Vendredi, avril 10, 2026

Les Plus Populaires

À lire aussi

Au-delà du « one size fits all » : repenser le financement de l’éducation 

En mai 2025, j’écrivais un texte intitulé Plaidoirie pour l’autonomie scolaire. J’y défendais une idée simple, mais dérangeante : si l’on veut sortir du « one size fits all » en éducation, il faut cesser de financer un système et commencer à financer les élèves, notamment par l’instauration d’un bon d’éducation.

Un an plus tard, une réforme portée par Sonia LeBel prétend s’attaquer à la centralisation du réseau. Une tentative de décentralisation, nous dit-on. Une modernisation. Une fin annoncée de la microgestion.

Mais derrière les mots, une question demeure : parle-t-on réellement d’autonomie… ou simplement d’un réaménagement du contrôle?

Flexibilité administrative ou autonomie décisionnelle

Rappelons les faits. Jusqu’à récemment, 261 enveloppes budgétaires dictaient l’allocation des ressources dans le réseau scolaire. Chaque nouvelle priorité politique ou promesse électorale venait avec sa propre enveloppe : à chaque problème, sa ligne budgétaire.

Le contrôle ne passait pas par les classes. Le technocrate ne descend pas sur le terrain ; il agit en amont, segmentant les flux financiers. Il ne dicte pas comment enseigner, mais ce qui peut être financé et dans quelles proportions, orientant indirectement l’action des écoles. Même un projet éducatif révolutionnaire a peu de chances de voir le jour s’il ne cadre pas avec le financement ministériel. Sans jamais entrer dans une école, le centre impose ses priorités : non par décret pédagogique, mais par architecture budgétaire.

La réforme de Sonia LeBel réduit les 261 enveloppes à 37 catégories. Moins de cases, plus de flexibilité? Oui, mais fondamentalement, rien ne change : le ministère définit toujours les grandes priorités, les centres de services demeurent intermédiaires, et les écoles restent au bout de la chaîne. On ne supprime pas la centralisation, on la reconfigure, voire on la déplace. Plusieurs directions ont compris que cette réforme risque de transformer une centralisation ministérielle en centralisation locale, sans jamais remettre en question la logique du contrôle.

C’est là toute la limite de ce type de réforme : elle traite la gestion, alors que le problème réside dans le système lui-même. On ne corrige pas un modèle centralisé en le rendant plus flexible. On le corrige en cessant de centraliser.

Décentralisation ou déconcentration

La réforme actuelle se présente comme une décentralisation, mais il est crucial de distinguer deux notions souvent confondues : la décentralisation et la déconcentration. La première transfère un pouvoir réel à des acteurs autonomes, capables de décisions indépendantes et responsables localement. La seconde redistribue des responsabilités à l’intérieur de l’État : le pouvoir est déplacé, mais reste encadré et contrôlé par le centre.

Ici, il s’agit clairement de déconcentration. Le ministère délègue certaines marges de manœuvre aux centres de services scolaires, qui restent subordonnés et appliquent des orientations qu’ils ne définissent pas. Pour les écoles, le changement est surtout cosmétique : elles ne gagnent pas en autonomie, elles changent juste de niveau hiérarchique de référence.

Ce phénomène dépasse l’éducation : Santé Québec et Mobilité Infra Québec illustrent la même logique ; centraliser la stratégie, déconcentrer l’exécution. Cette approche peut améliorer légèrement l’efficacité administrative, mais elle ne transforme pas la nature du système : rendre plus efficace un mauvais modèle ne le rend pas bon.

Le mythe du « one size fits all »

Le modèle actuel de financement de l’éducation repose sur l’uniformisation. L’objectif est clair : assurer un niveau de service minimal à l’échelle du territoire, indépendamment des réalités locales.

Souvent résumé par « one size fits all », il vise l’équité, mais produit plutôt un « one size fits most » : un modèle standardisé, moyen statistique, qui ignore la diversité des besoins.

Cette standardisation crée d’importantes inefficacités. Les directions sont contraintes par des règles budgétaires rigides : certains postes sont surfinancés selon les priorités centrales, d’autres besoins critiques restent non couverts. Résultat : un écart structurel entre ressources disponibles et besoins réels.

