surtaxe de 100 % sur les véhicules électriques importés de Chine, il vient de lever ces barrières afin de signer un pacte commercial. Cette volte-face signifie concrètement que les consommateurs et les programmes publics achèteront désormais des produits chinois sans la marge de protection antérieure.
Au final, la question de l’« autonomie stratégique » pèse lourd dans l’équation. Le gouvernement justifie son initiative par le désir de diversifier l’économie, l’objectif annoncé étant de doubler à l’horizon 2035 les exportations vers d’autres marchés que les seuls États-Unis. Mais le Canada est économiquement très dépendant du voisin américain (les trois quarts de ses exportations de marchandises lui sont destinés), et sortir du cadre occidental pour embrasser Pékin a un prix diplomatique. L’accueil glacial à Washington de cet épisode ne s’est pas fait attendre. Cet hiver encore, le président Trump menaçait le Canada de nouvelles taxes et suggérait qu’il devienne le « 51ᵉ État » américain. La Chine, de son côté, n’a pas hésité à jouer de son pouvoir de coercition : Ottawa a appris à ses dépens ce qu’étaient les représailles sur le canola et le bœuf après l’arrestation de Meng Wanzhou en 2018. Pékin se congratule aujourd’hui d’avoir conclu un « chapitre nouveau » dans ses relations avec Ottawa, mais cette euphorie masque de lourds compromis.
Dans un monde « de plus en plus bipolarisé » entre superpuissances rivales, le choix d’Ottawa ne sera pas sans conséquences pour les contribuables ni pour les alliances transatlantiques du Canada. À vouloir jouer l’indépendance vis-à-vis de Washington, le pays peut se retrouver isolé sur les questions de sécurité où la coordination avec les alliés est vitale. À la clôture de la visite, Carney affiche un pragmatisme affiché dans le commerce et l’énergie ; mais rien ne garantit que ces gains commerciaux, imputables à des capitulations économiques, n’auront pas pour contrepartie une érosion des libertés et de la souveraineté nationales ni une multiplication des factures pour garantir notre sécurité.

