J’ai découvert le destin tragique du jeune, brillant et ambitieux journaliste Jarosław Ziętara, disparu en 1992, à travers un podcast consacré aux expériences paranormales.
Par paranormal, on entend ce qui se situe au-delà du normal : des expériences qui échappent à l’explication rationnelle ou scientifique.
Dans ce podcast, une certaine Louise donne des conseils à Hector, un autre « expérienceur » du paranormal, au sujet du phénomène des expériences de vies antérieures (EVA).
Ce phénomène repose sur le principe de la réincarnation. Comme la matière, les âmes seraient soumises au principe selon lequel « rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ».
Louise s’y connaît en paranormal. En plus de se présenter comme une abductee — terme anglais désignant les personnes qui affirment avoir été enlevées par des extraterrestres —, elle raconte avoir vécu, à travers ses rêves, des épisodes de la vie et de la mort de Ziętara.
Une mort qui aurait été précédée d’un enlèvement. Mais pas par des extraterrestres. Par des humains.
Une enquête explosive
Selon les éléments rapportés dans les enquêtes sur sa disparition, Ziętara aurait été enlevé en septembre 1992, puis assassiné. Trois hommes liés à la sécurité du groupe d’affaires polonais Elektromis sont accusés d’avoir participé à son enlèvement. Selon le témoignage d’un ancien employé, son corps aurait ensuite été dissous dans de l’acide. Il n’a jamais été retrouvé.
Fondé en 1990, Elektromis était un important groupe commercial établi à Poznań, en Pologne. Le jeune journaliste enquêtait notamment sur des soupçons de contrebande d’alcool et de cigarettes associés à ses activités, ainsi que sur de possibles liens entre le monde des affaires, le crime organisé et certaines personnalités politiques polonaises.
Un gros dossier, en somme. Explosif.
Selon la thèse de l’accusation, c’est précisément son travail journalistique qui aurait conduit à son enlèvement et à son assassinat. Les circonstances de sa disparition ont donné lieu à des enquêtes et à de longues procédures judiciaires, sans que toutes les responsabilités aient été définitivement établies.
Les rêves de Louise
Je reste néanmoins dubitatif devant le témoignage de Louise. La plupart des scènes qu’elle affirme avoir vécues en rêve, en prenant la place de Ziętara, correspondent à des éléments déjà rapportés dans les enquêtes antérieures à ses expériences et accessibles au public en quelques clics.
Elle prétend, par exemple, avoir vécu le moment où le journaliste s’élève vers le ciel après avoir été battu à mort, avant de vivre la scène où son corps aurait été dissous dans l’acide.
Le point de vue à partir duquel elle raconte ces événements n’est pas toujours clair. Par moments, elle semble les vivre à la première personne, comme si elle était Ziętara lui-même ; à d’autres, elle les décrit à la troisième personne, comme une observatrice extérieure.
J’ai tenté de communiquer avec Louise pour obtenir davantage de précisions, mais sans succès.
L’une des scènes qu’elle raconte concerne l’enlèvement du journaliste par trois hommes qui se seraient fait passer pour des policiers. Selon les éléments présentés dans le dossier judiciaire, les trois hommes auraient agi de concert et utilisé une fausse voiture de police pour l’enlever.
Dans le récit de Louise, la scène se déroule autrement.
Elle raconte que Ziętara est assis dans son véhicule, avec des papiers sur le siège passager. Elle ressent que ces documents sont importants et éprouve un sentiment d’urgence. Un homme l’aborde ensuite par la fenêtre du conducteur. Puis, changement de scène : l’homme se retrouve au volant du véhicule de Ziętara. Le journaliste tente alors d’interpeller une autre personne, pour découvrir, avec horreur, que celle-ci serait elle aussi impliquée dans le complot.
Ce qui me frappe, c’est que Louise ne mentionne pas le fait que les ravisseurs se seraient fait passer pour des policiers, un élément pourtant important du scénario rapporté par l’enquête. Le déroulement des scènes me paraît également s’écarter des éléments recueillis auprès de personnes proches du dossier, selon lesquels les trois hommes auraient agi simultanément.
