Le mariage recule partout au Canada. Mais il ne recule pas partout à la même vitesse.
C’est le principal constat du nouveau rapport de Cardus, The Canadian Married Family Index, signé par Peter Jon Mitchell et Jeneya Ko. Pour la première fois, les auteurs mesurent l’évolution de la famille mariée dans chaque province et territoire sur une période de vingt ans.
Le constat est net : entre 2001 et 2021, l’Indice de la famille mariée a diminué dans chaque province et territoire, sans exception.
Mais derrière cette tendance nationale se cachent des écarts considérables.
Un déclin national, mais profondément inégal
L’Indice de la famille mariée canadienne combine trois indicateurs :
- le taux de fécondité synthétique;
- la proportion des adultes de 25 à 54 ans qui sont mariés;
- la proportion des enfants de 0 à 14 ans vivant avec des parents mariés.
Les auteurs établissent ensuite l’année 2001 comme point de référence pour chaque juridiction et mesurent l’évolution de ces trois indicateurs jusqu’en 2021.
Cette méthode permet d’évaluer le rythme du changement à l’intérieur de chaque province ou territoire, plutôt que de simplement établir un classement entre les différentes juridictions.
Le résultat demeure frappant.
L’Alberta connaît le recul le plus limité : huit points entre 2001 et 2021, pour un score final de 91,56. Le Nunavut se situe à l’autre extrémité, avec une baisse de 29,34 points.
Le contraste régional est également difficile à ignorer. L’Ontario et les provinces situées à l’ouest connaissent généralement un recul moins prononcé que les provinces de l’Est.
Le Canada ne connaît donc pas une seule transformation familiale. Il en connaît plusieurs, à des rythmes différents.
Le Québec, un cas particulièrement révélateur
Le Québec constitue l’un des cas les plus révélateurs.
Son indice recule fortement entre 2001 et 2021. Pourtant, cette évolution ne s’explique pas principalement par une baisse de la fécondité. Le taux de fécondité québécois a même légèrement augmenté, en moyenne, au cours de la période étudiée.
Ce sont surtout les deux autres composantes de l’indice qui se détériorent : la proportion d’adultes mariés et celle des enfants vivant avec des parents mariés.
Le phénomène est particulièrement visible dans la progression de l’union libre. Au Québec, presque autant d’enfants vivent dans une famille composée de parents en union libre que dans une famille composée de parents mariés.
Cette réalité distingue fortement le Québec du reste du pays et conduit les auteurs à accorder une place importante aux différences culturelles dans l’explication des comportements familiaux.
Le désir de mariage demeure
Le rapport rappelle cependant que le recul du mariage ne signifie pas nécessairement que les Canadiens ont cessé de vouloir se marier.
Un sondage réalisé par Cardus avec l’Institut Angus Reid auprès de Canadiens célibataires âgés de 18 à 44 ans montre que 62 % des hommes et 58 % des femmes considèrent qu’il est important de se marier un jour.
C’est un résultat important.
Le désir de mariage semble avoir mieux résisté que la pratique du mariage elle-même.
La question devient alors : qu’est-ce qui empêche certains Canadiens de transformer cette intention en réalité?
Cardus identifie plusieurs obstacles économiques. Le coût du logement, la précarité de l’emploi et l’augmentation générale du coût de la vie peuvent retarder la formation d’une famille. Les jeunes adultes peuvent également arbitrer plus longtemps entre leurs objectifs personnels, professionnels et familiaux.
Le rapport observe aussi une accélération du recul entre 2016 et 2021 dans toutes les juridictions. La pandémie constitue évidemment une rupture importante au cours de cette période, avec une combinaison d’incertitude économique, de perturbations sociales et d’une baisse du nombre de mariages enregistrés en 2020.
Mariage et stabilité familiale
Mais l’analyse de Cardus ne porte pas uniquement sur la formation des unions. Elle s’intéresse également à leur stabilité.
Les données citées dans le rapport montrent que les enfants vivant avec des parents mariés sont beaucoup plus susceptibles de vivre dans une famille intacte que ceux vivant avec des parents en union libre.
