Le State of the Union 2026 de Donald Trump n’était ni l’apocalypse annoncée par ses adversaires ni la transfiguration messianique que décrivent ses plus fervents disciples. C’était autre chose : un discours de consolidation du pouvoir, d’affirmation souverainiste, et de réorganisation agressive de l’État fédéral autour d’un exécutif assumé comme moteur unique du redressement national. Il faut le lire avec calme, sans spasme pavlovien, mais aussi sans abandon critique. Ni avec la louange d’un adorateur zélé ni avec le réflexe du Trump derangement syndrome.
La trame centrale du discours repose sur une idée simple : l’Amérique aurait été affaiblie par un mélange toxique de bureaucratie, d’ouverture incontrôlée des frontières, de dépendance énergétique volontaire et de dilution culturelle. Trump propose une restauration par la force politique, réglementaire et tarifaire. C’est ici que l’analyste plus libéral (non pas liberal à la anglo-saxon) doit suspendre son enthousiasme instinctif. Car si la critique de l’État tentaculaire est juste, la solution proposée ne l’est pas toujours.
Sur l’immigration, le président assume une posture de fermeture et de contrôle. Déploiement militaire à la frontière, désignation des cartels comme organisations terroristes, expulsions massives. On peut admettre sans rougir que la souveraineté territoriale est une fonction régalienne légitime de l’État. Un État qui ne contrôle pas ses frontières n’est pas un État, mais une fiction administrative. Toutefois, la question n’est pas simplement sécuritaire, elle est institutionnelle. Plus le pouvoir d’expulsion, de désignation terroriste et d’exception juridique s’élargit, plus l’exécutif concentre une capacité discrétionnaire redoutable. Un libéral classique ne peut pas ignorer cette tension. L’ordre est nécessaire, mais l’arbitraire est corrosif.
Sur l’économie, Trump dénonce l’inflation et attribue celle-ci aux dépenses publiques et aux politiques énergétiques restrictives. L’analyse n’est pas absurde. L’expansion budgétaire et monétaire des dernières années a bel et bien alimenté une hausse des prix, et l’entrave réglementaire à la production énergétique a un coût. Là où le discours devient plus problématique, c’est dans l’embrassement enthousiaste du protectionnisme. Tarifs réciproques, barrières sectorielles, création d’un organisme de collecte dédié aux droits de douane. La tentation mercantiliste est séduisante politiquement. Elle flatte l’instinct industriel et la nostalgie manufacturière. Mais le libre-échange n’est pas un acte de charité internationale, c’est un mécanisme de discipline interne. Les tarifs ne sont pas payés par des gouvernements étrangers abstraits ; ils sont absorbés par des consommateurs et des entreprises domestiques. Taxer l’importation pour stimuler la production locale, c’est souvent subventionner l’inefficacité par la contrainte.
Il y a dans ce discours une promesse de réduction de l’État bureaucratique. La création d’un département de l’efficacité gouvernementale, confié à Elon Musk, est symboliquement puissante. L’idée que des centaines de milliards soient gaspillés ne surprend personne. La fraude, l’opacité administrative, la redondance programmatique sont réelles. Mais ici encore, la méthode importe. Un exécutif qui centralise le démantèlement de la bureaucratie peut aussi centraliser sa reconstruction. Réduire l’État par décret n’est pas la même chose que réduire l’État par architecture institutionnelle durable. Le libéralisme classique ne cherche pas un gestionnaire plus énergique de la machine, il cherche une machine plus petite.
Sur l’énergie, la volonté d’expansion est cohérente avec une vision de croissance. Lever les interdictions, ouvrir les terres fédérales, accélérer les permis. Cela va dans le sens d’un marché plus libre. Toutefois, substituer un interventionnisme vert par un interventionnisme extractif n’est pas une révolution philosophique, c’est un déplacement de favoritisme. L’État qui choisit les gagnants, même au nom de la production nationale, reste un État planificateur. La véritable réforme serait de simplifier la réglementation pour tous les secteurs, non de privilégier stratégiquement certains d’entre eux.
Le passage sur la culture et les politiques identitaires est révélateur du climat américain. Abolition des programmes DEI, affirmation d’une société colorblind, refus de l’ingénierie sociale par l’administration fédérale. Sur le principe, l’État n’a effectivement pas vocation à arbitrer les hiérarchies morales ou identitaires. Une société libre repose sur l’égalité devant la loi, non sur l’égalisation des résultats. Cependant, il faut veiller à ce que la réaction ne devienne pas symétrique. Interdire à l’État de discriminer ne doit pas se transformer en État surveillant les mœurs privées. La ligne est fine, et elle mérite vigilance.
La politique étrangère présentée oscille entre retrait des engagements multilatéraux et affirmation de puissance. Le refus de certains accords internationaux peut s’inscrire dans une logique de souveraineté contractuelle. Mais la diplomatie transactionnelle appuyée par la menace tarifaire constante n’est pas nécessairement synonyme de stabilité. Un ordre commercial fondé sur l’imprévisibilité stratégique accroît la prime de risque globale. Le capital, comme toujours, déteste l’incertitude plus que l’idéologie.
Ce discours n’est donc ni un manifeste pour la liberté ni une dérive autoritaire pure. Il est une synthèse national-populiste qui emprunte au libéralisme sa critique de l’élite bureaucratique tout en conservant une confiance marquée dans le pouvoir exécutif fort. La question essentielle demeure : peut-on restaurer la liberté en consolidant le centre du pouvoir? L’histoire suggère que la réponse est rarement affirmative.
Il faut reconnaître à Trump une capacité à identifier les fractures réelles : inflation, désindustrialisation, désordre migratoire, méfiance envers les institutions. Là où le débat devient sérieux, c’est sur les moyens. Le libéral classique ne défend pas l’ouverture naïve ni l’État-providence hypertrophié. Il défend un cadre institutionnel stable, des règles prévisibles, une fiscalité simple, une monnaie disciplinée et un commerce libre. La prospérité ne naît pas d’un coup de poing réglementaire, mais d’un environnement où les individus peuvent planifier sans craindre l’arbitraire politique.
En définitive, ce State of the Union est un discours de puissance. Il promet le contrôle, la restauration, la grandeur. Il parle au sentiment d’ordre et de reprise en main. Ce qu’il ne démontre pas encore, c’est comment cette concentration d’énergie politique évitera de reproduire le cycle classique du pouvoir : expansion au nom de la réforme, rigidification au nom de la stabilité. L’enjeu n’est pas d’aimer ou de détester le président. L’enjeu est de savoir si l’architecture institutionnelle qui émerge rendra les citoyens plus autonomes ou simplement plus dépendants d’un exécutif qui, aujourd’hui favorable, pourrait demain être hostile. C’est là que se situe le véritable test libéral d’une présidence en exercice.

