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L’aluminium vert du Saguenay : la bonne question n’est pas celle qu’on pose

Non, je ne suis pas contre l’aluminium vert.

Je suis même plutôt fier de ce qui se passe à Arvida. Mais quand l’argent public entre en jeu, une question devrait passer avant toutes les autres. Et c’est rarement celle qu’on entend.

D’abord, rendons à César ce qui lui appartient…

Commençons par ce qui va bien.

En mars 2026, Rio Tinto a lancé la mise en service de l’agrandissement AP60 au Complexe Arvida. C’est un projet de 1,5 milliard de dollars américains qui ajoute environ 160 000 tonnes de capacité de production par année.

Et ce n’est pas n’importe quel aluminium. Selon Rio Tinto, grâce à notre hydroélectricité, chaque tonne produite émet environ 1,6 tonne de CO₂e, contre une moyenne de 10,9 tonnes dans l’industrie.

Sur le même site d’Arvida se construit l’usine de démonstration ELYSIS. Selon ses promoteurs, cette technologie élimine les émissions directes de gaz à effet de serre liées à l’électrolyse. L’usine compte dix cuves et produira jusqu’à 2 500 tonnes d’aluminium par année d’ici 2027.

C’est de l’ingénierie de haut niveau, et elle se fait chez nous.

L’addition, s’il vous plaît

Regardons maintenant la facture. Rassurez-vous, ça va plus vite qu’une déclaration de revenus.

Pour ELYSIS, Québec a injecté, au fil des ans, plus de 230 M$, depuis le développement de la technologie jusqu’à la construction de l’usine de démonstration. Ottawa a ajouté 100 M$ en mai 2026. Pour AP60, Investissement Québec peut prêter jusqu’à 150 M$ à Rio Tinto. Le prêt est remboursable, mais on en ignore le taux et les conditions.

Puis il y a l’électricité. Selon des données d’Hydro-Québec rapportées par La Presse en 2022, les alumineries payaient en moyenne 3,87 ¢/kWh depuis 2015, alors que le tarif industriel comparable était de 4,6 ¢/kWh. Ces chiffres datent un peu, je le précise, mais ils donnent une idée.

Le mot magique : « emplois »

Et comment Ottawa justifie-t-il ses 100 M$ ?

Par le maintien de 5 000 emplois.

Voilà le réflexe. Et c’est là, selon moi, qu’on passe à côté de l’essentiel.

Une entreprise n’existe pas pour créer des emplois. Elle existe pour générer un profit, qu’il soit financier ou social. Les emplois viennent avec, mais ils sont une conséquence, pas le but.

Quand l’État mesure son succès en fonction des emplois, il mesure la mauvaise chose.

Le vrai mal canadien… et québécois

Le Canada a un problème, et ce n’est pas le manque de jobs.

C’est la productivité.

En 1984, selon la Banque du Canada, nous produisions, par heure travaillée, 88 % de ce que produisaient les Américains. En 2022, nous étions descendus à 71 %. La sous-gouverneure Carolyn Rogers parlait même d’une urgence : il était temps de « briser la vitre ».

Le problème n’est pas que nous travaillons mal. C’est que nous travaillons avec de moins bons outils. Selon l’Institut C.D. Howe, une entreprise américaine investissait, en 2025, environ trois fois plus par travailleur dans les machines et le matériel qu’une entreprise canadienne.

Et au Québec, vous l’aurez deviné, c’est pire. Selon le Centre sur la productivité et la prospérité (CPP) de HEC Montréal, une heure travaillée chez nous générait, en 2024, environ 27 % moins de richesse que la moyenne de 19 pays de l’OCDE. Au début des années 1980, l’écart était minime.

Ce que dit HEC Montréal

Le plus intéressant dans cette étude, ce n’est pas le constat. C’est l’explication.