En 2021, environ 93 % des enfants de 0 à 14 ans vivant avec des parents mariés vivaient dans une famille intacte, contre environ 71 % de ceux vivant avec des parents en union libre.
Cardus met également en évidence la littérature établissant des associations statistiques entre le mariage et différents résultats sociaux et économiques : santé et bien-être, mobilité sociale, niveau de scolarité ainsi que certains comportements à risque chez les enfants.
Il faut toutefois être précis.
Une association statistique n’est pas une preuve de causalité.
Les personnes qui se marient ne sont pas nécessairement comparables à celles qui ne se marient pas. Le revenu, l’éducation, les perspectives d’emploi, les valeurs, la religion, la stabilité personnelle et de nombreux autres facteurs peuvent influencer simultanément le mariage et les résultats observés.
Cette prudence ne diminue pas l’importance du phénomène. Elle indique simplement que la prochaine étape doit consister en une analyse causale plus rigoureuse.
Le document souligne également une observation intéressante : les régions où l’indice diminue le plus fortement — notamment le Québec et les provinces de l’Atlantique — affichent également des pourcentages plus élevés d’enfants ayant vécu le divorce ou la séparation de leurs parents.
Au Québec, cette proportion atteint 23 %, contre 18 % pour l’ensemble du Canada.
Le portrait qui se dégage est donc celui d’une transformation profonde de la structure familiale canadienne, mais dont l’intensité varie fortement selon les territoires.
Et c’est précisément ici qu’un facteur mérite davantage d’attention.
L’angle mort juridique
Cardus insiste sur les facteurs culturels et économiques. C’est pertinent.
Mais il manque une dimension institutionnelle : le droit de la famille n’est pas le même partout au Canada.
La Constitution répartit les compétences entre Ottawa et les provinces. Le Parlement fédéral possède notamment la compétence sur le mariage et le divorce. Les provinces disposent, quant à elles, d’importantes compétences en matière de célébration du mariage, de propriété et de droits civils.
Cette répartition signifie que les Canadiens ne font pas nécessairement face aux mêmes conséquences juridiques lorsqu’ils se marient, cohabitent ou mettent fin à leur union.
Le Québec est particulièrement intéressant à cet égard.
Le droit québécois traite différemment les couples mariés et les conjoints de fait sur plusieurs questions patrimoniales ainsi qu’en matière d’obligations découlant de la rupture. D’autres provinces ont adopté des réformes qui ont rapproché, dans certaines circonstances, les droits des conjoints de fait de ceux des couples mariés.
L’angle institutionnel mérite d’être étudié
Cela ne prouve pas que le droit québécois explique le recul du mariage. Cette variable doit être étudiée de manière objective et approfondie.
Les différences entre les provinces constituent toutefois un terrain particulièrement intéressant pour analyser l’influence des règles juridiques sur les comportements familiaux, en interaction avec les facteurs culturels et économiques.
Cette piste rejoint d’ailleurs des réflexions déjà présentes chez Cardus.
Dans le cadre d’une demande de précision et d’une question que j’ai adressées par courriel à l’un des auteurs, Peter Jon Mitchell a reconnu que la distinction entre le droit civil et la common law, ainsi que son lien éventuel avec les résultats observés, méritait davantage d’analyse.
Il a également mentionné que Cardus avait étudié les réformes provinciales du droit de la famille au cours des deux dernières décennies et discuté de la possibilité d’un projet comparatif mettant en relation ces différents régimes avec l’évolution de l’indice.
L’enjeu n’est pas de remplacer une explication culturelle par une explication juridique, mais de comprendre comment ces facteurs interagissent.
La culture, l’économie et les institutions comptent toutes.
Les écarts entre les provinces offrent une occasion de mesurer, plutôt que de présumer, l’impact du droit sur l’évolution de la famille canadienne.
Sources
Loi constitutionnelle de 1867, 30 & 31 Victoria, c. 3, art. 91(26).
Loi constitutionnelle de 1867, 30 & 31 Victoria, c. 3, art. 92(12), (13) et (16).
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