Au fond, si j’ai bien compris en visionnant l’excellent documentaire du confrère journaliste Clément Hamelin, Faites du bruit pour Jésus, c’est le mouvement évangélique qui contribue à donner mauvaise presse au christianisme dans son ensemble.
Je pense ici à cette conception du salut selon laquelle Dieu pardonne tous les péchés de celui qui reconnaît Jésus comme son Sauveur, tandis que le refus de croire en lui constitue un aller simple vers l’enfer.
Il pardonne tous les péchés. Sauf celui de ne pas reconnaître Jésus comme Sauveur.
Autrement dit, peu importe ce que vous avez fait de votre vie. Vous pouvez avoir commis les pires atrocités, avoir détruit des existences, avoir été un meurtrier de masse. Si vous vous repentez et acceptez Jésus comme votre Sauveur, le paradis demeure accessible.
À l’inverse, une personne qui aurait consacré sa vie à faire le bien, mais qui ne croit pas en Dieu, pourrait être condamnée par ce dernier à subir des tourments éternels sur cette seule base.
Je caricature peut-être certaines positions théologiques, mais le problème moral que soulève cette conception du salut me semble fondamental.
Qu’est-ce qui compte réellement aux yeux de Dieu ? Ce que vous faites de votre liberté ou le fait que vous la lui abandonniez ?
Le salut comme transaction
J’ai du mal à concevoir qu’un Dieu juste puisse réduire le pardon à la vulgarité d’une simple transaction. Cela me rappelle les indulgences du Moyen Âge, cette pratique par laquelle on pouvait associer la remise des peines dues au péché à des contributions financières. La monnaie a changé, mais la logique transactionnelle me semble parfois étrangement similaire.
Dans certaines conceptions évangéliques du salut, ce qui compterait avant tout serait plutôt votre adhésion, votre soumission, votre foi.
En quelque sorte, la monnaie d’échange serait la plus précieuse de toutes : vous-même !
Votre agentivité, votre souveraineté, votre liberté de choisir. Vous lui donnez votre foi et le paradis vous attend. Vous la lui retirez et l’enfer vous menace. Peu importe, en définitive, ce que vous avez fait de votre vie. La relation que vous entretenez avec Dieu devient le critère déterminant de votre destin éternel.
Ce dernier se transforme alors en vulgaire opérateur de marché. Il ne s’agit plus simplement de reconnaître ses erreurs, de réparer ses torts ou de devenir une meilleure personne. Il s’agit de se placer du bon côté d’une relation dont les conditions sont fixées par une autorité suprême.
On peut acheter le pardon de Dieu en lui cédant les droits de propriété sur notre propre personne.
Cela m’écœure.
Un amour divin peut-il exiger la soumission ?
Je précise que je parle ici en tant qu’agnostique. Je ne prétends pas savoir si Dieu existe, pas plus que je ne prétends savoir ce qu’il attendrait de nous s’il existait. Mais c’est précisément cette incertitude qui m’invite à réfléchir à ce que devrait être, moralement, un amour véritablement divin.
Car si Dieu est un guide, pourquoi aurait-il besoin de votre soumission pour vous aimer ? Pourquoi exigerait-il que vous renonciez à votre souveraineté pour vous épargner une punition éternelle ? Pourquoi exigerait-il d’être le propriétaire de votre conscience ?
Un être qui menace de vous condamner éternellement si vous ne lui accordez pas votre allégeance ressemble davantage à un manipulateur qu’à une figure d’amour absolu.
Un amour qui conditionne le salut à l’adhésion, sous peine de damnation, me paraît difficilement conciliable avec l’idée d’un amour inconditionnel.
Pour moi, un Dieu véritablement digne d’être aimé ne chercherait pas à éteindre votre liberté, mais à la faire grandir.
Il soufflerait sur les braises de votre autonomie. Il vous aiderait à devenir plus lucide, plus responsable, plus capable de discerner le bien et d’assumer les conséquences de vos choix. Il ne réclamerait pas votre souveraineté en échange de son amour : il vous guiderait dans l’exercice de celle-ci.
Et même si vous vous détourniez de lui, même si vous doutiez de son existence ou refusiez de le reconnaître, son amour ne disparaîtrait pas pour autant.
Ce Dieu-là ne serait pas un maître exigeant l’allégeance de ses esclaves. Il serait un guide qui les aide à se tenir debout.
Un Dieu qui libère plutôt qu’un Dieu qui possède
C’est là que je situerais l’idée d’un amour véritablement inconditionnel. Non pas dans l’effacement de votre liberté, mais dans sa reconnaissance et son épanouissement.
Si l’on me demandait ce qui me semblerait digne du divin, je répondrais ceci : l’amour qui libère plutôt que celui qui exige la soumission.
C’est cette conception de Dieu que je peux envisager. Certainement pas celle d’un être qui ferait de votre liberté le prix à payer pour mériter son amour.
Ça, c’est un partenaire toxique. Si c’est votre Dieu, une thérapie de couple vous serait bénéfique à tous les deux, selon moi.
C’est ce malaise que m’a inspiré le mouvement évangélique tel qu’il est présenté dans le documentaire de Hamelin. Non pas une condamnation de tous les chrétiens, ni même de tous les évangéliques, mais une interrogation sur une certaine conception de la foi, du salut et de la liberté humaine.
Car si Dieu existe, j’ose espérer qu’il est davantage qu’un marchand de conscience.
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