Selon le CPP, le problème n’est pas que Québec n’a rien fait. C’est qu’il a fait la mauvaise chose, avec beaucoup d’argent. Pendant plus d’un quart de siècle, sa politique industrielle a favorisé presque systématiquement la création d’emplois. Jusqu’à tout récemment, environ 80 % des crédits d’impôt aux entreprises étaient calculés en fonction des salaires.

Résultat, selon les chercheurs : on a avantagé les projets qui embauchent beaucoup plutôt que ceux qui investissent dans les machines, freinant du même coup la relance de l’investissement.

Vous voyez où je veux en venir.

Le CPP va plus loin. En aidant des entreprises à survivre alors qu’elles n’y seraient pas parvenues seules, l’État a freiné le renouvellement normal de l’économie. Entre 2002 et 2023, le renouvellement des entreprises a été moins dynamique au Québec qu’en Ontario ou dans l’ensemble du Canada, tant sur le plan des créations que des disparitions. Cela laisse moins de place aux nouvelles pousses et moins de ressources aux entreprises les plus productives.

Et les entreprises qui réussissent, elles ?

Le CPP a étudié celles du Réseau QG100, des exportatrices québécoises d’exception. Leur secret n’est pas une subvention. Elles sont davantage exposées à la concurrence et y répondent en investissant, en innovant et en se renouvelant sans arrêt.

La conclusion des chercheurs pourrait presque servir de titre à ce texte : la création d’emplois ne devrait plus être le point de départ de la politique industrielle, mais son aboutissement.

L’artisan et le jardinier

Pour reprendre les mots d’Hayek à ma façon, tout cela porte un nom : le gouvernement joue à l’artisan plutôt qu’au jardinier.

L’artisan choisit sa pièce, la façonne et décide du résultat. Le jardinier, lui, prépare le sol, arrose et laisse pousser ce qui veut pousser.

Revenons à Arvida. Choisir une technologie, un promoteur et un nombre d’emplois à maintenir, c’est du travail d’artisan. Je tiens à le préciser : le CPP n’a pas étudié l’aluminium en particulier.

Alors, est-ce que ces subventions rendent nos travailleurs plus productifs ? Honnêtement, je ne sais pas. Je n’ai trouvé aucune étude indépendante qui le mesure.

Le seul indice vient de l’évaluation fédérale du Fonds stratégique pour l’innovation, publiée en 2021. Parmi les volets examinés, celui de l’acier et de l’aluminium présentait le plus faible effet économique par dollar dépensé.

Avouez que ça fait réfléchir.

La question devient plutôt…

Ce n’est plus : « Combien d’emplois avons-nous sauvés ? »

La question devient plutôt : qu’avons-nous obtenu en productivité pour cet argent ?

Les cuves AP60 produisent-elles plus d’aluminium par heure travaillée que les anciennes ? Rio Tinto parle d’efficacité accrue, mais je n’ai pas trouvé de chiffre indépendant.

Pourquoi les conditions d’un prêt de 150 M$ ne sont-elles pas publiques ?

Le tarif d’électricité est-il un investissement ou une subvention qui ne dit pas son nom ?

Mon hypothèse : Rio Tinto aurait peut-être investi de toute façon, compte tenu de ses propres intérêts. Mais c’est une hypothèse, pas un fait.

En terminant

Je ne prétends pas avoir la réponse. Il est possible qu’ELYSIS devienne une immense réussite, et je le souhaite.

Mais qui suis-je pour choisir, à la place des investisseurs, quelle technologie mérite de gagner ? Et qui est l’État pour le faire avec notre argent, sans même mesurer ce que cela rapporte en productivité ?

Préparons le sol : des règles claires, une fiscalité concurrentielle et des données publiques.

Puis laissons pousser.

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Francis Hamelin
Francis Hamelin
Francis Hamelin, #MakeThePLQLiberalAgain, est membre des Trois Afueras et écrivain amateur. Technicien en génie mécanique et industriel, il s'intéresse particulièrement aux politiques publiques, l'économie et à la productivité des entreprises et des individus.

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