Lors de son allocution au Forum économique mondial de Davos, le 20 janvier, le Premier ministre Mark Carney a officialisé un changement de cap majeur pour la politique étrangère canadienne. Qualifiant la situation actuelle de « rupture » plutôt que de simple transition, il a présenté une doctrine de « réalisme fondé sur des valeurs », articulée autour d’un investissement massif dans l’économie domestique et d’une diversification des alliances diplomatiques.
Ce discours, qui acte la fin de l’ordre international fondé sur des règles tel qu’il était conçu depuis quarante ans, repose sur plusieurs pivots stratégiques : une collaboration économique accrue avec la Chine, une militarisation de l’Arctique face à la Russie et un plan de dépenses publiques totalisant un billion de dollars (1 000 milliards).
Affirmations économiques et réalité statistique
Pour étayer la pertinence de sa stratégie, M. Carney a affirmé que le Canada a créé plus d’emplois, en nombre absolu, que les États-Unis depuis l’imposition récente de tarifs douaniers.
Selon les données économiques disponibles pour la fin de l’année 2025, le Canada a effectivement enregistré une création nette d’emplois positive, alors que les États-Unis ont connu une contraction significative de leur marché du travail durant la même période, marquée par des tensions commerciales et une instabilité politique interne. Bien que techniquement exacte, cette comparaison doit être nuancée : elle met en perspective la résilience canadienne par rapport à un ralentissement marqué de l’économie américaine, plutôt que par une accélération exceptionnelle de la croissance nationale.
Le Premier ministre a également souligné que le Canada affiche actuellement la deuxième croissance la plus rapide parmi les pays du G7.
Stratégie diplomatique : L’approche cloisonnée avec la Chine
Alors que plusieurs alliés de l’OTAN privilégient une réduction des risques (« de-risking ») vis-à-vis de Pékin, le gouvernement canadien a confirmé la conclusion de nouveaux partenariats stratégiques avec la Chine et le Qatar.
Interrogé sur la compatibilité de ces accords avec la sécurité nationale et les engagements envers l’OTAN, M. Carney a rejeté l’idée d’une contradiction. Il a défendu une stratégie « offensive » sur le plan économique, visant à établir des « garde-fous » clairs pour encadrer la coopération.
La politique énoncée distingue deux sphères :
- Secteurs de coopération : L’énergie conventionnelle, l’agriculture et les services financiers sont identifiés comme des domaines d’intérêt mutuel.
- Secteurs protégés : Sur les enjeux de cybersécurité et d’intelligence artificielle (IA), le Canada maintient un alignement strict avec les démocraties occidentales pour éviter toute dépendance technologique envers des puissances rivales.
Sécurité arctique et investissements militaires
Le discours a établi une distinction nette entre les rivaux systémiques. Si la coopération est recherchée avec la Chine, la Russie est qualifiée sans équivoque de « menace réelle » dans l’Arctique.
En réponse, le gouvernement a annoncé un doublement du budget de la défense d’ici 2030. Les investissements ciblés incluent :
- L’acquisition de sous-marins et le renforcement de la flotte aérienne (364 appareils mentionnés).
- La construction de radars transhorizon pour la détection de missiles.
- Un déploiement accru de troupes au sol dans le Grand Nord (« boots on the ice »).
Le Canada a également réitéré son soutien à la souveraineté du Danemark et du Royaume-Uni sur le Groenland, s’opposant aux tarifs douaniers imposés sur ce territoire.
Coûts et financement des nouvelles ambitions
La mise en œuvre de cette autonomie stratégique repose sur un programme de dépenses publiques d’envergure. M. Carney a annoncé l’accélération d’un plan d’investissement domestique d’un billion de dollars, ciblant les secteurs de l’énergie, de l’intelligence artificielle et des minéraux critiques.
Concernant le Moyen-Orient, le Premier ministre a confirmé l’invitation du Canada à siéger au Conseil de la paix pour Gaza, une structure issue de la résolution 2803 de l’ONU. Interrogé sur le coût d’une telle participation, estimé à un milliard de dollars, M. Carney a validé l’intention du gouvernement de contribuer financièrement, sous réserve que les fonds servent directement à l’amélioration des conditions humanitaires et à la promotion d’une solution à deux États.
Le Premier ministre a conclu en affirmant que le gouvernement dispose de la « capacité fiscale » nécessaire pour soutenir ces initiatives simultanées.
L’ensemble de ces annonces dessine une doctrine où le Canada tente de sécuriser sa souveraineté par une augmentation massive des dépenses publiques et une diplomatie transactionnelle, cherchant à maintenir des liens économiques avec les puissances émergentes tout en renforçant son dispositif militaire au Nord.


