Les Plus Populaires

À lire aussi

Quand l’idiot du village tient la plume (réponse au texte de Mark Fortier sur Éric Duhaime)

Mark Fortier voulait écrire un texte sur l’ignorance d’Éric Duhaime. Il a plutôt produit une remarquable démonstration involontaire des dangers de mépriser quelqu’un au point de ne plus ressentir le besoin de vérifier ce qu’on raconte à son sujet.

Son article, publié sur Substack, s’intitule « L’idiot du village ». Le ton est donné dès le départ. Duhaime aurait une « voix nasillarde », un « regard d’épagneul dépressif », aucun charisme, aucune compétence, aucun savoir, aucune culture et, surtout, il n’aurait jamais pratiqué de « véritable métier ». Voilà donc la sociologie descendue au niveau de la cour d’école : la voix, le visage, puis le CV que l’on fait disparaître parce qu’il devient encombrant.

Car Éric Duhaime possède bel et bien un baccalauréat en science politique de l’Université de Montréal et une maîtrise en administration publique de l’ENAP. Il a été conseiller politique pendant plusieurs années, notamment sur les scènes fédérale et québécoise, avant de travailler comme consultant en développement démocratique au Maroc et en Irak. Il a ensuite fait carrière dans les médias et publié plusieurs essais.

On peut trouver ce parcours extraordinaire, banal ou parfaitement insuffisant. Mais affirmer qu’il ne possède « aucune compétence » et n’a exercé « aucun véritable métier » n’est pas une analyse. C’est simplement transformer son mépris personnel en donnée biographique. Très sociologique comme méthode : lorsque les faits nuisent à la thèse, on redéfinit le mot métier.

Il faut dire que le Québec est particulièrement chanceux en matière de sociologues. Nous avons des populistes identitaires comme Mathieu Bock-Côté, des marxistes à l’ancienne, des marxistes ayant simplement changé le vocabulaire de leur logiciel, et toute une génération de sociologues pour qui le mot woke est devenu tantôt une identité, tantôt une insulte, tantôt une catégorie qu’on assure ne pas exister. Avec une telle diversité idéologique, le citoyen peut dormir tranquille : les grands experts sont là pour lui expliquer ce qu’il pense, pourquoi il se trompe et, au besoin, quelle fausse conscience l’empêche de comprendre qu’ils ont raison.

Le problème n’est évidemment pas que les sociologues aient des opinions politiques. Tout le monde en a. Le problème commence lorsqu’un titre universitaire devient une sorte de permis permettant de transformer une préférence idéologique en diagnostic scientifique sur ses adversaires. À lire Fortier, on n’analyse plus Duhaime : on le pathologise. Sa voix est mauvaise, son visage est ridicule, sa carrière inexistante, sa culture absente. Il ne reste ensuite qu’à apposer le sceau de la science sociale sur une bonne vieille chronique d’humeur.

Ayn Rand, inventrice du libertarianisme

Après avoir expliqué que Duhaime appartient à cette catégorie de gens qui préfèrent le vraisemblable au vrai, notre sociologue entreprend lui-même un petit voyage dans l’histoire des idées. Il écrit alors que le libertarianisme serait une idéologie « imaginée par Ayn Rand ». C’est là que ça devient délicieux.

Le libertarianisme n’a pas été inventé par Ayn Rand. Même le terme libertarian, dans son acception politique, possède une histoire qui précède largement l’objectivisme randien. Son utilisation politique remonte au XIXe siècle en France dans les milieux anarchistes communistes, notamment autour de Joseph Déjacque, avant ses transformations et sa réappropriation ultérieure par les libéraux classiques américains.

Plus embarrassant encore : Ayn Rand refusait elle-même d’être assimilée au mouvement libertarien. Elle critiquait ouvertement ceux qu’elle appelait les « hippies of the right », auxquels elle reprochait notamment leur proximité avec l’anarchisme. On peut évidemment constater l’immense influence de Rand sur une partie de la droite libertarienne américaine. Mais influence et invention ne sont pas des synonymes.

Nous avons donc un article consacré aux dangers de l’opinion sans savoir dans lequel un sociologue attribue l’invention d’un courant philosophique à une femme qui refusait elle-même d’appartenir au mouvement en question. Il fallait quand même réussir ce numéro.

Le libertarianisme expliqué par quelqu’un qui le déteste

Fortier nous explique ensuite ce qu’est un libertarien. C’est très simple, paraît-il : il est « opposé à l’État », « contre les impôts » et « déteste les institutions ».

Avec une définition pareille, pourquoi perdre son temps avec Locke, Spencer, Hayek, Nozick, Rothbard, Friedman ou les innombrables débats entre libéraux classiques, minarchistes, libertariens de gauche, anarcho-capitalistes et autres écoles de pensée? Trois slogans suffisent.

Or, le libertarianisme constitue précisément une famille de philosophies politiques, traversée par d’importants désaccords sur la propriété, le rôle de l’État, les institutions, la justice et les limites légitimes de la coercition. Certains libertariens sont anarchistes. D’autres défendent un État minimal chargé notamment de la police, de la justice et de la défense. D’autres encore se réclament davantage du libéralisme classique que de l’anarchisme.

