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Argentine et Québec : deux trajectoires économiques opposées

Au moment où l’Argentine sous Javier Milei connaît un redressement spectaculaire, le Québec patauge dans l’immobilisme budgétaire. Tandis que Buenos Aires rogne à grande peine sur ses dépenses et maîtrise enfin la planche à billets, Québec entretient un appareil étatique pléthorique et s’en remet lourdement aux transferts fédéraux. Ce contraste frontal est aujourd’hui indéniable : l’économie argentine, libérée de contraintes populistes, rebondit vigoureusement, alors que le modèle québécois, prisonnier de la bureaucratie et de la dépendance fédérale, enregistre une croissance atone. Dès l’introduction, le contraste saute aux yeux.

Les réformes radicales du gouvernement Milei

Depuis sa victoire de décembre 2023, Javier Milei n’a cessé de lancer des réformes économiques libérales radicales. Dans les premières semaines, il a annoncé l’arrêt de toute création monétaire (« fin de la planche à billets ») et l’abandon du régime de change fixe, passant à une flottation encadrée du peso. Le gouvernement a placé les taux d’intérêt à des niveaux exorbitants (jusqu’à 124 %), privant ainsi l’inflation de l’ancien carburant facilité par l’expansion monétaire. Parallèlement, le budget a été rigoureusement assaini : au cours de sa première année, Milei a réduit les dépenses publiques de l’ordre de 30 % en termes réels. Des milliers de postes publics ont été supprimés : 25 000 fonctionnaires ont déjà quitté l’administration (plus quelques milliers de contrats non renouvelés) en six mois, dans une logique clairement affichée de démantèlement des « dépenses superflues ». Le résultat budgétaire est spectaculaire : après des décennies de déficit abyssal, l’Argentine a atteint pour 2024 un surplus primaire de l’ordre de 1,8 % du PIB (le premier excédent en plus de dix ans), avec pour objectif d’équilibrer complètement les comptes en 2025. Milei a même institué un régime d’austérité fiscale assumée, reprenant l’arsenal du FMI, afin d’imprimer la discipline dans les comptes publics.

Ces coupes budgétaires ont été complétées par une vaste déréglementation. Les barrières aux affaires ont été abaissées et un « régime d’incitation aux grands investissements » (RIGI) a été mis en place pour attirer des capitaux étrangers. Milei a défait des décennies de subventions généralisées : les subventions aux énergies (électricité, gaz) sont en cours de suppression, tandis que les taxes à l’exportation sur l’industrie et l’agriculture sont drastiquement réduites ou abolies pour relancer la compétitivité extérieure. En clair, le pays se convertit à un libéralisme « ultra » : la taille de l’État fond, la sphère marchande gonfle. Même le secteur financier était touché : les contrôles de change ont été levés presque d’un trait, faisant tomber l’écart entre le cours officiel du peso et le taux parallèle à moins de 5 %. En avril 2025, Milei a levé le crawl du peso et défini une large bande de fluctuation (environ 1 000 – 1 400 pesos par dollar), stabilisant la monnaie tout en libérant progressivement le commerce des devises.

Quelques chiffres du redressement

Ces mesures draconiennes ont rapidement produit des effets tangibles sur les indicateurs économiques. L’inflation, jadis galopante, est enfin en forte décélération. En décembre 2024, le taux annuel était redescendu de près de 300 % (au pic) à environ 100 %, puis à 84,5 % début 2025, et à seulement 36,6 % en glissement annuel en juillet 2025, 15 mois consécutifs de ralentissement du rythme des prix. Même les mois récents ne dépassent guère 2 % d’inflation, un niveau inédit depuis le début de la crise. Le gouvernement s’attend à finir 2025 aux alentours de 20-25 % d’inflation annuelle, un bond de qualité par rapport aux années précédentes. Il ne s’agit plus de statistiques officielles fantaisistes : le consensus des analystes table sur une poursuite de l’amaigrissement monétaire et une consolidation de la monnaie.

Sur le plan de l’activité réelle, l’Argentine sort de la récession. Après une contraction d’environ -4 % du PIB en 2024 (le seul pays du G20 à plonger ainsi), les projections internationales annoncent une croissance vivace. Le FMI prévoit une expansion de l’ordre de +5,5 % du PIB pour 2025. Les premiers signes de relance sont déjà visibles : l’activité économique reprend, les consommateurs dopés par la stabilisation monétaire et les salaires réels progressivement revalorisés recommencent à consommer, et l’investissement privé réagit. Le pays s’ouvre de nouveau au crédit international. Ainsi, l’Argentine est parvenue à refinancer sa dette à des taux raisonnables, elle a émis 1,1 milliard $ de nouveaux emprunts au premier trimestre 2025, plus du double qu’un an auparavant. Les exportations rebondissent sous l’effet d’une monnaie moins artificiellement bon marché et d’un climat politique plus prévisible.

