Il aura suffi d’un écran noir et de quelques mots blancs pour résumer seize années de confusion entre information publique et propagande gouvernementale.
Le 7 juillet, les téléspectateurs hongrois qui syntonisaient la chaîne publique M1 ont découvert un message aussi bref qu’inédit : « Les médias publics ne doivent pas et ne peuvent pas mentir. Nous nous excusons d’avoir menti pendant de nombreuses années. » Les bulletins d’information ont ensuite été interrompus. À la radio publique Kossuth, les nouvelles ont cédé la place à de la musique classique. Plusieurs plateformes numériques de l’audiovisuel d’État ont également disparu temporairement.
Dans sa carte blanche présentée à l’émission de David Pujadas, le journaliste Lucas Menget résume ainsi le dilemme : il valait mieux, aux yeux du nouveau gouvernement, une télévision momentanément privée d’information qu’une information demeurée captive d’un appareil politique. Le retour à l’antenne s’est d’ailleurs effectué à 19 h 56, référence évidente à l’insurrection hongroise de 1956 contre la domination soviétique.
Le symbole est puissant. Peut-être même un peu trop.
La chute d’un empire médiatique
L’événement survient quelques mois après la défaite historique de Viktor Orbán, chassé du pouvoir en avril 2026 après seize années à la tête du gouvernement. Le parti Tisza de Péter Magyar a remporté une victoire décisive lors d’un scrutin marqué par une participation record de 77,8 %. Cette élection a mis fin à un système politique que ses défenseurs qualifiaient de démocratie souveraine et que ses détracteurs décrivaient plutôt comme une démocratie illibérale progressivement vidée de ses contre-pouvoirs.
La domination médiatique du Fidesz ne reposait pas seulement sur quelques éditorialistes complaisants. Au fil des années, le pouvoir avait constitué un véritable écosystème de presse loyaliste, notamment autour de la fondation KESMA, qui regroupait des centaines de journaux, stations de radio, chaînes de télévision et sites Internet.
Selon plusieurs estimations reprises par la presse européenne, près de 80 % du paysage médiatique hongrois se trouvait directement ou indirectement sous l’influence du gouvernement ou d’entrepreneurs proches du Fidesz. La télévision publique, financée par les contribuables, était devenue l’un des principaux instruments de cette mécanique : glorification du pouvoir, attaques contre l’opposition, diabolisation de Bruxelles, des migrants, des ONG et de tout contradicteur soupçonné de participer à quelque complot cosmopolite.
Le plus intéressant demeure pourtant qu’Orbán a perdu.
Malgré l’artillerie médiatique, malgré l’omniprésence de son discours et malgré la marginalisation des voix dissidentes, une majorité de Hongrois a congédié le gouvernement. Voilà une leçon qui devrait refroidir les ardeurs de tous ceux qui imaginent le citoyen comme une simple matière malléable, incapable de distinguer sa propre expérience de la réalité fabriquée à l’écran.
La propagande peut orienter le débat, intimider les opposants et rendre l’alternance plus difficile. Elle ne peut cependant pas éternellement convaincre une population que tout va bien lorsque celle-ci constate quotidiennement le contraire. Il arrive même qu’une propagande trop grossière produise l’effet inverse : elle ne persuade plus, elle insulte.
Éteindre la propagande est la partie facile
Le nouveau gouvernement de Péter Magyar avait promis de suspendre et de reconstruire l’audiovisuel public. Des dirigeants et responsables éditoriaux associés à l’ancien pouvoir ont été congédiés ou poussés vers la sortie. Les informations ont été temporairement retirées des ondes pendant que les nouvelles autorités tentaient de former des rédactions présentées comme indépendantes et crédibles.
Après seize années de verrouillage politique, l’envie de nettoyer les écuries d’Augias est compréhensible. Ceux qui ont transformé une télévision nationale en bureau de communication partisan peuvent difficilement invoquer aujourd’hui une conception virginale de l’indépendance journalistique.
Mais la démocratie ne consiste pas à rendre à ses adversaires les méthodes qu’ils ont employées contre nous.
Une purge demeure une purge, même lorsqu’elle vise les propagandistes d’un régime défait. La rapidité des congédiements, l’interruption des bulletins et l’intervention directe du pouvoir politique font naître une question légitime : qui décidera désormais de ce qui constitue une information impartiale?
Les proches d’Orbán parlent déjà d’un « putsch médiatique » et d’une censure exercée sous couvert de restauration démocratique. Leur indignation est particulièrement commode après seize années passées à verrouiller l’espace public. Elle ne doit néanmoins pas être rejetée uniquement en raison de leur hypocrisie.
Le véritable test ne sera pas de savoir si la future télévision publique cessera de célébrer Viktor Orbán. Il sera de savoir si elle pourra critiquer librement Péter Magyar.
Remplacer une propagande favorable au Fidesz par une propagande favorable à Tisza ne constituerait pas une libération. Ce serait simplement changer l’équipe responsable du ministère de la Vérité.
Une télévision publique peut-elle vraiment être indépendante?
L’épisode hongrois pose une question qui dépasse largement les frontières de ce pays : une organisation médiatique financée et dirigée, directement ou indirectement, par l’État peut-elle être réellement indépendante de l’État?
Dans une démocratie libérale, on tente généralement de résoudre ce problème par des conseils d’administration autonomes, des mandats fixes, des processus de nomination multipartites et des protections légales contre l’ingérence. Ces mécanismes sont utiles, mais ils ne sont jamais infaillibles. Une institution qui dépend de décisions parlementaires pour son budget demeure exposée à ceux qui contrôlent le Parlement.
L’indépendance ne devrait donc pas être mesurée uniquement par la couleur politique des journalistes. Elle doit également reposer sur le pluralisme du marché, la transparence du financement et la possibilité, pour le public, de choisir parmi plusieurs sources concurrentes.
Sous Orbán, ce pluralisme avait été méthodiquement affaibli. Pourtant, certains médias indépendants, dont Telex et plusieurs chaînes numériques, ont survécu grâce aux dons et au soutien volontaire des citoyens. Plus le pouvoir tentait de les étouffer, plus une partie de la population s’efforçait de les maintenir en vie.
Cette résistance rappelle une réalité fondamentale : une presse libre ne naît pas d’une permission accordée par le gouvernement. Elle existe lorsqu’aucun gouvernement ne possède les moyens d’imposer seul le récit national.
Après l’écran noir
La Hongrie a peut-être eu raison d’éteindre momentanément une machine devenue indéfendable. Mais un écran noir ne constitue pas encore une politique médiatique, encore moins une garantie de liberté.
Le nouveau gouvernement sera observé attentivement par les institutions européennes, les journalistes hongrois et ses propres électeurs. Péter Magyar a promis de restaurer l’État de droit, les contre-pouvoirs et la place de la Hongrie en Europe. Il devra maintenant démontrer qu’il comprend la différence entre reprendre le contrôle d’une institution et renoncer volontairement à la contrôler.
La démocratie ne se reconnaît pas à la manière dont un gouvernement traite les journalistes qui l’applaudissent. Elle se reconnaît à la liberté laissée à ceux qui l’agacent, le contredisent et enquêtent sur lui.
Éteindre la télévision d’Orbán était spectaculaire. Rallumer une télévision qui n’appartiendra ni à Orbán, ni à Magyar, ni à aucun parti sera infiniment plus difficile.
C’est pourtant là que commencera réellement la révolution hongroise.

