Le modèle québécois coûte cher. Très cher. Mais il comporte un avantage considérable : il peut être particulièrement généreux pour ceux qui bénéficient pleinement de ses protections. Et si nous osions poser une question dérangeante : le modèle québécois est-il devenu un système qui protège davantage ceux qui sont déjà protégés, tout en exigeant toujours plus de ceux qui ne le sont pas ?
Pour comprendre ma réflexion, il faut retourner à une vieille notion que la gauche affectionne particulièrement : le prolétariat. Chez Karl Marx, le prolétaire est celui qui ne possède pas les moyens de production et qui, pour vivre, doit vendre sa force de travail. Il n’a essentiellement que son corps, sa santé, son temps et sa capacité de travailler à offrir. À l’opposé se trouve le bourgeois, celui qui possède le capital et les moyens de production. Mais nous sommes en 2026. Le monde a changé. Et si nos définitions de la bourgeoisie et du prolétariat devaient elles aussi évoluer ?
La bourgeoisie moderne : le luxe de ne plus travailler
Qu’est-ce que le luxe aujourd’hui ? Est-ce nécessairement posséder un yacht, une résidence secondaire ou une voiture de prestige ? Je propose une autre définition. Le véritable luxe, en 2026, c’est de pouvoir envisager sereinement le jour où l’on n’aura plus besoin de travailler. C’est de savoir qu’à 55, 60 ou 65 ans, on pourra cesser de vendre son temps et sa force de travail, tout en conservant les moyens de vivre convenablement. C’est posséder quelque chose de plus précieux que bien des biens matériels : du temps libre, accompagné d’une sécurité financière.
Dans cette perspective, une partie de la classe syndiquée de l’État québécois pourrait bien constituer une nouvelle forme de bourgeoisie. Une bourgeoisie qui ne possède pas nécessairement d’usines ou de grandes entreprises, mais qui bénéficie d’un patrimoine de protections : sécurité d’emploi, conventions collectives, assurances, congés et, surtout, perspective d’une retraite relativement prévisible. Une bourgeoisie institutionnelle, en quelque sorte.
Je précise immédiatement une chose : il ne s’agit pas de prétendre que ces travailleurs sont riches ou qu’ils n’ont pas mérité leurs conditions de travail. Il s’agit de constater qu’ils possèdent une sécurité que beaucoup d’autres contribuables ne connaîtront jamais. Et cette sécurité représente, à mes yeux, une forme moderne de richesse.
Et c’est précisément cette position qui m’amène à poser la question suivante : pourquoi certains travailleurs québécois peuvent-ils envisager leur retraite avec confiance, alors que d’autres, qui contribuent pourtant au financement du même État, doivent espérer que leur corps tiendra suffisamment longtemps ?
Le nouveau prolétaire québécois
Regardons maintenant ailleurs. Regardons le petit entrepreneur qui travaille soixante heures par semaine pour maintenir son commerce en vie. Regardons le cultivateur de la Beauce ou du Lac-Saint-Jean (j’en connais), dont le patrimoine est parfois considérable sur papier, mais dont la liberté financière dépend de la prochaine récolte, des dettes, des taux d’intérêt et de sa capacité physique à continuer. Regardons le travailleur d’une petite entreprise qui n’a ni régime de retraite généreux, ni sécurité d’emploi comparable, ni véritable coussin financier. Regardons celui qui paie ses impôts, ses taxes et ses cotisations, mais qui devra financer lui-même une bonne partie de sa retraite.
Bien sûr, tous les travailleurs du privé ne sont pas précaires, pas plus que tous les employés de l’État ne sont privilégiés. Mais les écarts de protection sont bien réels. Et je pose la question : le véritable prolétaire de notre époque ne serait-il pas celui qui, malgré des années de travail, ne peut toujours pas envisager le moment où il pourra enfin s’arrêter ? Celui qui n’a pas une carrière protégée devant lui, mais une succession de risques à assumer. Celui qui n’a rien de garanti, sinon l’obligation de continuer à travailler. Nous avons peut-être créé une société dans laquelle le prolétariat ne se définit plus uniquement par son salaire, mais par son absence de sécurité.
Et si ce prolétaire avait voté PCQ ?
Qui sont ces Québécois qui ont voté pour le Parti conservateur d’Éric Duhaime ? Lors des élections de 2022, plus d’un demi-million de Québécois lui ont accordé leur vote. Le parti a obtenu des appuis particulièrement importants dans certaines régions, notamment en Chaudière-Appalaches. Pourquoi ? On pourrait évidemment expliquer ce vote par le conservatisme, le rejet des mesures sanitaires, la méfiance envers l’État ou les convictions individuelles. Encore pire, ces gens sont des conspirationnistes, des flat-earthers, des rednecks mélangés ! Mais peut-on envisager une autre explication ?
Et si une partie de ces électeurs était constituée de travailleurs qui ne se reconnaissent plus dans le modèle économique défendu par la gauche québécoise ? Des travailleurs qui ne possèdent pas la sécurité de la fonction publique, qui ne disposent pas d’une convention collective avantageuse et qui n’ont pas nécessairement de retraite confortable devant eux. Pendant que le Parti québécois attire différents segments de l’électorat nationaliste, que les libéraux conservent leurs appuis traditionnels et que Québec solidaire revendique une gauche sociale et redistributive, ces travailleurs peuvent avoir le sentiment que personne ne parle véritablement pour eux.
La gauche leur promet davantage de services, de programmes et de protections collectives. Mais eux se demandent peut-être simplement comment ils vont continuer à les payer. La gauche leur explique ce que devraient être leurs intérêts, mais eux regardent leur relevé de paie, leurs factures et leurs perspectives de retraite. Et ils ne reconnaissent pas nécessairement leurs intérêts dans le discours qu’on leur tient.