Côté finances publiques, la situation s’est entièrement retournée : l’administration affiche un excédent primaire historique. Le surplus a atteint 1,8 % du PIB en 2024, alors que le déficit primaire culminait à près de -3 % du PIB quelques mois auparavant. La balance courante, jadis exsangue, tend elle aussi vers l’équilibre (déficit projeté modéré, 1,7 % du PIB). Les réserves internationales se reconstituent lentement grâce à un accord FMI record de 20 milliards $ (la deuxième enveloppe la plus importante jamais accordée au Fonds). En résumé, Milei a transformé la trajectoire macroéconomique : politique fiscale rigoureuse, monnaie assainie, déficits en recul, inflation sur le point d’être maîtrisée. L’Argentine se remet à attirer les investisseurs extérieurs, déjà 12 milliards $ d’engagements d’investissements (dans l’énergie et les mines) étaient annoncés au titre du RIGI, et de nouvelles privatisations sont en préparation. Aucun de ces résultats n’a échappé aux grandes institutions économiques internationales : le FMI salue la stabilisation et prédit l’inflation sous les 30 % d’ici fin 2025, tandis que les agences de notation ont relevé la note du pays grâce au « coup de balai » budgétaire.

Québec : croissance atone et faiblesses structurelles

Le contraste avec le Québec ne pourrait être plus dur. Tandis que l’Argentine redresse ses comptes à marche forcée, le Québec poursuit dans une immobilité douillette. Au cours des deux dernières années, la croissance économique québécoise est restée très modeste (+0,6 % en 2023, +1,3 % en 2024), reflétant un climat de gestion prudente, mais aussi de peu d’initiatives structurelles. À titre de comparaison, l’Argentine pourrait bientôt voir son PIB bondir de plus de 5 % en un an. Cette différence n’est pas qu’un coup d’épée dans l’eau, elle s’ajoute à l’inertie budgétaire. Pour l’exercice 2024-2025, le gouvernement du Québec affiche un déficit de 4,9 milliards $ (0,8 % du PIB), une amélioration timide sur le déficit prévu, mais un bilan encore loin de l’équilibre. Même en ajoutant le Fonds des générations, la province accuse toujours un déficit budgétaire « au sens strict » de 7,3 milliards $ (1,2 % du PIB). Autrement dit, Québec n’est pas sorti du rouge alors que l’Argentine a touché l’excédent. Les revenus autonomes québécois augmentent (+7,2 % en 2024-25), mais ils sont entièrement absorbés par une croissance des dépenses (+6,2 %) qui reste élevée. Les engagements fédéraux masquent le reste : Québec tiendra encore pour 2025-26 près de 29,3 milliards $ de subventions fédérales, dont 13,6 milliards $ en paiements de péréquation. Cette manne illustre la dépendance du Québec : c’est le second poste de dépenses autogéré le plus lourd pour Ottawa, loin devant l’Alberta qui n’en reçoit quasiment pas. Cette péréquation, couplée à des transferts sociaux massifs (santé, éducation, etc.), permet au gouvernement de retarder des réformes impopulaires.

Plus profondément, le Québec souffre de lourdeurs structurelles que l’exemple argentin met en lumière. Son secteur public est tout simplement hypertrophié : fin 2024, le gouvernement québécois employait l’équivalent de 624 711 postes à plein temps, soit une hausse de 22,3 % par rapport à 2018 (la croissance de la population n’était que de 8 % sur la même période). François Legault avait promis de sabrer 5 000 postes, mais c’est l’inverse qui s’est produit : 113 892 emplois de plus en six ans, avec pour conséquence une envolée des dépenses salariales de l’État (+52 % sur six ans selon la presse). On embauche partout, dans la santé, l’éducation, les organismes parapublics, au palais de l’Assemblée, au municipal, à tel point que le Québec compte aujourd’hui 24,2 % de travailleurs publics parmi tous ses salariés, contre seulement 20 % en Ontario. Ce record national ne favorise pas l’innovation ni la productivité : il transforme la province en « Paris de l’Amérique du Nord », avec des effectifs démultipliés sans gains d’efficacité apparents. Le syndicat et l’appareil politique défendent la masse salariale grandissante, mais la facture est lourde (le Québec compte 38,6 % de dette nette en proportion du PIB, contre 29 % en moyenne canadienne). Cette dérive bureaucratique a d’ailleurs fait dégringoler la cote de crédit provinciale de Standard & Poor’s, preuve de l’impatience des marchés face à une explosion de dépenses sociales et salariales jamais remise en question.

