Paul St-Pierre Plamondon est né en 1977. Moi aussi. Le voir arriver à la tête du gouvernement du Québec me fait donc quelque chose. Et quand je le vois refuser de se contenter d’une invitation à souper pendant que d’autres prennent la parole chez nous, je reconnais un réflexe qui me plaît : celui de quelqu’un qui estime avoir suffisamment attendu qu’on lui donne la permission.
Christine Fréchette, née en 1970, avait déjà fait entrer les X dans le bureau du premier ministre. Avec PSPP, ce qui me frappe, c’est sa manière d’occuper la place. Il vient d’arriver et refuse déjà qu’on lui explique que sa présence serait appréciée, pourvu qu’il demeure silencieux.
Dans ma tête, le X de notre génération a longtemps eu une traduction assez simple : « Tais-toi et attends. »
Attends d’avoir de l’expérience. Attends que ceux qui étaient là avant toi aient terminé. Le bon moment viendra. En attendant, sois raisonnable.
C’est commode, cette histoire de bon moment. Il dépend toujours de quelqu’un qui trouve le sien encore excellent.
Une génération qui a appris à s’affranchir
Notre première rébellion, je l’associe au départ de la maison.
Le premier bail avait des allures de déclaration d’indépendance. On pouvait enfin décider où mettre le divan, quoi manger et quelle musique faire jouer sans recevoir une opinion gratuite depuis la cuisine. La liberté venait avec un compte d’électricité. Ça faisait partie de l’entente.
Partir, puis se construire une vie parfois en porte-à-faux avec celle de ses parents. Faire des choix qu’ils n’auraient pas faits. Accepter de les décevoir sur certaines choses pour ne pas se décevoir soi-même sur tout le reste. On pouvait les aimer profondément et refuser que leur vie devienne le plan obligatoire de la nôtre.
C’est cette disposition que j’aimerais retrouver chez les X qui prennent aujourd’hui les décisions. Reconnaître ce qu’on a reçu, puis décider ce qu’on en fera. À un moment donné, il faut pouvoir déplacer les meubles sans convoquer les anciens propriétaires.
Et, au Québec, il serait temps qu’Ottawa comprenne que nous avons passé l’âge de demander la permission de recevoir quelqu’un dans notre salon.
Premières Nations : une histoire d’alliances et de souveraineté
Le 28 octobre, PSPP a rencontré Francis Verreault-Paul, chef de l’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador. Le chef a qualifié la rencontre de « très constructive ». Les deux parties ont convenu de travailler ensemble sur l’itinérance.
Cette volonté de se parler directement mérite mieux qu’une lecture réduite aux querelles entre gouvernements.
Il faudra bien, un jour, cesser de raconter les relations entre Européens et Premières Nations comme si tous les peuples, tous les régimes et toutes les époques avaient été interchangeables.
Les Français ont exploré le continent grâce aux connaissances, aux réseaux et aux alliances des nations autochtones. La Nouvelle-France dépendait de ces relations pour commercer, circuler et assurer sa propre survie. Ses partenaires autochtones poursuivaient leurs propres intérêts et négociaient les conditions de leurs alliances.
Le 4 août 1701, les représentants de la Nouvelle-France et de près de quarante nations autochtones concluaient la Grande Paix de Montréal. Le chef wendat Kondiaronk en avait été l’un des artisans. Cette paix venait mettre un terme à des conflits ; elle engageait des peuples capables de négocier entre eux.
La Nouvelle-France était une colonie, avec ses guerres et ses violences. Reconnaître cette réalité oblige aussi à raconter les alliances qui ont réellement existé. Les effacer ne rend pas l’histoire plus juste.
Les liens étaient parfois familiaux. Les communautés dont est issue la nation métisse se sont formées dans le contexte de la traite des fourrures, notamment autour de familles réunissant des femmes autochtones et des hommes d’origine française ou écossaise. Elles ont développé une culture et une identité propres.
Louis Riel ne portait pas un nom français par accident. Son grand-père, Jean-Baptiste Riel, était un voyageur canadien-français ; sa grand-mère, Marguerite Boucher, était d’ascendance française et dénée. Cette proximité appartient à une histoire vécue, jusque dans les familles.
Puis il y a l’histoire de l’État canadien.
En 1876, le Parlement canadien adopte la Loi sur les Indiens. L’assimilation fait partie des objectifs de ce régime, qui place sous contrôle fédéral le statut des personnes, les terres et de nombreux aspects de l’administration des communautés.
Voilà une bonne partie du pedigree du gouvernement qui parle aujourd’hui de réconciliation.
