Le PIB, les budgets militaires et les ressources naturelles n’expliquent pas à eux seuls quels États exercent une influence déterminante sur la scène internationale. Une étude de la Hoover Institution formalise et quantifie un autre déterminant de la puissance : la position d’un État au sein du réseau par lequel se transmet l’influence entre les pays.
Pour le Canada, le constat est révélateur, mais incomplet. Ses liens avec Washington figurent parmi les plus étroits du réseau estimé. Cela ne démontre toutefois pas sa capacité à infléchir les décisions américaines.
Un document de travail, pas un verdict
Daté d’octobre 2026, le document de travail intitulé « A Network Approach to Geopolitics » est signé par Ernest Liu (Princeton et NBER), Stephen J. Redding (Stanford et NBER), Bennett Smith-Worthington (Princeton et NBER) et David Y. Yang (Harvard, NBER et CEPR).
Cette recherche est diffusée sous le numéro Economics Working Paper 26127 de la Hoover Institution, rattachée à l’Université Stanford.
Il est essentiel de comprendre qu’il s’agit d’un document de travail, et non d’un verdict scientifique définitif. Ses résultats quantitatifs reposent sur un modèle et sur des hypothèses précises. Ils doivent donc être interprétés avec prudence.
Le mécanisme : ce que les États veulent et ce que leur réseau les incite à faire
Le modèle s’articule autour de trois facteurs : les intérêts nationaux, les liens de coopération qui incitent les États à aligner leurs décisions sur celles de leurs alliés et l’influence stratégique qu’un État peut exercer, à des coûts croissants, pour modifier les choix d’un autre.
Chaque décision géopolitique résulte ainsi d’un équilibre entre les impératifs nationaux et les incitations propres au réseau.
L’influence peut se propager en cascade : en agissant sur un partenaire stratégique, un État peut également modifier les positions des partenaires de celui-ci.
La conséquence est importante. Les désaccords entre blocs distincts se répercutent davantage sur les actions observées, tandis que les divergences entre partenaires proches sont atténuées par la coordination. Ainsi, deux enjeux présentant des divergences similaires d’intérêts nationaux peuvent entraîner des degrés de polarisation très différents.
Le pouvoir devient donc autant positionnel que matériel.
Un pays peut exercer une influence considérable parce qu’il relie plusieurs blocs, occupe un point de passage stratégique ou fait pencher l’équilibre entre différents camps.
Les auteurs ne soutiennent pas que la taille économique est systématiquement moins importante. Ils montrent plutôt qu’elle ne suffit pas, à elle seule, à expliquer la répartition de l’influence entre les États.
Une méthode ambitieuse, des hypothèses déterminantes
Les auteurs infèrent l’existence et la structure du réseau plutôt que de les mesurer directement.
Pour ce faire, ils rapprochent les intérêts politiques intérieurs, caractérisés à partir de 37 variables issues de V-Dem (Varieties of Democracy), des actions géopolitiques représentées par les points idéaux estimés par Bailey, Strezhnev et Voeten (2017), à partir des votes à l’ONU.
V-Dem constitue une vaste base de données décrivant notamment les institutions et les systèmes politiques nationaux. Les 37 indicateurs retenus servent à caractériser les intérêts politiques intérieurs des États.
L’analyse couvre la période de 1960 à 2019, avec des estimations réalisées par décennie.
Les données complémentaires comprennent notamment le commerce bilatéral, la distance géographique, les différences entre les régimes politiques, les proximités religieuses et linguistiques, l’histoire coloniale ainsi que les visites de dirigeants.
La décomposition spectrale permet d’identifier les principales lignes de fracture du réseau.
Les cinq composantes retenues, y compris celle du consensus, expliquent 97 % de la variance des actions et 96 % de celle des intérêts. Lorsque la composante du consensus est exclue, ces proportions demeurent de 97 % pour les actions, mais diminuent à 81 % pour les intérêts.
Les liens estimés présentent les associations attendues avec les indicateurs externes. Par ailleurs, les visites de dirigeants, qui ne figurent pas dans l’estimation initiale, sont positivement associées à l’influence prédite.
Cette validation descriptive renforce la cohérence du modèle. Elle ne démontre toutefois pas que le commerce, la proximité culturelle ou les visites diplomatiques constituent, à eux seuls, des causes directes de l’influence.
Les limites méthodologiques demeurent substantielles.
Les données ne permettent pas de déterminer entièrement l’échelle des valeurs propres. Les auteurs retiennent donc la plus grande échelle admissible, puis vérifient la robustesse des résultats à d’autres choix.
L’hypothèse de « stationnarité du graphe », selon laquelle les intérêts et les actions partagent les mêmes composantes principales, ne constitue qu’une approximation des données.
Le poids accordé à l’intérêt intérieur (0,4), le coût de l’influence (5) et l’écart entre les principales valeurs propres sont également calibrés.