Son récit donne parfois l’impression d’une reconstitution dramatique, presque cinématographique, dans laquelle on chercherait à imaginer le déroulement des événements. Elle aurait aussi vécu en rêve une scène où Ziętara se dispute avec l’un de ses meilleurs amis peu de temps avant sa mort…
Le piège des faux souvenirs
Je ne prétends pas que le témoignage de Louise soit faux. Cette chronique n’a d’ailleurs pas pour but d’en faire la démonstration.
Je crois simplement que, lorsqu’on s’intéresse à des phénomènes comme les expériences de vies antérieures, il faut accueillir les témoignages avec ouverture, mais aussi avec prudence. Ne pas disqualifier automatiquement les personnes qui rapportent ces expériences ne signifie pas qu’il faille tenir leurs récits pour des faits établis.
La mémoire humaine n’est pas un enregistrement fidèle du passé. Elle est reconstructive. Nous pouvons combler des lacunes, mélanger des sources d’information ou finir par croire sincèrement à des souvenirs inexacts. En psychologie, on parle notamment de faux souvenirs. Ce phénomène peut être favorisé par la suggestion, l’imagination et certaines méthodes d’interrogation.
Louise aurait notamment eu recours à l’hypnose régressive, une méthode controversée lorsqu’elle est utilisée pour retrouver des souvenirs supposément enfouis. L’hypnose peut accroître la suggestibilité et contribuer à la formation de souvenirs inexacts, sans que la personne ait conscience de leur caractère incertain. Un souvenir ressenti comme particulièrement vivant ou chargé d’émotion n’est donc pas nécessairement un souvenir fidèle d’un événement réel.
Cela ne permet pas de conclure que Louise a fabriqué son récit, volontairement ou non. Cela signifie plutôt que son expérience subjective, aussi sincère soit-elle, ne suffit pas à établir l’exactitude historique des événements qu’elle raconte.
La question demeure ouverte : comment distinguer une expérience vécue comme réelle d’un souvenir construit à partir d’informations déjà connues, d’images mentales ou d’autres mécanismes psychologiques ? C’est précisément là que la curiosité doit s’accompagner de rigueur.
Une histoire qui mérite qu’on s’en souvienne
Que le témoignage de Louise soit véridique ou non, une chose est certaine : le destin tragique de Jarosław Ziętara l’a manifestement touchée. Et il m’a touché à mon tour.
À 33 ans, j’explore tranquillement le sujet des EVA devant mon ordinateur. Ce jeune journaliste polonais, lui, risquait sa vie en s’attaquant à des affaires de corruption présumée dans son pays. Il avait 24 ans lorsqu’il a disparu, le 1er septembre 1992.
Ce n’est pas pour me diminuer en me comparant à lui. Nos circonstances sont incomparables. C’est simplement que ce jeune collègue force le respect. Il rappelle que le journalisme peut être bien davantage qu’un métier. Il devient une exigence envers soi-même, un engagement envers la vérité et, parfois, un risque dont on ne mesure pas toute l’ampleur avant qu’il ne soit trop tard.
Qu’est-ce que l’expérience de Louise m’a appris sur les EVA ? Je ne sais pas.
Je sais toutefois que son récit m’a conduit vers une histoire bien réelle, celle d’un homme qui mérite qu’on se souvienne de lui autrement que par les circonstances de sa disparition.
Jarosław Ziętara avait la vie devant lui. Il avait des enquêtes à poursuivre, des vérités à mettre au jour et de bien belles années de journalisme à vivre. Elles lui ont été arrachées.
Plus de trente ans après sa disparition, sa famille et d’autres personnes continuent leur quête de vérité, tandis que les procédures judiciaires se poursuivent.
Repose en paix, collègue Jarosław Ziętara. Que justice te soit enfin rendue.
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