De l’emploi à l’investissement, de l’entrepreneuriat à la société civile, l’expansion gouvernementale peut déplacer les forces productives, affaiblir les incitations économiques et réduire l’autonomie des institutions indépendantes.
La croissance de l’État est habituellement évaluée à partir de ses dépenses, de ses déficits, de sa dette et du nombre de ses employés. Cette comptabilité, bien qu’indispensable, demeure incomplète. Elle mesure ce que le gouvernement dépense, mais beaucoup moins ce que cette mobilisation de ressources empêche le reste de la société d’accomplir.
C’est précisément le problème de l’effet d’éviction, ou « crowding out ». Ce phénomène dépasse la concurrence entre emprunts publics et investissements privés. Il englobe les mécanismes par lesquels l’expansion gouvernementale mobilise une proportion croissante des ressources disponibles, au détriment potentiel des entreprises, des entrepreneurs et des organisations indépendantes.
Le débat ne devrait pas se limiter à savoir si les dépenses publiques stimulent l’activité économique. Il devrait aussi examiner leur coût d’opportunité : quels investissements ne seront pas réalisés, quelles entreprises ne verront pas le jour, quels travailleurs seront détournés d’autres activités productives et quelle autonomie institutionnelle sera sacrifiée ?
Une dépense publique peut augmenter le PIB sans augmenter la productivité de l’économie. En effet, elle doit être financée par des impôts ou de la dette, ce qui peut déplacer une activité privée plus productive, innovante ou concurrentielle.
L’étude de Livio Di Matteo, Government Spending, Public-Sector Employment, and Labour Market Crowding Out in Canada, publiée par le Fraser Institute en juillet 2026, constitue un point de départ particulièrement pertinent pour examiner les effets de l’expansion du secteur public sur l’économie canadienne. Les conclusions de l’auteur sont plus générales que celles de Faggio et al. sur l’emploi public, la dépendance financière des organismes sans but lucratif et l’intervention gouvernementale sur le marché immobilier. Le rapport d’Étienne-Alexandre Beauregard, intitulé « L’argent public a-t-il remplacé la charité ? », examine le recul de la philanthropie et l’augmentation de la dépendance des organismes communautaires au financement étatique. Il analyse l’éviction sous divers angles : concurrence pour la main-d’œuvre et le capital, incitations à investir et à entreprendre, ainsi que l’autonomie financière et institutionnelle de la société civile.
Ces recherches permettent de dépasser la simple question de la taille de l’État. Elles mettent en évidence quatre dimensions de l’éviction : économique, concurrentielle, entrepreneuriale et institutionnelle.
1. Le marché du travail : l’État, un concurrent financé par les contribuables
L’État est non seulement un régulateur et un fournisseur de services collectifs, mais aussi un employeur qui concurrence les entreprises privées pour attirer une main-d’œuvre limitée.
Cette concurrence n’est pas nécessairement équilibrée. Les administrations publiques peuvent offrir des avantages tels que des rémunérations, des retraites et une sécurité d’emploi que les PME ne peuvent égaler. Contrairement à ces dernières, elles financent une partie de leurs activités par les impôts et l’emprunt.
Selon Di Matteo, l’emploi public au Canada a augmenté de 29 % entre 2015 et 2025, tandis que l’emploi non public a augmenté de seulement 15 %. Par conséquent, la part de l’emploi dans le secteur public a augmenté de 19,5 % à 21,6 %.
Cela ne signifie pas nécessairement que chaque emploi public élimine automatiquement un emploi privé, mais cela montre un changement dans la composition du marché du travail qui ne peut être ignoré.
Les travailleurs du secteur public canadien bénéficient d’une prime salariale moyenne de 4,8 % par rapport à leurs homologues du secteur privé en 2024. Cela s’explique en partie par les conditions de rémunération. Les régimes de retraite des employés du gouvernement sont plus avantageux : 86,7 % en bénéficient, contre 21,8 % dans le secteur privé.
Le problème n’est pas de contester individuellement ces avantages, mais de reconnaître leurs conséquences sur l’allocation de la main-d’œuvre et la concurrence des employeurs privés.
Une PME doit financer ses salaires et avantages sociaux avec sa productivité, ses revenus et sa rentabilité. Une administration publique dispose de l’impôt et de l’emprunt pour financer ses dépenses. Cette différence crée une concurrence pour attirer les travailleurs.
