Charles Milliard vient à peine de faire son entrée à l’Assemblée nationale que, dans les rangs libéraux, certains pensent déjà à la suite. Et parmi les échos qui me parviennent, un nom revient avec insistance : Antoine Dionne Charest.
Plusieurs sources au sein du Parti libéral du Québec (PLQ) me parlent de lui comme d’un possible successeur à la chefferie. Certains commencent même à le voir dans leur soupe. Selon les informations que me rapportent ces sources, Jean Charest travaillerait activement, en coulisses, à favoriser l’ascension politique de son fils. Mes interlocuteurs évoquent également les noms de Michelle Setlakwe, d’André Fortin et de Marc Tanguay parmi ceux qui, selon eux, souhaiteraient une transition au cours des prochains mois.
Ces informations de coulisses, qui demeurent à confirmer, suffisent néanmoins à soulever une question assez simple : pourquoi cet empressement à imaginer le prochain chef ?
Le fauteuil est occupé.
Un parti, deux héritages libéraux
Il faut comprendre que le Parti libéral du Québec semble aujourd’hui tiraillé entre deux conceptions de son héritage politique.
D’un côté, Charles Milliard s’inscrit dans la tradition de Robert Bourassa, dont il revendique l’héritage. Une conception du libéralisme qui, sans renier le fédéralisme, place les intérêts du Québec au premier plan. Elle rappelle notamment cette déclaration historique prononcée par Bourassa en 1990, au lendemain de l’échec de l’accord du lac Meech :
« Le Canada anglais doit comprendre d’une façon très claire que, quoi qu’on dise et quoi qu’on fasse, le Québec est, aujourd’hui et pour toujours, une société distincte, libre et capable d’assumer son destin et son développement. »
De l’autre côté se trouve l’héritage politique de Jean Charest, auquel son fils demeure inévitablement associé. Arrivé à la tête du PLQ en 1998, dans le contexte politique de l’après-référendum de 1995, Jean Charest a incarné un fédéralisme plus résolument canadien.
Son passage au pouvoir, de 2003 à 2012, demeure également associé à une augmentation considérable de la dette publique, aux controverses entourant le financement politique et aux révélations qui ont ébranlé la confiance envers les institutions. C’est d’ailleurs sous son gouvernement, en 2011, que fut créée l’Unité permanente anticorruption (UPAC).
Être calife à la place du calife : telle semble être l’ambition que certains prêtent déjà à Antoine Dionne Charest. Et voilà qu’il se trouve du monde pour lui essayer le turban.
Une victoire électorale ne fait pas un chef
Antoine Dionne Charest a été élu dans Verdun le 5 octobre dernier. Il a remporté une véritable bataille électorale contre la députée sortante de Québec solidaire, Alejandra Zaga Mendez. Cette victoire lui appartient. Elle lui confère un mandat de député et l’occasion de bâtir un bilan parlementaire. Quelques semaines plus tard, ce bilan commence à peine à s’écrire.
Son parcours mérite d’être examiné honnêtement. Il milite au PLQ depuis plus de quinze ans, a participé aux travaux de relance du parti et a travaillé dans des cabinets ministériels. Il possède également un doctorat en philosophie politique.
Il a donc autre chose à présenter qu’une simple photo de famille, même si, dans certains cercles libéraux, on établit déjà un parallèle avec la succession des deux Trudeau sur la scène fédérale.
Reste à savoir sur quoi ceux qui le voient déjà chef fondent leur empressement. Sa capacité à rallier les électeurs qui ont déserté le PLQ ? Son jugement dans les moments difficiles ? Un projet politique portant suffisamment sa marque pour qu’on puisse en discuter sans immédiatement revenir à son père ?
Ces preuves restent largement à faire dans ses nouvelles fonctions.
Le soir de son élection, Antoine Dionne Charest s’est dit « très, très, très fier de porter le nom Charest ».
Il devra pourtant composer avec l’héritage politique de son père : les objectifs de financement de 100 000 $ imposés aux ministres libéraux, les controverses sur le financement politique, les enveloppes brunes évoquées lors des enquêtes sur la corruption et, plus récemment, les allégations entourant l’affaire des « brownies », qui ont rappelé aux Québécois que le PLQ n’en avait pas nécessairement terminé avec ses vieux démons.
Antoine devra, un jour, être jugé sur ce qu’il aura accompli lui-même. Ses partisans lui rendraient service en lui laissant le temps de le démontrer. Le propulser prématurément dans un récit de retour des Charest risque de l’enfermer précisément dans le rôle dont il devra s’affranchir s’il souhaite un jour diriger le parti.
Jean Charest : la tendresse paternelle ou le calcul politique ?
Quant au père, il importe de distinguer les déclarations publiques des informations que me rapportent mes sources.
Le soir de l’élection, Jean Charest affirmait être resté à l’écart de la campagne de son fils. Le 19 octobre, lors de l’assermentation des députés libéraux, il estimait que Charles Milliard avait bien exprimé le défi de reconstruction auquel le parti était confronté.
Ces déclarations ne confirment pas le travail de coulisses évoqué par mes sources. Je rapporte les deux.
Si Jean Charest s’active effectivement pour favoriser l’avenir politique de son fils, il faudra aussi considérer cette démarche pour ce qu’elle représenterait : une intervention dans l’avenir du PLQ. La tendresse paternelle n’épuise pas le sujet dès lors qu’il est question de la direction d’un parti politique.
Charles Milliard, lui, a une équipe à faire travailler et une opposition officielle à diriger. Il doit convaincre des Québécois qui demeurent réticents à renouer avec les libéraux. Si une partie de sa formation commence déjà à le considérer comme une simple étape avant le prochain Charest, elle lui ajoute un problème dont il pourrait fort bien se passer.
Une succession officieuse peut miner un leadership bien avant qu’une candidature soit annoncée. Il suffit que chaque difficulté du chef devienne un argument en faveur de celui qu’on imagine déjà à sa place.
À force de préparer l’après, on risque de rendre le présent ingouvernable.
Le travail de député avant les ambitions de chef
Antoine Dionne Charest déclarait pourtant, lors de son investiture du 17 juin : « Je suis fier de faire équipe avec Charles Milliard ».
Cela ressemble à un directeur général qui réitère publiquement sa confiance envers son entraîneur. Il lui appartient désormais de donner un véritable contenu à cette déclaration par son travail parlementaire. Il appartient aussi à ceux qui rêvent déjà de sa promotion de se demander s’ils rendent réellement service à leur parti.
Dans une entrevue publiée le 11 octobre par Explore Verdun IDS, le nouveau député déclarait : « C’est maintenant que le travail commence ».
Il évoquait notamment le logement, le coût de la vie et l’Institut Douglas. Voilà des dossiers concrets sur lesquels les citoyens de Verdun pourront mesurer son travail. Leurs attentes sont probablement plus pressantes que les préférences des amateurs de succession.
Qu’Antoine Dionne Charest nourrisse des ambitions pour la chefferie, c’est peut-être un secret de Polichinelle. Encore faudra-t-il que cette ambition s’accompagne d’un bilan et d’un projet politique permettant de comprendre pourquoi lui, plutôt qu’un autre.
En attendant, le fauteuil de Charles Milliard est occupé.
Ceux qui en prennent déjà les mesures pourraient au moins avoir la décence de le faire à visage découvert.
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