Enfin, V-Dem ne mesure pas directement les préférences nationales sur chaque enjeu, et les votes à l’ONU ne couvrent qu’une partie de la politique étrangère. Les simulations demeurent donc conditionnelles aux hypothèses et aux relations retenues.
Autonomie, contrôle et importance structurelle : trois formes de pouvoir distinctes
Le réseau estimé permet de retrouver les grandes transformations géopolitiques des dernières décennies :
- Années 1960 : prédominance du clivage Est-Ouest.
- Années 1970 : opposition entre les grandes puissances et les pays en développement.
- Années 1980 : retour du clivage Est-Ouest.
- Depuis les années 1990 : opposition entre les États-Unis et l’Europe occidentale, d’un côté, et la Chine, de l’autre, avec de nombreux pays du Sud global situés entre les deux pôles.
Il s’agit néanmoins de lignes de fracture dominantes, et non de blocs parfaitement homogènes.
Pour la période 2010-2019, les auteurs distinguent trois dimensions fondamentales du pouvoir géopolitique.
1. L’autonomie
Elle mesure la proportion d’un changement d’intérêt national qui se traduit dans les actions du pays concerné.
Les résultats sont les suivants :
- États-Unis : 0,60
- Chine : 0,38
- Inde : 0,30
2. Le contrôle
Il mesure la variation moyenne des actions des autres pays pour chaque unité de variation de l’action du pays considéré.
Les résultats sont les suivants :
- Chine : 0,26
- Inde : 0,15
- États-Unis : 0,13
3. La capacité à façonner le jeu géopolitique
Cette dimension mesure l’ampleur des changements que connaîtraient les actions des autres pays si un État était retiré du réseau.
Les résultats sont les suivants :
- États-Unis et Chine : environ 10,2 chacun
- Inde : 5,0
- Japon et Russie : 4,3 chacun
Ces distinctions révèlent une réalité essentielle : un État peut disposer d’une grande autonomie sans nécessairement exercer le plus grand contrôle sur les décisions de ses partenaires.
Les simulations contrefactuelles illustrent ces mécanismes.
Si les intérêts chinois convergeaient vers ceux des États-Unis, l’action de la Chine ne changerait que de 4,3 unités pour un écart initial d’intérêts de 11,3 unités, soit environ 38 %.
Ses partenaires contribuent ainsi à ancrer sa position. Pourtant, la Syrie, la Corée du Nord et l’Iran modifieraient également leurs actions, sans que leurs propres intérêts aient changé.
De même, une réduction de 75 % des liens entre Washington et ses alliés européens de l’OTAN ferait passer l’autonomie américaine de 0,60 à environ 0,90, mais diminuerait son contrôle de 0,13 à environ 0,11.
Une alliance peut donc restreindre la liberté d’action d’une puissance tout en augmentant sa capacité d’influence.
L’exercice portant sur 766 votes à l’ONU entre 2010 et 2019 fournit une autre mesure de cette influence.
Le déplacement contrefactuel des intérêts chinois entraînerait la modification de 6 088 votes d’autres pays, contre 3 408 pour les États-Unis et 249 pour l’Inde.
Aucun autre pays ne dépasserait le seuil de cinq votes modifiés.
Ce résultat repose sur des actions recalculées, puis arrondies aux catégories de vote. Il ne s’agit donc pas d’un décompte de changements diplomatiques effectivement observés.
Il importe également de distinguer le contrôle de l’autonomie.
En combinant les valeurs arrondies, l’effet moyen d’un choc unitaire d’intérêts serait d’environ 0,10 pour la Chine et de 0,08 pour les États-Unis.
L’écart est donc nettement inférieur au doublement que pourraient suggérer les seules valeurs de contrôle.
Le Canada : un lien fort, une influence non démontrée
Ce que l’étude établit
Le réseau estimé montre que les États-Unis entretiennent leurs liens les plus forts avec le Canada et l’Europe occidentale.
Toutefois, les résultats présentés ne fournissent pas d’estimations comparables de l’autonomie, du contrôle ou de l’importance structurelle du Canada.
Les simulations relatives aux votes indiquent que seuls la Chine, les États-Unis et l’Inde entraînent plus de cinq modifications de votes à la suite d’un choc touchant leurs propres intérêts.
On peut donc en déduire que le Canada ne dépasse pas ce seuil dans cet exercice, à condition qu’il figure dans l’échantillon concerné.
Ce résultat ne mesure cependant ni l’ensemble de son influence diplomatique ni son pouvoir économique ou militaire.
Le modèle suggère qu’une intégration profonde avec Washington peut donner accès à des réseaux stratégiques, tout en limitant la liberté de décision lorsque les intérêts divergent.
Les auteurs montrent également que des pays comme la Russie et l’Iran peuvent exercer une influence importante en raison de leur position dans le réseau.