Au-delà de la taille de l’État, le Québec accumule d’autres faiblesses : sa productivité du travail peine à progresser. Comme le souligne l’Institut économique de Montréal, le Canada accuse un retard de près de 17 % par rapport à la moyenne des pays du G7 en PIB par heure travaillée. Le Québec ne fait guère mieux. Cette stagnation de la productivité témoigne du manque d’investissement dans l’innovation et les infrastructures privées, ainsi que d’une régulation tatillonne qui freine la concurrence. Pendant ce temps, l’entrepreneur californien ou texan voit son économie décoller, tandis que nos fonctionnaires croissent, et nos usines stagnent.

Enfin, la vulnérabilité financière du Québec est exposée par sa dépendance aux transferts fédéraux et à l’endettement. Les gouvernements québécois successifs ont accumulé 235,9 milliards $ de dette nette, soit 38,6 % du PIB, un seuil élevé que seule l’Alberta est loin de relever en dessous (9 %). À l’autre bout du pays, la même année ontarienne, ce ratio provincial culminait autour de 29 %. Pour ne pas plonger, Québec s’en remet donc au chèque fédéral : péréquation, CHT, CST… Ces 28-29 milliards $ annuels de transferts représentant près de 23 % des dépenses autonomes masquent les déficits récurrents. Cette « poche de péréquation », comme on la nomme, a aidé Québec à retarder les réformes indispensables. Il est symptomatique que dans le discours public québécois, on parle beaucoup de souveraineté fiscale et d’identité, mais guère de productivité ou de compétitivité.

Le silence coupable des élites québécoises

Face à ce spectacle, le mutisme des médias et milieux universitaires québécois est assourdissant. Aucune grande tribune anglophone ou francophone ne s’est émue des prouesses argentines. Pas un éditorial n’a salué la série de succès macroéconomiques de Milei. Les organisations syndicales et la nomenklatura académique, largement acquises aux dogmes interventionnistes, semblent ignorer les faits qui démentent leurs préjugés. Ce silence idéologique ne doit rien au hasard : souligner l’efficacité des réformes libérales du président argentin risquerait de valider implicitement l’idée d’assouplir ici les rigidités sociales et budgétaires, thèse honnie dans les cénacles progressistes québécois. Il est symptomatique qu’un chercheur de l’Université Laval, s’il dresse un « bilan positif » en Argentine, insiste surtout sur la polarisation politique et les risques démocratiques, évitant soigneusement toute comparaison avec la situation locale.

En réalité, ce silence marque un aveu : beaucoup redoutent que le suivi honnête du cas argentin mette à mal le consensus québécois. Reconnaître le succès de politiques libérales, ce serait tacitement reconnaître que le Québec a choisi une voie plus coûteuse. Les médias et universitaires du Québec ont préféré donc occulter le sujet, comme s’il était trop dérangeant. Ce déni idéologique est intolérable pour un lecteur exigeant : l’économie n’est pas un dogme, c’est une science de l’observation. Cacher la réalité argentine équivaut à priver le débat public d’informations essentielles.

Quelle leçon pour le Québec ?

Il est plus que temps de tirer des enseignements du cas argentin, non pas pour l’imiter aveuglément (le Québec n’a ni la même monnaie ni les mêmes opportunités de privatisations), mais pour remettre en question le statu quo. L’expérience de Milei prouve qu’un pays englué dans la crise peut exploser ses dépenses pour rétablir ses finances publiques sans pour autant couler l’économie à long terme. Elle montre qu’une politique monétaire crédible, fin des financements monétaires du déficit, même avec de forts taux, permet de casser durablement l’inflation. Elle illustre aussi les coûts sociaux de ces réformes, baisse du pouvoir d’achat, récessions ponctuelles, des coûts certes douloureux, mais maîtrisables et acceptés temporairement par la population quand la finalité est claire. Pour le Québec, l’argument principal doit être : et si nous faisions une part de cet effort pragmatique?

