Jeudi, mars 12, 2026

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CASA l’autopsie d’un État qui se ment à lui-même

Il fallait une commission pour nous dire ce que le réel criait déjà.

Il fallait 500 pages pour constater que le problème n’était pas un bogue, mais une culture. Que le fiasco SAAQclic n’était pas un accident, mais l’aboutissement logique d’un système qui se croit plus intelligent que ses propres règles.

Le Rapport de la Commission d’enquête sur la modernisation des systèmes informatiques de la SAAQ n’est pas simplement un document administratif. C’est une autopsie. Et comme toute autopsie sérieuse, il révèle moins la cause immédiate du décès que la maladie chronique qui l’a rendu inévitable.

CASA était trop vaste, trop ambitieux, trop rapide. La Commission le dit noir sur blanc. Un mégaprojet conçu dès le départ à haut risque. On a voulu tout refaire, d’un coup, dans une seule architecture intégrée, comme si l’État pouvait se réinventer par décret technologique.

On a centralisé les décisions.
On a allégé les encadrements.
On a fragmenté l’information budgétaire.
On a rassuré pendant que les coûts grimpaient.

Le contrat initial de 458 millions devient 620. Puis davantage. Les replanifications s’accumulent. Les litiges surgissent. Les ajustements budgétaires se déplacent d’une enveloppe à l’autre. La reddition de comptes devient technique, opaque, presque ésotérique.

Et pourtant, le discours officiel demeure serein.

Ce n’est pas l’incompétence qui domine CASA. C’est l’obsession de réussir à tout prix.

La Commission parle d’une gouvernance centralisée, d’une direction vouée à réaliser le programme coûte que coûte, d’une banalisation des règles contractuelles, d’un camouflage des dépassements. Elle constate même que des informations fallacieuses ont été transmises aux parlementaires et aux ministres.

Il ne s’agit plus d’erreur.
Il s’agit d’un état d’esprit.

Un état d’esprit où l’on confond ambition et prudence. Où l’on considère la réglementation comme un obstacle à contourner plutôt qu’une balise à respecter. Où l’on croit que la modernité justifie les raccourcis.

Le cœur du problème n’est pas technique. Il est institutionnel.

Le modèle québécois de décentralisation des sociétés d’État crée une zone grise permanente. Autonomie administrative d’un côté. Responsabilité ministérielle théorique de l’autre. Conseil du trésor qui autorise. Ministres qui approuvent. Conseil d’administration qui supervise. Directions qui exécutent.

Mais au moment critique, qui assume ?

La Commission souligne les défis de supervision gouvernementale hors hiérarchie traditionnelle. Traduction : quand la chaîne d’imputabilité est diffuse, la vérité devient négociable.

CASA illustre ce flou structurel. On a accordé des allègements réglementaires. On a accepté un processus d’acquisition complexe, avec dialogue compétitif, alliance stratégique, partage de risques mal compris. On a maintenu la narration de maîtrise alors que les coûts dérivaient.

Le système de reddition de comptes a lui-même contribué à l’opacité. Fragmentation du programme. Réallocation fréquente des sommes. Présentation budgétaire qui permettait d’affirmer que le contrat initial était respecté tout en augmentant les dépenses globales.

Ce n’est pas de la fraude spectaculaire. C’est plus subtil. C’est administratif. C’est propre. C’est la bureaucratie dans sa forme la plus raffinée : techniquement conforme, politiquement rassurante, substantiellement trompeuse.

Et puis arrive février 2023.

Les centres ferment. Les files explosent. Le « big bang » numérique rencontre la réalité des citoyens. Les serveurs ne répondent plus. Le discours ne suffit plus. Le politique doit intervenir dans l’urgence.

Ce que la Commission montre, c’est que le déploiement n’était pas suffisamment préparé. Tests incomplets. Risques minimisés. Portée des validations réduite. On a déployé parce qu’il fallait déployer.

Parce qu’un report supplémentaire devenait politiquement plus coûteux que le risque technique.

CASA est donc moins un échec informatique qu’un échec de gouvernance. Un échec de culture organisationnelle. Une incapacité à dire : « Stop. On réduit. On module. On recule. »

La Commission propose des solutions : plafonner la taille des projets, limiter la durée des contrats technologiques, renforcer l’Autorité des marchés publics, créer une entité centralisée spécialisée en transformation numérique, améliorer la transparence.

Ces recommandations sont sensées.

Mais elles ne régleront rien si l’on ne comprend pas la leçon fondamentale.

Le Québec souffre d’une tentation chronique du gigantisme administratif.

On croit qu’un grand projet produit une grande modernité.
On croit qu’une architecture globale produit une cohérence.
On croit qu’une entité supplémentaire corrigera les défaillances de la précédente.

C’est la logique même de la commissionnite que je dénonçais : face à un échec, on ajoute une structure. Face à un flou, on crée un organisme. Face à un problème de responsabilité, on multiplie les couches.

CASA prouve qu’un État peut être sur-encadré et sous-responsable à la fois. Les mécanismes de surveillance existaient : Vérificateur général, Commission de l’administration publique, conseils d’administration, audits internes. Pourtant, la dynamique interne a poursuivi sa trajectoire jusqu’au mur.

Pourquoi ?

Parce que la loyauté au projet a surpassé la loyauté au réel.
Parce que l’on a préféré préserver la narration de contrôle plutôt que d’exposer l’ampleur des dérives.
Parce que dans un système où l’imputabilité est diffuse, l’aveu est toujours retardé.

La Commission note que certaines autorités ont, à certains moments, obtenu des informations fiables sur les problèmes. Autrement dit : les signaux existaient.

Ce qui manquait n’était pas l’information.
Ce qui manquait était la volonté d’en tirer les conséquences.

CASA nous laisse donc avec une question plus large que la SAAQ. Voulons-nous un État capable de limiter ses propres ambitions ?

Un État qui accepte la modularité plutôt que la révolution numérique permanente.
Un État qui considère le plafonnement des projets non comme un aveu de faiblesse, mais comme une preuve de maturité.

La modernisation ne consiste pas à tout transformer d’un coup. Elle consiste à transformer sans se mentir.

CASA restera peut-être comme l’exemple parfait de cette dérive contemporaine : un État qui voulait prouver sa modernité, et qui a exposé sa vulnérabilité.

Une bureaucratie convaincue de sa rationalité, incapable de s’arrêter.
Une gouvernance riche en mécanismes, pauvre en responsabilités.

Le Rapport Gallant n’est pas une conclusion. C’est un miroir. Le miroir d’une personne qui continue de grossir et qui ne veut pas perdre de poids…

Reste à savoir si le Québec aura le courage de s’y regarder ou s’il préférera créer la prochaine commission pour expliquer pourquoi les recommandations n’ont pas suffi.

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Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen, alias Le Blond Modéré, est membre des Trois Afueras et collaborateur du podcast Ian & Frank. Titulaire d'une formation en relations internationales à l'Université de Sherbrooke, il s'intéresse particulièrement à la géopolitique, aux zones d'influence et aux différentes formes de pouvoir.

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