Les travaux de Faggio et Overman (2014), publiés dans le Journal of Urban Economics, permettent d’approfondir ce mécanisme. Leur étude des marchés locaux du travail anglais montre que l’expansion de l’emploi public peut modifier la composition de l’emploi privé plutôt que simplement augmenter l’activité économique.
De 2003 à 2007, chaque emploi public supplémentaire a entrainé la création de 0,5 emploi dans les secteurs non échangeables, mais la perte de 0,4 emploi dans les secteurs échangeables. L’effet sur l’emploi privé total n’était pas statistiquement identifiable. Sur une période plus longue, de 1999 à 2007, les auteurs ont constaté un effet négatif.
Cette distinction est importante. Les salaires publics peuvent stimuler la demande locale et soutenir certains commerces et services, mais cela peut aussi accroître la concurrence pour les ressources nécessaires aux secteurs productifs et exportateurs.
Une économie peut créer des emplois sans améliorer sa compétitivité ou son potentiel d’exportation.
Au Canada, où l’investissement des entreprises est faible et la productivité est en retard, cette transformation doit être prise au sérieux. Il ne s’agit pas seulement du nombre de personnes travaillant pour l’État, mais de la proportion de la main-d’œuvre utilisée pour créer de la valeur dans le secteur concurrentiel.
2. Le capital et l’investissement : quand les priorités publiques déplacent l’initiative privée
L’éviction concerne également l’allocation du capital.
Lorsque l’État emprunte pour financer ses déficits, il peut exercer une pression sur les taux d’intérêt et réduire les ressources financières pour les investisseurs privés. Cet effet est préoccupant lorsque les déficits sont structurels et que les besoins de financement augmentent.
Analyser uniquement les marchés financiers est trompeur.
Les projets publics et privés se disputent les mêmes ressources limitées : terrains, matériaux, ingénieurs, entrepreneurs, travailleurs, capacités de production.
Lorsque le gouvernement augmente sa demande, les coûts et délais peuvent augmenter, rendant certains projets privés moins rentables.
Selon Di Matteo, entre 2014 et 2024, les investissements des entreprises canadiennes dans la formation brute de capital fixe ont diminué de 15 %, tandis que ceux du secteur public ont augmenté de 6 %. Les investissements privés dans les structures non résidentielles ont baissé de 25 %, tandis que ceux dans les machines, installations et équipements ont chuté de 14 %.
Ces chiffres ne prouvent pas que l’investissement public a causé le recul de l’investissement privé, mais montrent une évolution préoccupante : l’investissement gouvernemental a progressé, mais l’investissement productif des entreprises n’a pas suivi.
La méta-étude de Konstantin Kholodilin (2026), The Effects of Government Interventions on Housing Market: A Meta-Study of Empirical Literature, permet d’élargir cette réflexion au rôle de la réglementation.
L’auteur a analysé 1 077 études empiriques sur 74 instruments de politique publique dans 96 pays pour examiner l’impact de ces interventions sur le marché immobilier. Les résultats portent sur des mesures telles que les contrôles des loyers, la fiscalité immobilière, les codes du bâtiment, etc.
Son apport est important : les interventions gouvernementales peuvent générer des effets secondaires, neutraliser les bénéfices d’autres politiques ou se renforcer mutuellement lorsqu’elles sont mal coordonnées.
Le marché du logement illustre bien le problème. Un gouvernement peut vouloir améliorer l’abordabilité en imposant davantage de contrôles, de restrictions réglementaires et de subventions. Cependant, si ces interventions augmentent les coûts, réduisent les rendements attendus ou rendent les décisions d’investissement plus incertaines, elles peuvent décourager la construction.
L’intervention peut aggraver le problème qu’elle prétend résoudre : une offre insuffisante entraine une hausse des prix, justifiant de nouvelles interventions qui entravent la construction.
Cette dynamique ne signifie pas que toute réglementation est injustifiée. Elle impose toutefois une exigence de rigueur : évaluer les conséquences nettes des politiques publiques.
Un investissement gouvernemental n’est pas productif s’il ne crée pas de richesse globale. Il ne doit pas mobiliser des ressources qui pourraient générer plus de valeur dans le secteur privé.
3. L’entrepreneuriat et la prise de risque : les incitations comptent
L’expansion du gouvernement entraîne une prise de risque moins visible.
