Les Plus Populaires

À lire aussi

Immigrants : la dépendance subventionnée, l’indépendance taxée

« Le nombre, le nombre, le nombre », répète Mathieu Bock-Côté en citant Michel Brunet. Quelle invitation économique adressons-nous aux immigrants? Imaginons un ingénieur étranger qui envisage de venir au Québec avec sa famille. Il compare les débouchés, les impôts et la liberté d’entreprendre avant de choisir sa destination.

Voici mon hypothèse : au Québec comme au Canada, nous avons rendu la promesse de prise en charge plus séduisante que la promesse d’autonomie. Un État-providence généreux peut peser davantage dans le choix de ceux qui ont besoin de son soutien. Une fiscalité lourde peut, à l’inverse, détourner ceux qui disposent déjà des moyens de travailler, d’investir et de choisir leur destination. Notre modèle participe ainsi à la sélection des immigrants qu’il prétend seulement accueillir.

Notre ingénieur apporte un procédé industriel, forme des techniciens et aide une entreprise à produire davantage. Voilà le brain gain recherché : un gain de compétences qui profite aussi aux travailleurs déjà présents. Cette ambition exige davantage qu’une campagne d’accueil et une collection de formulaires.

La pénurie n’excuse pas la paresse

Aux nonchalants de l’immigration qui réclament du cheap labor comme on commande des fournitures, il faut rappeler ceci : une pénurie peut aussi signaler qu’il faut mieux payer, former, mécaniser ou réorganiser la production. Le recrutement international a sa place. Il ne devrait pas devenir l’excuse permanente pour remettre l’investissement au prochain exercice.

Une entreprise qui recrute une compétence et développe sa productivité contribue à la prospérité. Celle qui réclame simultanément du personnel bon marché, des subventions et davantage de services publics doit présenter un meilleur argumentaire. Les bénéfices privés ne suffisent pas à établir le bilan collectif. Le contribuable n’est pas le service des ressources humaines de la chambre de commerce.

Les chercheurs fédéraux soulèvent eux-mêmes ce problème : satisfaire rapidement les besoins des entreprises peut éloigner la sélection migratoire de son objectif durable de développement des compétences et de compétitivité.

Un soudeur, un mécanicien industriel ou un infirmier peuvent représenter un gain considérable de savoir-faire. La compétence ne se mesure pas au prestige du diplôme. Elle se reconnaît aussi dans un atelier, sur un chantier et auprès des malades.

Le français ne délivre aucun brevet de productivité

Aux souverainistes étatistes qui voudraient régler l’immigration par la seule sélection de francophones, j’oppose la même exigence de sérieux. Le français doit rester notre langue commune. Mais un excellent résultat linguistique ne remplace ni une qualification utilisable, ni un emploi, ni la capacité d’entretenir sa famille. La patrie ne se sauve pas en transformant chaque test de français en brevet de productivité.

Les règles québécoises combinent déjà ces dimensions. Le Programme de sélection des travailleurs qualifiés exige un engagement d’autonomie financière pour les trois premiers mois. Son volet 1 demande notamment une année d’expérience dans les cinq dernières années et un français de niveau 7 à l’oral, 5 à l’écrit. Le volet 2 exige deux années d’expérience, dont une au Québec, et un français oral de niveau 5.

Trois mois d’autonomie déclarée ne constituent toutefois pas une carrière. Notre ingénieur doit ensuite pouvoir exercer. On peut défendre la transmission du français tout en évaluant les compétences, les perspectives d’emploi et l’intégration professionnelle. Un talent francophone sous-employé demeure un talent gaspillé. Une politique linguistique sérieuse doit aider les compétences à circuler dans la société.

Une recherche fédérale de 2022 sur des cohortes d’immigrants économiques hors Québec, de 2005 à 2015, identifie les revenus professionnels déjà gagnés au Canada comme le meilleur prédicteur étudié des revenus ultérieurs. Une contribution démontrée apporte donc une information que le seul résultat linguistique ne peut résumer.