On peut parfaitement considérer toutes ces écoles comme erronées. Mais encore faudrait-il savoir laquelle on attaque. Fortier préfère fabriquer un libertarien imaginaire qui déteste toute institution, se moque de la puissance des entreprises et rêve simplement de ne plus payer d’impôts. Une fois cet épouvantail construit, il ne reste évidemment plus qu’à le brûler.

C’est efficace, mais c’est surtout exactement ce qu’un intellectuel devrait normalement reprocher à « l’infopinion ».

Même la chronologie devient facultative

Il y a ensuite le passage beaucoup plus sérieux concernant Alexandre Bissonnette. Fortier rappelle l’attentat du 29 janvier 2017 contre la Grande Mosquée de Québec, qui a fait six morts, puis écrit qu’« après son arrestation », Duhaime a déclaré que Bissonnette était un « prisonnier politique ».

La formulation produit un effet narratif évident : massacre, arrestation, déclaration de Duhaime. Sauf que le propos documenté remonte à octobre 2018, près de deux ans plus tard, dans le contexte d’une controverse concernant une enseignante qui avait elle-même utilisé cette expression. Duhaime a effectivement défendu la qualification, en expliquant qu’il employait « politique » au sens de la motivation du crime. Il ne niait évidemment ni le crime ni la nécessité de l’incarcération.

On peut juger cette terminologie grotesque, inutile ou profondément maladroite. Je n’ai aucune difficulté à le faire. Mais pourquoi réarranger la chronologie, surtout dans un texte qui reproche quelques paragraphes plus tôt à Duhaime de considérer que « le vraisemblable suffit »? Le vraisemblable semble finalement jouir d’une certaine popularité des deux côtés.

Et finalement, le grec

Puis arrive la grande finale. Fortier convoque la Grèce antique pour expliquer l’origine du mot idiot. Selon son récit, les Grecs auraient créé Idion pour désigner cette attitude consistant à se retirer dans sa vie privée et à mépriser l’action collective : « Un idiot. »

C’est tellement parfait qu’on aimerait que ce soit vrai. Le terme grec pertinent est idiōtēs, dérivé de idios. Il pouvait notamment désigner un particulier, un simple citoyen, un profane ou quelqu’un n’exerçant pas une fonction publique. Le mot a ensuite subi une longue évolution sémantique avant de donner notre « idiot » moderne. Réduire toute cette histoire à « les Grecs appelaient idiot celui qui refusait l’engagement civique » relève précisément de cette jolie étymologie politique que l’on répète parce qu’elle raconte une meilleure histoire que la réalité.

Et c’est là que l’article devient presque une œuvre d’art involontaire. Fortier reproche à Duhaime de transformer le commentaire en spectacle, puis commence son texte par son « regard d’épagneul dépressif ». Il lui reproche son absence de savoir, puis escamote son parcours universitaire et professionnel. Il dénonce son rapport approximatif aux faits, puis rapproche artificiellement une déclaration de 2018 d’un attentat commis en 2017.

Il présente ensuite le libertarianisme comme une philosophie inventée par Ayn Rand, alors qu’elle n’en est pas l’inventrice et refusait elle-même l’étiquette. Il réduit toute une famille philosophique à trois slogans et, pour couronner le tout, termine par une petite leçon de grec antique beaucoup moins solide qu’elle n’en a l’air.

On peut détester Éric Duhaime. On peut critiquer ses années de radio, ses provocations, son programme politique, son libertarianisme et quelques déclarations franchement discutables. Il existe suffisamment de matière réelle pour ne pas avoir besoin d’en inventer.

C’est justement ce qui rend le texte de Mark Fortier si fascinant. Il voulait démontrer qu’Éric Duhaime appartenait à cette époque où l’opinion remplace le savoir et où l’effet recherché l’emporte sur la précision. Pour le démontrer, il a écrit exactement ce genre de texte.

Mark Fortier cherchait l’idiot du village. Il aurait peut-être dû commencer par vérifier s’il n’était pas devant un miroir.

Vous avez apprécié cette chronique ?

L'information indépendante a une valeur inestimable, mais sa diffusion a un coût. Chez Pilule Rouge, nous avons fait le choix de laisser tous nos articles en libre accès. Aucun mur de paie, aucune censure corporative.

Derrière cet article, il y a le travail d'une équipe qui opère ce site de façon 100 % bénévole et indépendante. Si ce texte vous a informé, fait réfléchir ou vous a apporté de la valeur, envisagez de soutenir notre mission.

Chaque contribution, même minime, aide directement à payer nos frais technologiques et assure la survie d'une plateforme d'information libre au Québec.

Vous ne pouvez pas faire de don pour le moment ? Aidez-nous énormément en partageant cet article sur vos réseaux sociaux !
Article précédent
Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen, alias Le Blond Modéré, est membre des Trois Afueras et collaborateur du podcast Ian & Frank. Titulaire d'une formation en relations internationales à l'Université de Sherbrooke, il s'intéresse particulièrement à la géopolitique, aux zones d'influence et aux différentes formes de pouvoir.

Du Même Auteur