Dans le régime foncier de cette loi, la Couronne détient les terres des réserves à l’usage et au profit des bandes. L’attribution de la possession d’une parcelle à un membre par son conseil de bande demeure soumise à l’approbation du ministre. Le paternalisme prend ici une forme très concrète : quelqu’un, dans une autre capitale, conserve le pouvoir d’autoriser ce que votre propre communauté a décidé.
Le vocabulaire peut changer. La tutelle ne disparaît pas parce qu’on a refait le discours.
Le Québec possède aussi une histoire récente d’ententes négociées. En 1975, il participe, avec les Cris, les Inuit et le Canada, à la Convention de la Baie-James et du Nord québécois, premier traité autochtone moderne au pays. En 2002, après des conflits bien réels, Québec et les Cris signent la Paix des Braves.
Le Gouvernement de la Nation crie décrit lui-même cette entente comme l’ouverture d’un partenariat de nation à nation. Il précise que l’entente conclue ensuite avec le Canada, en 2008, s’en est inspirée.
Ottawa pourrait donc se souvenir qu’il lui est déjà arrivé d’apprendre quelque chose du Québec. Une compétence fédérale ne fait pas du gouvernement canadien le propriétaire des relations entre les peuples. Québec et les nations autochtones ont des raisons de se parler, des intérêts à négocier et des problèmes à régler ensemble.
Francis Verreault-Paul a d’ailleurs rappelé que les Premières Nations ne devaient pas faire les frais des différends entre Québec et Ottawa. Une alliance doit permettre aux dossiers d’avancer.
Nos histoires sont jumelées. Nos volontés de décider par nous-mêmes doivent se rejoindre. C’est dans ce sens que je dis qu’on est dans le même bateau : nous avons intérêt à nous entendre directement, sans laisser Ottawa fixer seul la place de chacun.
La doctrine Gérin-Lajoie : quand Ottawa ignore ce qu’il prétend représenter
Encore faudrait-il que ceux qui prétendent déterminer notre place prennent la peine de connaître ce que nous défendons.
Une scène au Comité permanent des affaires étrangères et du développement international donne une assez bonne idée du problème. Le 28 octobre, Alexis Brunelle-Duceppe demande aux représentants d’Affaires mondiales Canada d’expliquer la doctrine Gérin-Lajoie.
Une première réponse évoque la Francophonie. Le député précise que la doctrine est plus large et demande une explication. Il ouvre ensuite la question aux autres témoins du ministère.
La réponse finit par tomber. Un représentant, qui s’exprime au nom de ses collègues, reconnaît : « Je ne suis pas non plus en mesure d’expliquer la doctrine Gérin-Lajoie. »
Il faut prendre un instant pour mesurer la scène.
Des représentants du ministère chargé des affaires étrangères comparaissent devant un comité parlementaire. On leur demande de résumer une position fondamentale du Québec en matière de relations internationales. Dans cet échange, ils n’y arrivent pas.
La doctrine remonte au 12 avril 1965. Paul Gérin-Lajoie y défendait l’idée que le Québec devait pouvoir agir à l’international dans les domaines relevant de ses compétences intérieures. L’éducation et la culture ne cessent pas de nous concerner lorsqu’une discussion traverse une frontière.
Plus de soixante ans plus tard, il faut encore en expliquer le principe à des responsables fédéraux.
Le Canada officiel réclame le droit de nous représenter. Dans cette salle, ses représentants peinent à expliquer la place que nous revendiquons. C’est beaucoup d’assurance pour une connaissance aussi limitée du dossier.
Le député termine d’ailleurs en invitant les témoins à se renseigner sur le sujet.
Une petite lecture sur le Québec. À Affaires mondiales Canada. Il semble qu’il reste quelques découvertes à faire près de chez soi.
Cette scène me rappelle pourquoi je tiens à ce que le Québec porte sa propre voix. Une administration peut être sincèrement convaincue de représenter tout le monde et connaître très mal les aspirations de ceux au nom desquels elle parle.
Et Ottawa possède pourtant, dans ses propres archives, un précédent très clair.
Le 5 mai 2006, Stephen Harper et Jean Charest signent un accord prévoyant un représentant québécois au sein de la délégation canadienne à l’UNESCO. L’accord lui reconnaît le droit d’intervenir pour compléter la position canadienne et faire entendre la voix du Québec.
Cette possibilité a donc déjà porté la signature d’Ottawa. Le débat sur la participation internationale du Québec ne commence pas avec l’élection de PSPP.