La situation canadienne est différente. Ottawa ne bénéficie pas nécessairement des mêmes avantages structurels, et son influence propre n’est pas quantifiée dans les résultats présentés.
Des pays tiers pourraient chercher à renforcer leurs relations avec le Canada afin de mieux s’insérer dans les réseaux nord-américains.
Le modèle permet d’envisager cette hypothèse, mais ne démontre ni la possibilité de contourner Washington ni l’existence d’un accès automatique au marché américain.
Ce qui reste à mesurer
Pour évaluer véritablement la puissance canadienne, plusieurs éléments supplémentaires seraient nécessaires :
- Des estimations nationales comparables de l’autonomie, du contrôle et de l’importance structurelle.
- Une analyse plus détaillée des relations bilatérales.
- Des indicateurs du comportement diplomatique et des dépendances économiques.
- Des simulations permettant d’évaluer les conséquences de changements d’alliances.
L’utilisation de données plus récentes que celles de 2019 permettrait également d’actualiser l’analyse.
Sans ces éléments, une interrogation demeure : Ottawa utilise-t-il réellement sa position pour influencer ses partenaires ou se contente-t-il d’évoluer au sein de réseaux dont les décisions sont prises ailleurs?
La puissance se mesure aux décisions que l’on peut changer
Trois conclusions principales se dégagent de cette étude.
Premièrement, la proximité ne constitue pas nécessairement une preuve d’influence. Un lien fort révèle une intégration importante, mais seule l’analyse des décisions permet d’évaluer le pouvoir réellement exercé.
Deuxièmement, le Canada doit disposer d’indicateurs comparables d’autonomie, de contrôle et d’importance structurelle afin de mesurer sa véritable marge de manœuvre sur la scène internationale.
Troisièmement, les scénarios sont plus utiles que les slogans. Le cadre proposé permet d’évaluer les conséquences d’un renforcement ou d’un affaiblissement des liens avec Washington, l’Europe et d’autres partenaires stratégiques.
La puissance économique façonne indéniablement la géopolitique, mais elle n’en constitue pas l’unique ressort.
Pour le Canada, la question décisive n’est donc pas seulement de déterminer avec quels pays il entretient des relations.
Il s’agit surtout de savoir dans quelle mesure ces relations lui permettent de modifier les décisions qui comptent, au-delà des changements de gouvernement et des circonstances politiques.
Mot de l’auteur
Ce document de travail présente un intérêt certain, malgré plusieurs limites méthodologiques.
Sa principale contribution consiste à déplacer l’analyse du pouvoir, traditionnellement centrée sur les ressources matérielles, vers la capacité d’influence qu’un État peut exercer au sein d’un réseau.
Cette approche gagnerait à être approfondie afin de mesurer plus précisément le pouvoir des puissances moyennes et de distinguer leur degré d’intégration de leur capacité réelle à modifier les décisions de leurs partenaires.
Pour le Canada, une leçon s’impose : il faut cesser de confondre ambition diplomatique et influence effective.
Ottawa doit éviter de présumer que ses prises de position, ses désaccords ou ses initiatives suffisent à faire changer d’avis les grandes puissances mondiales, notamment les États-Unis et la Chine.
Il devrait plutôt identifier les intérêts communs avec ses alliés, les leviers dont il dispose et les circonstances dans lesquelles ses relations peuvent véritablement infléchir les décisions des pays dominants.
Cette grille de lecture permet également de mieux comprendre le rapprochement du Canada avec l’Union européenne et la logique de la « doctrine Carney ».
En diversifiant ses partenariats, Ottawa cherche à réduire sa dépendance envers Washington et à accroître sa marge de manœuvre grâce à des coalitions de pays moins puissants.
L’Union européenne représente bien davantage qu’une simple addition de marchés nationaux.
Elle pourrait constituer un ensemble économique et politique capable de coordonner ses ressources et de négocier collectivement au sein des instances internationales, ce qui lui permettrait éventuellement de peser davantage sur les règles du jeu international.
Le rapprochement avec l’Europe peut donc être interprété comme une tentative de transformer des relations bilatérales en une véritable capacité d’action collective.
Le modèle de Liu et de ses coauteurs fournit une piste intéressante pour analyser cette stratégie, sans toutefois démontrer qu’elle constitue la motivation réelle du gouvernement Carney.
La question décisive demeure celle de l’exécution : le Canada saura-t-il convertir ses nouvelles relations en leviers concrets de négociation ou se contentera-t-il de multiplier les partenariats sans modifier les rapports de force?
Bibliographie
Liu, Ernest, Stephen J. Redding, Bennett Smith-Worthington et David Y. Yang. 2026. « A Network Approach to Geopolitics ». Economics Working Paper 26127. Hoover Institution, Stanford University. Consulter le document.
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