Concrètement, le Québec devrait se poser les vraies questions. Peut-on continuer à augmenter impunément le nombre d’employés publics, qui a bondi de 22 % en six ans? Ne vaudrait-il pas la peine d’auditer sérieusement les « gnocchis » et les doublons dans l’appareil québécois, les mêmes qu’en Argentine Milei veut éradiquer, plutôt que d’en embaucher toujours plus? Même sans aller jusqu’à 25 000 licenciements, on pourrait raisonnablement stabiliser la masse salariale, au lieu de la faire exploser de 52 % en une génération. On pourrait aussi questionner l’obsession égalisatrice : pourquoi ignorer, comme Milei le propose, l’option de réduire graduellement les impôts ou les taxes d’affaires pour stimuler l’investissement intérieur? L’Argentine montre que ce genre de casse-tête budgétaire peut se résoudre avec un plan cohérent.

Plus largement, l’essai argentin incite à douter de la trajectoire actuelle du Québec. Est-il judicieux de s’appuyer sur la péréquation pour alimenter sans fin l’État-providence, alors qu’une vraie relance économique exigerait de libérer de l’espace économique? Le Québec ne souffre-t-il pas d’un manque d’ambition en matière de productivité, compensé par une lourde taxation du secteur privé, et donc par une dépendance aux transferts? En exposant ces questions, ce n’est pas le libéralisme à la Milei qu’on appelle de ses vœux, mais simplement de cesser l’auto-complaisance. Au lieu de caricaturer la réussite argentine, les élites la considèrent probablement « dans le désert idéologique », nous devons regarder en face les données du terrain.

L’exemple argentin met aussi en lumière le prix du compromis inerte. Après des décennies de croissance modeste et d’endettement croissant, le Québec risque de se retrouver en équilibre précaire face aux prochains chocs. On ne suggère pas une même super-austérité au Québec qu’à Buenos Aires. Mais l’effet de surprise de Milei montre qu’une dose de courage politique, même dans une économie avancée, peut tout changer. Avec notre niveau de vie déjà relativement élevé, l’épreuve d’une politique libérale extrême n’est pas nécessaire ici. En revanche, il serait irresponsable de ne pas au moins envisager certaines réformes structurelles : simplification réglementaire, incitations fiscales ciblées pour l’investissement, évaluation critique de la bureaucratie.

Ce réexamen n’impose pas d’adopter tous les choix argentins, bien sûr. Ni l’utilisation du dollar américain, ni un État minuscule à l’extrême, ni des coupes aveugles dans les services sociaux adaptés au Québec. Mais le Québec ne peut continuer sans se demander si, finalement, sa voie de « social-démocratie à péréquation » mène à une impasse. Le cas argentin incarne un ras-le-bol des distorsions économiques, il est urgent pour les penseurs québécois de l’intégrer au débat public, comme un contre-exemple, un signal d’alarme. En définitive, la « leçon argentine » pourrait être celle-ci : ne jamais laisser croire qu’il existe une « voie royale » sans victime ni effort. Si l’Argentine peut redresser la barre par des moyens éprouvés, pourquoi pas nous tourner vers des réformes audacieuses plutôt que d’augmenter éternellement notre dette et notre bureaucratie?

Bref, l’Argentine de Milei démontre qu’une relance économique authentique est possible lorsqu’on ose rompre avec le modèle antérieur. Le Québec gagnerait à étudier ce cas, non pour l’ériger en modèle unique, mais pour ouvrir les yeux : les politiques d’interventionnisme complaisant jusqu’ici vantées ont leurs limites. Rester sur la trajectoire actuelle, sans au moins débattre de nouvelles idées, serait mépriser les immenses sacrifices consentis par d’autres. L’enjeu est simple : nos décideurs et intellectuels sont-ils prêts à admettre que la vérité économique est parfois hors de notre zone de confort idéologique? Si la réponse est non, alors le statu quo québécois est bien plus risqué qu’on ne le croit.

Pour la première fois depuis des décennies, l’Argentine semble sortir du chaos économique grâce au virage libéral audacieux imprimé par le président Javier Milei. L’hyperinflation a été jugulée, l’État obèse mis au régime sec et la confiance des investisseurs renaît. Pourtant, au Québec, c’est le silence radio face à cette transformation historique sans doute parce qu’elle ébranle nos propres dogmes étatistes. Il est temps de briser ce mutisme : l’exemple argentin offre au Québec une leçon précieuse en débureaucratisation, discipline budgétaire et liberté économique.

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Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen, alias Le Blond Modéré, est membre des Trois Afueras et collaborateur du podcast Ian & Frank. Titulaire d'une formation en relations internationales à l'Université de Sherbrooke, il s'intéresse particulièrement à la géopolitique, aux zones d'influence et aux différentes formes de pouvoir.

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