La contradiction de la gauche syndicale
Il y a quelque chose d’assez fascinant dans le fait qu’une partie du mouvement syndical continue de se présenter comme la voix naturelle du prolétariat. Historiquement, les syndicats ont joué un rôle essentiel dans l’amélioration des conditions de travail. Ils ont contribué à construire une société plus juste et plus prospère. Mais que se passe-t-il lorsque certaines de ces protections deviennent difficilement accessibles à ceux qui travaillent à l’extérieur des institutions qui en bénéficient ?
Que se passe-t-il lorsqu’un salarié protégé par une convention collective et un régime de retraite prévisible se présente comme le représentant naturel d’un travailleur indépendant qui ne possède rien de comparable ? Peuvent-ils encore prétendre appartenir à la même réalité économique ? Je ne remets pas en question le droit des syndiqués à défendre leurs acquis. Je remets en question l’idée selon laquelle leurs intérêts seraient nécessairement ceux de l’ensemble de la classe travailleuse.
Une organisation peut défendre légitimement les intérêts de ses membres sans pour autant représenter les intérêts de tous les travailleurs. Et une gauche politique qui confond les deux risque de ne plus comprendre une partie du prolétariat qu’elle prétend défendre.
Le vote conservateur comme vote de survie économique ?
C’est ici que le phénomène Éric Duhaime mérite, selon moi, une réflexion dépassant les étiquettes habituelles. Le PCQ est un parti de droite (vraiment ?). Ses propositions économiques accordent une place importante à la réduction du poids de l’État, à la liberté individuelle et à une fiscalité moins lourde. Mais voter pour un parti de droite signifie-t-il nécessairement être bourgeois ? Pas du tout.
Un travailleur peut réclamer moins d’intervention de l’État non pas parce qu’il possède des capitaux considérables, mais parce qu’il estime ne plus avoir les moyens de financer les ambitions de cet État. Il peut souhaiter une fiscalité plus légère non pas pour accumuler une fortune, mais simplement pour conserver une plus grande part du fruit de son travail. Il peut se méfier des nouveaux programmes sociaux non pas parce qu’il méprise leurs bénéficiaires, mais parce qu’il craint d’être encore celui qui devra en assumer le coût.
Et c’est peut-être là le grand paradoxe québécois. Le prolétaire d’hier réclamait à l’État de le protéger contre les puissants. Le prolétaire d’aujourd’hui pourrait réclamer à ce même État de lui laisser suffisamment de moyens pour vivre. Cela ne signifie pas nécessairement que les politiques du PCQ amélioreraient sa condition. Je ne suis pas devin. Réduire la taille de l’État peut alléger certaines charges, mais aussi réduire des services dont ces mêmes travailleurs dépendent. Il reste que le message politique peut trouver un écho particulier chez ceux qui ont l’impression de contribuer beaucoup à un système dont ils retirent relativement peu de sécurité. Ce vote pourrait alors être moins un vote de bourgeois qu’un vote de travailleurs inquiets pour leur avenir.
Et si nous avions inversé les rôles ?
Nous continuons souvent d’imaginer la politique québécoise à travers les vieux réflexes du XXe siècle. La gauche défendrait les travailleurs, la droite défendrait les bourgeois, les syndicats incarneraient le prolétariat et les entrepreneurs représenteraient le capital. Mais cette grille de lecture suffit-elle encore ?
Un employé de l’État qui possède une excellente sécurité d’emploi, une retraite prévisible et un ensemble de protections collectives est-il nécessairement plus vulnérable qu’un travailleur autonome qui ne sait pas s’il pourra cesser de travailler à 70 ans ? Un petit entrepreneur qui dépend entièrement de son propre travail ressemble-t-il davantage à un capitaliste ou à un prolétaire ? Et surtout, pourquoi présumer que celui qui vote pour moins d’État vote nécessairement contre ses propres intérêts ?
Peut-être que notre véritable fracture sociale ne passe plus seulement entre la gauche et la droite, ni même entre les riches et les pauvres. Peut-être passe-t-elle aussi entre ceux qui bénéficient d’une sécurité institutionnelle durable et ceux qui doivent assumer personnellement les risques de leur existence économique. Entre ceux qui peuvent planifier leur retraite et ceux qui doivent espérer pouvoir en prendre une. Entre ceux qui disposent du luxe du temps et ceux qui doivent encore le vendre pour survivre.
Le nouveau paradoxe québécois
Je ne prétends pas que tous les électeurs du PCQ sont des prolétaires, ni que tous les syndiqués de l’État appartiennent à une nouvelle bourgeoisie. Je propose simplement de regarder notre société autrement. Peut-être que certains des travailleurs les moins protégés du Québec votent aujourd’hui pour un parti de droite précisément parce qu’ils ne se sentent plus représentés par une gauche devenue, à leurs yeux, la gardienne d’un modèle institutionnel dont ils n’ont pas tous les avantages.
Et peut-être que cette gauche devrait se poser une question profondément inconfortable : à partir de quel moment cesse-t-on de représenter le prolétariat pour devenir avant tout le défenseur de ses propres acquis ?
Le modèle québécois a permis de grandes réalisations collectives. Mais il mérite aussi d’être interrogé sur la façon dont ses coûts et ses avantages sont répartis. Car une société peut être généreuse envers certains de ses travailleurs tout en laissant d’autres porter une part importante de ses risques économiques. Et si le vote PCQ nous révélait justement une partie de cette contradiction ? Alors, peut-être que le plus grand bouleversement politique du Québec n’est pas simplement la montée d’une nouvelle droite. C’est peut-être l’apparition d’un prolétariat qui ne demande plus à l’État de lui promettre davantage, mais simplement de lui laisser respirer.
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