Le sommet Canada–Union européenne : une chaise à la table, mais pas de micro
C’est avec cette histoire en tête qu’il faut regarder le sommet Canada–Union européenne des 29 et 30 octobre, à Montréal.
Il y est question de commerce, de numérique et de matières premières critiques. Des sujets qui touchent nos entreprises et notre avenir économique. Ottawa refuse une prise de parole au premier ministre du Québec. Mark Carney lui maintient une invitation au dîner, à la table d’honneur.
La chaise est belle. Le micro reste ailleurs.
PSPP a comparé le rôle qu’on lui proposait à celui de servir les « crevettes cocktail ». Il a annoncé qu’il serait représenté par Pascal Paradis, le diplomate en chef du Québec.
Je comprends son refus. On reçoit les dirigeants européens à Montréal, et le premier ministre québécois devrait se trouver suffisamment honoré d’être invité à manger. Il pourra discuter entre les services. Pour la parole publique, on repassera.
Chez moi, ça s’appelle du paternalisme. Avec une serviette sur les genoux.
Je n’ai aucune envie de voir le premier ministre du Québec transformé en doorman sur son propre territoire. Sa fonction consiste à représenter les gens qui l’ont élu. Il est parfaitement légitime qu’il demande à exprimer leurs intérêts lorsqu’une rencontre de cette nature se déroule chez eux.
Québec demeure représenté au sommet. PSPP refuse les conditions offertes à sa propre participation. Il conteste cette idée qu’une présence protocolaire devrait suffire à satisfaire un peuple qui veut prendre part aux discussions.
Les X connaissent assez bien la formule : soyez contents d’être là, les décisions se prennent ailleurs. Cette fois, quelqu’un répond. Et cette manière de prendre les choses en main doit se rendre jusque dans les dossiers qui font mal.
L’itinérance : prendre ses responsabilités plutôt que les déléguer
L’itinérance, ce sera son dossier.
PSPP s’est lui-même attribué la responsabilité ministérielle de la lutte contre l’itinérance. Il l’a dit clairement : « L’itinérance, j’en fais une affaire personnelle. »
En gardant cette responsabilité, il met son nom sur le dossier. Il lui appartient d’en suivre l’exécution, de faire travailler les ministères concernés et de veiller à ce que les engagements se rendent jusqu’aux gens. Il s’est donné la responsabilité de livrer la marchandise.
Le 23 octobre, à l’Accueil Bonneau, il annonçait 28 millions de dollars supplémentaires pour les mesures hivernales d’urgence. Cette somme doit soutenir près de 200 projets dans 16 régions et permettre l’ajout de plus de 1 000 places d’urgence pendant cinq mois.
C’est un premier geste. La suite doit conserver cette attention personnelle du premier ministre.
Dans un appareil gouvernemental où une responsabilité peut se perdre entre plusieurs bureaux, le fait que le chef du gouvernement dise qu’il s’en occupe lui-même compte. Il peut ramener les gens autour de la table, demander où ça bloque et exiger qu’on débloque la situation.
C’est précisément ce que j’attends de lui. Qu’il garde le dossier près de lui jusqu’à ce que les décisions produisent des résultats sur le terrain.
Le temps d’attendre est révolu
Et c’est ce que j’attends de notre génération. Nous avons accumulé de l’expérience. Nous savons ce que coûte une décision qu’on remet sans cesse à plus tard. Cette expérience doit maintenant servir à faire avancer le Québec.
Prendre le pouvoir oblige à sortir du confort de ceux qui auraient toujours fait mieux à la place des autres. Il faudra choisir, expliquer les choix et les mener à terme. Il faudra aussi reconnaître une erreur assez vite pour la corriger.
Je m’attends à voir les X présents dans ce travail. Avec leurs compétences, leurs idées et assez de franchise pour dire quand quelque chose ne fonctionne pas, même lorsque le gouvernement est celui qu’ils souhaitaient.
Nous avons passé suffisamment de temps à attendre notre tour.
PSPP a pris la parole. Il a commencé à poser ses gestes. J’attends beaucoup de lui, et je m’attends à ce que les X prennent leur part de responsabilité. Pour faire avancer le Québec, nous n’avons plus à attendre qu’Ottawa nous trouve assez grands.
Et quand j’entends Jeff Fillion et ses amis cracher sur PSPP, je trouve ça drôle…
Vous êtes devenus des boomers, les amis ! 😉
Il y a eu une campagne publicitaire à l’époque. Vous vous en souvenez ?
« Moi, ch’t’un X. Toi, t’es-tu un X ? »
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