Productivité, démographie, commerce, énergie et santé : les choix difficiles du prochain gouvernement
Le problème n’est pas que le Québec ait un secteur public important. C’est qu’il peine à démontrer que cette taille produit des résultats à la hauteur de son coût. Tous paliers de gouvernement confondus, le secteur public emploie 1,1 million de personnes, soit 23,9 % des travailleurs, tandis que sa rémunération représente environ la moitié des dépenses de programmes (Palacios et al., 2025). En 2023, les dépenses publiques atteignaient 49,1 % du PIB québécois, contre 41,7 % au Canada (Tapp, 2025). Dans le même temps, la productivité relative du secteur public une mesure imparfaite, mais néanmoins révélatrice est passée de 120,2 à 93,6 entre 1997 et 2024.
Le problème ne se résume d’ailleurs pas aux salaires. À caractéristiques comparables, l’écart salarial avec le secteur privé n’est que de 2,0 %, et tombe à 0,7 % après prise en compte de la syndicalisation. L’écart apparaît plutôt dans la rémunération globale et les conditions d’emploi. Un régime de retraite couvre 96,6 % des employés de l’État, contre 23,7 % dans le secteur privé. Les employés du secteur public prennent leur retraite 2,8 ans plus tôt, perdent leur emploi près de huit fois moins souvent et déclarent 16,7 jours d’absence pour raisons personnelles par année, contre 10,7 dans le secteur privé (Palacios et al., 2025).
Il ne s’agit pas de faire le procès des fonctionnaires. Il s’agit de poser une question élémentaire de gestion publique : que reçoit le contribuable en échange de chaque dollar consacré à l’État? La première réponse devrait être davantage de transparence. La rémunération publique doit être publiée dans sa totalité, avantages compris, plutôt que de se limiter au salaire de base (Palacios et al., 2025). La seconde réponse est institutionnelle : les budgets et la rémunération devraient être davantage liés à des résultats mesurables plutôt qu’à la seule reconduction historique des ressources (Tapp, 2025).
Démographie : le solde négatif que le Québec ne peut ignorer
Le Québec débat abondamment de l’immigration internationale. Il parle beaucoup moins d’un autre mouvement démographique pourtant mesurable : celui des Québécois qui quittent la province pour s’établir ailleurs au Canada.
De 1995 à 2024, le Québec n’a enregistré aucune année de solde migratoire positif avec les autres provinces. Le bilan cumulé atteint 255 988 départs nets, dont 119 658 personnes âgées de 25 à 44 ans, soit la plus forte perte absolue au pays (Munro, Palacios et Dunstan, 2026). L’Ontario en a été le principal bénéficiaire, avec 168 466 arrivées nettes.
Il faut toutefois garder le phénomène à sa juste mesure : cette perte représente 2,8 % de la population québécoise et la dernière vague est la plus faible des quatre observées. L’étude ne permet pas non plus d’établir les causes de ces départs. Mais le signal économique demeure difficile à ignorer. Lorsqu’un jeune adulte formé au Québec s’établit ailleurs au Canada, la province perd non seulement un résident, mais aussi une partie du rendement fiscal futur d’un investissement réalisé ici. Comme le souligne Tombe (2026), la formation financée au Québec peut ainsi contribuer à une assiette fiscale dont les bénéfices sont captés ailleurs.
La question n’est donc pas de retenir artificiellement les Québécois. Elle consiste plutôt à comprendre pourquoi certains choisissent de partir et à réduire les obstacles qui rendent le Québec moins attrayant pour travailler, investir et entreprendre.
Commerce intérieur : défendre le Québec ne signifie pas ériger des barrières
Advenant que les sondages actuels se confirment dans les urnes, un prochain gouvernement du Parti québécois pourrait défendre les compétences du Québec tout en réclamant une véritable libéralisation du commerce intérieur. Les deux positions ne sont pas contradictoires.
Ottawa ne peut, à lui seul, réaliser l’union économique canadienne. Les provinces réglementent une grande partie des biens, des services et des professions qui circulent à l’intérieur du pays (Daly et Mancini, 2026). Or, l’Accord de libre-échange canadien demeure truffé d’exceptions, notamment celles dont bénéficie le Québec.
La réponse n’est pas nécessairement une centralisation fédérale. Elle peut passer par une coopération provinciale fondée sur la reconnaissance mutuelle, au moyen d’organismes conjoints créés par des lois concordantes. Chaque province conserverait son pouvoir de réglementer et, dans les conditions prévues, son droit de se retirer de l’entente. La Cour suprême a d’ailleurs rejeté, en 2018, l’argument selon lequel un régime coopératif en matière de valeurs mobilières aurait pour effet de déposséder les législatures provinciales de leurs compétences.