Ce décalage n’est pas qu’un problème de gestion : il résulte d’un modèle qui privilégie l’uniformité au détriment de l’adaptation. Tant que l’on financera des structures plutôt que les élèves, aucune réforme administrative ne corrigera les dérives.

Pour remédier à cela, le financement doit suivre l’élève. La direction doit recevoir une enveloppe globale par élève, pas passer de 261 enveloppes à 37. L’expérience suédoise le montre : financer l’élève plutôt que la structure permet au système de s’adapter aux besoins réels. Les bons d’éducation y ont aidé les écoles à mieux suivre les élèves à risque et à réduire le décrochage, surtout chez les jeunes défavorisés.

Le principe clé : quand les écoles répondent aux besoins réels des élèves, elles ont intérêt à les garder engagés. Ce n’est pas un miracle, mais une preuve que liberté et responsabilité locales peuvent sauver des jeunes qui, autrement, auraient décroché.

Liberté locale, responsabilité réelle

Pour briser le « one size fits most » et répondre aux besoins réels de chaque élève, il faut financer l’élève plutôt que la structure. Donner aux directions la responsabilité d’une enveloppe par élève, avec liberté et responsabilité d’adapter les ressources au contexte, voilà ce qui change la donne. Pour ce faire, le bon d’éducation est probablement la meilleure solution.

Les expériences vécues en Suède et aux Pays-Bas parlent d’elles-mêmes.

L’expérience suédoise depuis 1992 démontre que, bien que ce n’est pas nécessairement un miracle pédagogique, la démonstration est claire que la liberté locale accompagnée de responsabilité réduit le décrochage et soutient mieux les élèves à risque.

Le modèle néerlandais en offre une démonstration plus aboutie. Depuis plus d’un siècle, les Pays-Bas financent l’élève plutôt que la structure, permettant à une diversité d’écoles, publiques et privées, de coexister, et compétitionner, sur un pied d’égalité. Résultat : un système stable, performant et réellement pluraliste, où le choix n’est pas réservé à une élite et où les établissements disposent d’une autonomie concrète pour répondre aux besoins de leur milieu. Ce n’est pas une expérience ponctuelle ni une réforme à ajuster aux cinq ans, mais une preuve durable qu’un financement centré sur l’élève peut concilier liberté, responsabilité et qualité éducative.

Parce qu’après tout, l’autonomie scolaire ne se décrète pas dans un ministère ; elle se construit là où l’éducation se vit : dans les écoles, au plus près des élèves.

Cesser de financer des structures pour financer les élèves, c’est leur donner enfin une vraie chance de réussir. Tout le reste n’est qu’un habillage de flexibilité administrative.

YouTube
Rejoignez notre communauté !

Ne manquez aucune de nos vidéos et plongez dans nos podcasts captivants ! Abonnez-vous dès maintenant à notre chaîne YouTube et activez la cloche pour rester informé des dernières sorties.

Patreon
Contenu exclusif pour vous !

Accédez à des épisodes inédits, des coulisses et des bonus exclusifs en rejoignant notre communauté sur Patreon. Votre soutien nous aide à créer encore plus de contenu de qualité !

PayPal
Soutenez-nous avec un don !

Aidez-nous à continuer à produire du contenu de qualité en faisant un don via PayPal. Chaque contribution, grande ou petite, fait une énorme différence pour notre projet !

Abonne-toi au Patreon pour débloquer :

🎙 Tous les podcasts en version intégrale
⏱ Accès en primeur, parfois sans délai
📬 Contenus exclusifs et sans publicité
💬 Accès au Discord privé
🤝 Soutien direct à Ian & Frank

Francis Hamelin
Francis Hamelin
Francis Hamelin, #MakeThePLQLiberalAgain, est membre des Trois Afueras et écrivain amateur. Technicien en génie mécanique et industriel, il s'intéresse particulièrement aux politiques publiques, l'économie et à la productivité des entreprises et des individus.

Du Même Auteur