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La gauche qui ne comprend plus la classe ouvrière

Il y a quelque chose de paradoxal dans le rapport qu’entretient une certaine gauche avec la classe ouvrière. Elle prétend défendre les travailleurs, mais semble parfois incapable de comprendre leurs choix lorsque ceux-ci ne correspondent pas à ses propres préférences politiques. Je pense que le problème vient en partie d’une erreur fondamentale : croire que les individus qui partagent certaines caractéristiques économiques et sociales partagent nécessairement les mêmes intérêts et les mêmes aspirations.

Prenons un exemple. Un travailleur d’usine termine une semaine de cinquante heures. Il rentre chez lui, fatigué, après avoir passé ses journées à produire quelque chose de concret. Il doit payer son hypothèque, faire l’épicerie, entretenir sa voiture et s’occuper de ses enfants. Il consulte les nouvelles et apprend qu’un projet informatique gouvernemental a coûté des centaines de millions de dollars, qu’un programme public ne livre pas les résultats promis ou qu’une nouvelle réglementation compliquera encore la vie des entreprises.

Puis, il entend des commentateurs lui expliquer que ses véritables intérêts se trouvent dans un programme politique dont les priorités ne correspondent pas nécessairement à ses préoccupations. Pourquoi devrait-il les croire ? Pourquoi son expérience quotidienne aurait-elle moins de valeur que l’analyse d’un intellectuel qui prétend savoir ce qui est bon pour lui ?

La classe sociale ne vote pas

Ce travailleur peut être préoccupé par les impôts, le coût de la vie, l’accès à la propriété, la sécurité de son emploi ou la possibilité d’améliorer sa situation grâce à son travail. Il peut aussi accorder beaucoup d’importance à sa famille, à sa communauté et à son autonomie. Ces préoccupations ne deviennent pas moins légitimes parce qu’elles ne correspondent pas à la hiérarchie des priorités d’une certaine gauche.

C’est pourtant ce qu’on semble parfois suggérer lorsque les résultats électoraux ne correspondent pas aux attentes. Si les travailleurs votent à gauche, ils ont compris leurs intérêts. S’ils votent à droite, ils ont été manipulés, mal informés ou détournés de leurs véritables préoccupations. Ce raisonnement est commode, mais il a un défaut majeur : il rend toute réfutation impossible. Le vote qui nous plaît confirme notre analyse, tandis que celui qui nous déplaît devient la preuve que l’électeur ne comprend pas sa propre situation.

Or, deux personnes qui occupent le même emploi et gagnent le même salaire peuvent avoir des conceptions très différentes de la justice, de la solidarité et du rôle de l’État. L’une peut privilégier la redistribution. L’autre peut considérer que l’investissement, la productivité et la création de richesse sont de meilleurs leviers pour améliorer les conditions de vie. Elles peuvent partager les mêmes objectifs tout en divergeant sur les moyens de les atteindre. C’est normal : nous parlons d’individus, pas de catégories statistiques.

Je ne prétends pas que les électeurs ont toujours raison ni que leurs choix sont nécessairement bien informés. Je dis simplement qu’il faut être capable d’envisager qu’un désaccord politique soit autre chose qu’une erreur de jugement. La classe sociale ne vote pas. Ce sont les individus qui la composent qui votent.

Des travailleurs qui veulent avancer

On parle beaucoup de salaires, d’inégalités et de conditions de travail. Ce sont des enjeux importants. Mais derrière les statistiques, il y a des individus qui ont leurs propres ambitions. Pour certains, une vie réussie, c’est une maison, des enfants et la tranquillité d’esprit. Pour d’autres, c’est gravir les échelons, changer d’emploi ou lancer leur entreprise.

Ce travailleur peut vouloir une augmentation ou économiser suffisamment pour partir à son compte. Son idée du progrès est concrète : améliorer sa situation, gagner en autonomie et offrir davantage de possibilités à sa famille. Le travailleur n’est pas seulement quelqu’un qu’il faut protéger. C’est aussi quelqu’un qui veut avancer.

À force de présenter les travailleurs essentiellement comme des victimes de leur environnement économique, on finit par sous-estimer leurs ambitions. On parle de leurs difficultés, mais moins de leurs projets. Pourtant, ces réalités ne sont pas incompatibles. On peut vouloir de meilleures protections sociales tout en souhaitant davantage de liberté. On peut se soucier des inégalités sans vouloir que l’État décide à notre place de la manière dont on devrait vivre.

Le travail peut être pénible sans être dépourvu de sens. Le désir de gagner davantage n’est pas nécessairement de la cupidité. Et vouloir améliorer son sort par ses propres efforts n’implique pas qu’on méprise ceux qui éprouvent des difficultés.

Certains privilégient la sécurité, d’autres la mobilité. Certains veulent davantage de temps libre, d’autres sont prêts à multiplier les heures pour atteindre leurs objectifs. Il faut donc cesser de parler de la classe ouvrière comme si elle formait un bloc homogène.

Défendre sans décider à leur place

Les travailleurs ne doivent pas leur fidélité politique à ceux qui prétendent les défendre. Ils peuvent juger une politique à ses conséquences sur leur quotidien plutôt qu’à ses intentions. Ce n’est pas nécessairement un manque de conscience de classe : c’est parfois simplement un désaccord sur les moyens d’améliorer la société.

La droite commet évidemment les mêmes erreurs lorsqu’elle réduit les travailleurs à des contribuables ou à des électeurs naturellement conservateurs. Personne ne peut déduire toute la vision du monde d’un individu à partir de son métier ou de son revenu.

Mais pour une mouvance politique qui fait de la défense des travailleurs un élément central de son identité, la question mérite d’être posée. Défendre les travailleurs, ce n’est pas seulement promettre de redistribuer les richesses. C’est aussi comprendre ce qu’ils veulent faire de leur vie et quelle place ils souhaitent laisser à leurs propres décisions.

Car il y a une différence entre vouloir améliorer la condition des gens et décider à leur place de ce qu’une vie meilleure devrait être. Si l’on prétend défendre les travailleurs sans comprendre leurs aspirations, on risque de finir par défendre une idée abstraite de la classe ouvrière plutôt que les personnes qui la composent.

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Francis Hamelin
Francis Hamelin
Francis Hamelin, #MakeThePLQLiberalAgain, est membre des Trois Afueras et écrivain amateur. Technicien en génie mécanique et industriel, il s'intéresse particulièrement aux politiques publiques, l'économie et à la productivité des entreprises et des individus.

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