La défense de l’autonomie provinciale ne doit donc pas servir de prétexte au protectionnisme réglementaire. Refuser les empiétements fédéraux est une chose; maintenir des barrières entre les Québécois et les autres Canadiens en est une autre.
L’enjeu est aussi budgétaire. Selon une simulation, un repli d’Ottawa inspiré de la période des années 1990 coûterait 4,4 milliards de dollars au Québec, soit l’équivalent de 58 % de son déficit de 2024-2025 (Munro, Fuss et Li, 2026). Le Québec a donc intérêt à défendre à la fois ses compétences et un marché intérieur canadien plus intégré.
Protéger le français est légitime. Transformer la réglementation linguistique ou professionnelle en obstacle à la circulation des biens, des services et du capital ne l’est pas.
Énergie : sortir de l’illusion de l’abondance
Pendant des décennies, l’électricité bon marché a constitué un avantage économique majeur du Québec. Elle ne doit toutefois pas être confondue avec une ressource illimitée.
À 7,8 ¢/kWh, le tarif résidentiel québécois demeure le plus bas au pays, mais Hydro-Québec prévoit déjà des hausses de 3 % par année jusqu’en 2028 (Exner-Pirot, 2026). Surtout, le Québec est redevenu importateur net d’électricité en 2025, tandis que l’organisme nord-américain de fiabilité énergétique classe la province parmi les régions exposées à des risques de pénurie dans des conditions extrêmes. L’électrification des transports, la croissance des centres de données et la hausse constante de la demande d’électricité rendent cette contrainte encore plus urgente.
Le prix artificiellement bas de l’électricité comporte aussi un coût budgétaire. Il réduit les dividendes versés par Hydro-Québec, diminue la capacité fiscale mesurée du Québec et contribue à augmenter les paiements de péréquation. Ceux-ci atteindront 13,9 milliards de dollars en 2026-2027. Une hausse de deux cents du prix de l’électricité ferait tomber ce montant à 11,2 milliards, tandis qu’environ 75 % de toute hausse des revenus tirés des ressources serait compensée par une diminution de la péréquation (Tombe, 2026).
Le choix qui s’impose n’est donc pas entre une électricité abordable et une électricité chère. Il est entre une tarification qui masque la rareté et une tarification qui la révèle suffisamment pour orienter l’investissement et la consommation. Le Québec aura besoin de prix plus cohérents avec la rareté de la ressource, d’un cadre réglementaire prévisible et de davantage de capital privé. Les besoins d’investissement sont trop importants pour supposer que l’État pourra, à lui seul, financer toute la capacité nécessaire (Exner-Pirot, 2026).
Santé : financer le patient plutôt que le système
Le débat sur le privé en santé est trop souvent réduit à une opposition idéologique. La question pertinente est plus simple : quel mode d’organisation permet d’offrir davantage de soins, plus rapidement, à financement public comparable?
Au Québec, la durée médiane de séjour à l’urgence atteignait 5 h 12 en 2025, soit 41 minutes de plus qu’en 2018, malgré une amélioration récente de 11 minutes (IEDM, 2026). D’autres systèmes universels montrent pourtant qu’un financement public n’exige pas que la prestation des soins soit exclusivement publique.
La Suède en fournit un exemple. Elle affiche 2,0 % de besoins médicaux non comblés attribuables aux délais, contre 9,1 % au Canada. Près de 46,9 % de ses cliniques de première ligne sont privées tout en étant financées par l’État, et le secteur privé réalise plus de 70 % des chirurgies de la cataracte (Labrie, 2026).
Le Québec a déjà commencé à expérimenter différentes formes d’organisation, mais les plans territoriaux continuent notamment d’encadrer l’endroit où les médecins peuvent s’installer. Or, rien ne démontre clairement que cette centralisation ait produit une amélioration correspondante de l’accès. Le Québec fait par ailleurs partie, avec l’Alberta, des provinces où le payeur demeure essentiellement exclusif, alors que les patients jouent un rôle limité dans l’allocation des ressources (Esmail et Globerman, 2026).
Il faut donc déplacer le débat : le véritable enjeu n’est pas « public contre privé », mais plutôt de déterminer qui finance, qui produit et qui décide. Le Québec devrait travailler avec les autres provinces à une réforme de la Loi canadienne sur la santé afin de permettre davantage d’expérimentation, puisque les pénalités prévues par le cadre actuel peuvent décourager certaines innovations organisationnelles (Labrie, 2026).