Les chiffres obligent à regarder les résultats

Hors Québec, Entrée express classe notamment l’âge, les études, l’expérience et les langues; le français peut procurer jusqu’à 50 points supplémentaires. Selon IRCC, les demandeurs principaux hautement qualifiés admis par Entrée express entre 2015 et 2022 affichaient des taux d’emploi supérieurs à 94 %, avec des revenus médians d’emploi d’environ 58 000 à 80 000 dollars, un à cinq ans après l’admission.

Ces résultats montrent qu’une sélection économique peut fonctionner dans un État-providence. Mais l’arrivée de diplômés ne garantit pas l’utilisation de leurs compétences. Selon Statistique Canada, en septembre 2024 et 2025, 32,6 % des immigrants arrivés depuis cinq ans ou moins, âgés de 25 à 54 ans, employés et diplômés du postsecondaire, se déclaraient surqualifiés, contre 19,1 % des personnes nées au Canada.

Notre ingénieur peut donc franchir la frontière et travailler sous sa qualification. Le ministère aura enregistré une admission; l’économie attendra encore son savoir-faire. C’est aussi cela qu’il faut mesurer : les compétences effectivement utilisées, les revenus durables et la transmission des connaissances.

Le Danemark et la Suisse regardent aussi la contribution

Le Danemark conserve une protection sociale étendue. Pourtant, son Pay Limit Scheme exige, en 2026, une offre d’emploi d’au moins 552 000 couronnes annuelles. Le titulaire doit subvenir à ses besoins; certaines prestations d’assistance sociale lui sont interdites. Pour les chercheurs et salariés hautement rémunérés admissibles, un régime fiscal distinct prévoit 32,84 % d’imposition effective, cotisation au marché du travail comprise, pendant sept ans au maximum.

Une étude historique de Kleven et ses coauteurs a estimé que ce régime préférentiel avait doublé le nombre d’étrangers très rémunérés relativement aux étrangers légèrement moins rémunérés et inadmissibles. L’attraction fiscale des talents possède donc un appui empirique. En revanche, une réanalyse des recherches danoises sur les prestations conteste l’ampleur de leur effet migratoire et ne constate pas d’amélioration de la qualification moyenne après leur réduction.

La Suisse maintient pour 2026 un contingent de 8 500 autorisations destiné aux travailleurs qualifiés de pays tiers. Les employeurs concernés doivent avoir cherché sans succès en Suisse et dans l’UE ou l’AELE. Ce contingent ne plafonne pas la libre circulation européenne. Les cantons et communes disposent aussi d’une autonomie fiscale. La sélection et les conditions économiques proposées doivent travailler ensemble.

L’Irlande de l’Ouest exige une réforme fiscale

Dans mon article sur cette ambition fiscale, je défendais « un seul taux uniforme pour tous », accompagné d’« une forte exemption pour les plus faibles revenus ». Cette proposition mérite de devenir une politique chiffrée. Un impôt québécois à taux unique, au-dessus d’une franchise substantielle, rendrait la contribution lisible. Avec cette exemption, le taux moyen payé augmenterait avec le revenu, même si le taux marginal restait uniforme.

L’Irlande offre une leçon de compétitivité fiscale. Son taux ordinaire sur les bénéfices commerciaux des sociétés est de 12,5 %. Les groupes visés par le minimum mondial, à partir de 750 millions d’euros de revenus consolidés dans au moins deux des quatre exercices précédents, supportent un minimum effectif de 15 %. Son impôt personnel conserve des tranches : mon projet québécois est une proposition de réforme.

Les entreprises accompagnées par IDA Ireland employaient 312 400 personnes en 2025. Ce résultat ne s’explique pas par un taux fiscal isolé : l’agence souligne aussi les compétences, les infrastructures, l’accès aux marchés et la stabilité des politiques. Mais il illustre une ambition tournée vers l’investissement et les activités à forte valeur ajoutée. Notre ingénieur doit trouver des entreprises capables d’utiliser ses connaissances.

Pour le Québec, cela implique des prélèvements concurrentiels, moins de niches négociées et des règles prévisibles. Il faut financer les baisses par des économies identifiées. Promettre une réduction d’impôt sans toucher aux dépenses reviendrait à envoyer la facture à nos enfants. Le Cuba du Nord ne devient pas prospère en changeant la couleur de ses formulaires.