Un mandat difficile, mais nécessaire
Aucune de ces réformes ne sera facile. Elles remettent en question des intérêts établis, des habitudes administratives et des idées reçues profondément enracinées. C’est précisément pourquoi le débat public ne peut se limiter à la prochaine mesure budgétaire ou au prochain cycle électoral.
La société civile devra continuer de demander des comptes aux élus. Les groupes de réflexion et les organisations favorables à une plus grande liberté économique devront poursuivre leur travail d’éducation auprès du public comme des décideurs. Les médias joueront également un rôle déterminant : faire passer ces enjeux du registre des slogans à celui des résultats, des coûts et des arbitrages. Il est crucial d’agir sur la culture politique et de tenir les élus responsables de leurs décisions. Ceux-ci doivent maintenant comprendre qu’oser véritablement, avec cohérence et sincérité, peut aussi s’avérer politiquement avantageux.
Le Québec dispose encore de leviers considérables. Mais ces leviers ne sont pas gratuits. Un État plus grand n’est pas nécessairement un État plus efficace, pas plus qu’une réglementation plus abondante ne constitue automatiquement une meilleure politique publique. Le véritable test doit être celui des résultats : combien coûte l’intervention publique, quelles incitations crée-t-elle et améliore-t-elle réellement la vie des citoyens?
C’est à cette aune que devraient être évaluées les prochaines réformes québécoises.
Principales références
Daly, Paul, et Mark Mancini. 2026. The Single Market Myth: How Ottawa and the Provinces Can Finally Dismantle Canada’s Costly Internal Trade Barriers. Ottawa : Macdonald-Laurier Institute.
Consulter l’étude
Esmail, Nadeem, et Steven Globerman. 2026. Who Decides? How Health Care Resources Are Allocated in Canadian Provinces. Vancouver : Fraser Institute.
Consulter l’étude
Exner-Pirot, Heather. 2026. Blackout: Canada’s Impending Electricity Crisis and How to Fix It. Ottawa : Macdonald-Laurier Institute.
Consulter l’étude
Institut économique de Montréal (IEDM). 2026. « Le temps d’attente à l’urgence a augmenté de 41 minutes depuis 2018, révèle l’IEDM ». Communiqué.
Consulter le communiqué
Labrie, Yanick. 2026. Beyond the Public-Private Divide: What Sweden Can Teach Canada About Health Care Reform. Vancouver : Fraser Institute.
Consulter l’étude
Munro, Grady, Jake Fuss et Nathaniel Li. 2026. What Happens if Provinces Are Left Holding the Bag? Calculating the Fiscal Burden of Federal Intrusions into Provincial Jurisdiction. Vancouver : Fraser Institute.
Consulter l’étude
Munro, Grady, Milagros Palacios et William Dunstan. 2026. Interprovincial Migration in Canada, 1995-2024: What Do the Numbers Tell Us? Vancouver : Fraser Institute.
Consulter l’étude
Palacios, Milagros, Nathaniel Li, Jake Fuss et Grady Munro. 2025. Comparing Government and Private Sector Compensation in Quebec, 2025 Edition. Vancouver : Fraser Institute.
Consulter l’étude
Tapp, Stephen. 2025. The Provincial Productivity Crisis: How Better Measurement, Management, and Modernization Can Improve Outcomes. Ottawa : Macdonald-Laurier Institute.
Consulter l’étude
Tombe, Trevor. 2026. Rebalancing Canada: A Two-Pillar Reform of Equalization and Federal Transfers. Ottawa : Macdonald-Laurier Institute.
Consulter l’étude
Oui — pour WordPress, je ferais ça beaucoup plus propre, avec un petit bloc éditorial plutôt qu’une simple liste brute :
Autres articles sur Pilule Rouge
Le véritable coût de l’accumulation réglementaire
Louis-Philippe Noël
Quand la multiplication des règles, des formulaires et des obligations administratives finit par peser sur la productivité et l’activité économique.
Après le constat, le chantier réglementaire
Louis-Philippe Noël
Après avoir mesuré le poids de la réglementation, place aux solutions : comment revoir systématiquement les règles qui se sont accumulées au Québec?
On ne construit plus des infrastructures, on construit des processus
Samuel Rasmussen
Pourquoi les grands projets québécois semblent-ils toujours plus longs, plus complexes et plus coûteux à réaliser?
Après le capitalisme? Avant les funérailles, identifions le cadavre
Samuel Rasmussen
Avant d’annoncer la fin du capitalisme, encore faudrait-il déterminer ce qui relève réellement du marché et ce qui relève d’un système saturé d’interventions publiques.
Élections 2026 : cinq partis, cinq remèdes — et toujours le même patient, l’État québécois
Samuel Rasmussen