Le grand ménage commence chez les gouvernants

Supprimons les structures redondantes, évaluons les programmes, accélérons la reconnaissance des qualifications et facilitons l’investissement productif. Une grande fortune qui crée une entreprise devrait rencontrer des règles stables, sans devoir acheter les bonnes grâces d’un ministre. Le capitalisme de connivence demeure une cour de courtisans.

Chaque programme devrait avoir un coût public, un objectif vérifiable et une échéance d’évaluation. Un ministre qui échoue devrait répondre de ses résultats avant de réclamer une rallonge. « Nous avons été généreux » ne constitue pas un bilan; c’est parfois l’aveu qu’on a cessé de compter.

Carney et PSPP ont annoncé vouloir coopérer sur des enjeux économiques. Leur dialogue devrait servir cette autonomie. Deux gouvernements peuvent se disputer le drapeau et s’entendre pour agrandir le guichet. Un État québécois souverain pourrait conserver le même paternalisme et les mêmes clientèles. Le gouvernemaman peut parler un français impeccable lorsqu’il vous retire les moyens de décider vous-même. L’accent du percepteur ne change rien à l’addition.

Le résultat à mesurer est l’autonomie durable : pouvoir travailler, entretenir sa famille et transmettre un savoir. Un immigrant peut avoir besoin d’aide à son arrivée et devenir ensuite un bâtisseur. L’administration devrait répondre de sa capacité à faciliter ce passage.

L’accueil humanitaire doit disposer de moyens définis. La solidarité exige une base productive. Le libéralisme classique défend propriété, concurrence et responsabilité; le conservatisme social ajoute famille, transmission et enracinement. Notre ingénieur veut installer une vie dans une communauté, avec des possibilités pour ses enfants.

Avant de compter les immigrants, donnons aux bâtisseurs une raison de choisir le Québec.

Sources

Autres articles sur Pilule Rouge

La flat tax : faire du Québec l’Irlande de l’Ouest (et non le Cuba du Nord)
Une proposition de fiscalité simplifiée pour rendre le Québec plus accueillant aux talents, à l’investissement et aux créateurs de richesse.

Le modèle québécois : quand le « nous » devient un ministère
Une critique de la confusion entre solidarité, objectifs collectifs et expansion de l’appareil d’État.

Avant le Grand Soir, le grand ménage
Pourquoi l’autonomie des citoyens et la réduction du pouvoir politique doivent accompagner le projet d’indépendance.

Liberté économique : le Canada glisse au 18e rang mondial
Louis-Philippe Noël examine le poids de l’État et les institutions nécessaires à la liberté économique.

Le véritable coût de l’accumulation réglementaire
Comment les obligations administratives mobilisent les ressources des entreprises et freinent leur capacité à produire et à investir.

La bataille du capital humain : l’Amérique peut-elle encore former et retenir le talent face à la Chine ?
Une analyse de la concurrence internationale pour attirer et conserver les compétences qui alimentent l’innovation et la prospérité.

Vous avez apprécié cette chronique ?

L'information indépendante a une valeur inestimable, mais sa diffusion a un coût. Chez Pilule Rouge, nous avons fait le choix de laisser tous nos articles en libre accès. Aucun mur de paie, aucune censure corporative.

Derrière cet article, il y a le travail d'une équipe qui opère ce site de façon 100 % bénévole et indépendante. Si ce texte vous a informé, fait réfléchir ou vous a apporté de la valeur, envisagez de soutenir notre mission.

Chaque contribution, même minime, aide directement à payer nos frais technologiques et assure la survie d'une plateforme d'information libre au Québec.

Vous ne pouvez pas faire de don pour le moment ? Aidez-nous énormément en partageant cet article sur vos réseaux sociaux !
Article précédent
Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen, alias Le Blond Modéré, est membre des Trois Afueras et collaborateur du podcast Ian & Frank. Titulaire d'une formation en relations internationales à l'Université de Sherbrooke, il s'intéresse particulièrement à la géopolitique, aux zones d'influence et aux différentes formes de pouvoir.

Du Même Auteur