L’entrepreneuriat repose sur une décision : investir dans un projet à rentabilité incertaine. Cette décision dépend de plusieurs facteurs : perspectives de rentabilité, fiscalité, accès au financement, concurrence, prévisibilité réglementaire.
L’expansion de l’État modifie ces incitations.
Lorsque les emplois gouvernementaux deviennent plus attrayants en termes de rémunération, de sécurité et d’avantages sociaux, l’opportunité coûte plus cher pour les entrepreneurs. Lorsque les exigences administratives, les délais réglementaires et la fiscalité réduisent le rendement des investissements, entreprendre devient moins intéressant.
Il ne s’agit pas de prétendre que tous les individus privilégient la sécurité à l’initiative. Les choix économiques répondent aux incitations et aux coûts relatifs.
Une réglementation disproportionnée peut favoriser les entreprises établies au détriment des PME et des nouveaux concurrents. Elle transforme les règles du jeu en avantage pour les acteurs déjà en place. Le phénomène dépasse la simple paperasserie et concerne la prévisibilité des règles, la stabilité des investissements et la possibilité de conserver les bénéfices d’une réussite entrepreneuriale.
Les entrepreneurs doivent évaluer les risques de leur projet sans être constamment ralentis par des contraintes administratives imprévues.
L’effet d’éviction entrepreneurial se manifeste non seulement par des emplois perdus et des investissements annulés, mais aussi par des entreprises, des innovations et des projets qui ne voient jamais le jour.
Ces occasions perdues ne sont pas comptabilisées dans les budgets publics, mais représentent un coût économique réel.
Une économie qui pénalise trop la prise de risque ne peut pas stimuler durablement l’innovation, la productivité et la création de richesse.
4. La société civile : la dépendance financière au détriment de l’autonomie
L’effet d’éviction ne concerne pas seulement le secteur privé, mais aussi la société civile. Les organismes sans but lucratif, les fondations et les organisations communautaires sont essentiels pour le pluralisme démocratique et la liberté d’association.
La recherche de Kwangho Jung et M. Jae Moon (2007), publiée dans le Policy Studies Journal, met en évidence un paradoxe : leur étude des organismes culturels sud-coréens montre que les ressources publiques peuvent renforcer la légitimité institutionnelle des organisations tout en réduisant leur autonomie managériale. Une dépendance accrue envers les subventions peut inciter les organismes à adapter leurs objectifs et leurs priorités aux attentes de leurs bailleurs de fonds. Même sans intervention politique directe, la concentration du financement peut affecter les décisions et la liberté de contestation.
Le rapport d’Étienne-Alexandre Beauregard, « L’argent public a-t-il remplacé la charité ? », publié par Cardus, analyse cette dynamique au Québec. De 2000-2001 à 2025-2026, le financement public du secteur communautaire a augmenté de 169 %, passant de 473 millions à 2,172 milliards de dollars. En parallèle, la proportion de Québécois faisant des dons de charité est passée de 23 % à 17 %. Le don médian québécois atteignait 160 $, contre 390 $ à l’échelle canadienne.
Ces tendances ne prouvent pas que l’expansion du financement public a entraîné un recul de la philanthropie. Elles soulèvent toutefois une question : lorsque l’État assume une part croissante du financement communautaire, les organismes et les citoyens sont-ils moins incités à maintenir un lien financier direct ? Cardus cite une étude selon laquelle 78 % du budget moyen de 404 organismes québécois provient des gouvernements.
Le financement à la mission globale représente la majeure partie du soutien gouvernemental au secteur communautaire. Il est souvent perçu comme une garantie d’autonomie, mais cela ne signifie pas une indépendance financière. Les organismes peuvent administrer librement leur budget, mais dépendent des décisions gouvernementales concernant le renouvellement et le niveau du financement.
La diversification des ressources (dons, cotisations, fondations, revenus autonomes et subventions) est importante pour l’autonomie et la gestion financière. Elle doit être accompagnée d’une reddition de comptes rigoureuse, sans devenir un instrument de contrôle des opinions ou des prises de position.
L’État peut aider la société civile, mais ne doit pas en devenir le principal architecte, financeur et décideur. Une dépendance excessive envers le financement gouvernemental peut menacer la liberté d’expression et de contestation. Une société civile autonome doit pouvoir coopérer avec l’État et le contester, proposant ses propres solutions.
5. L’effet cumulatif : une économie de plus en plus dépendante de l’État
Ces mécanismes ne fonctionnent pas en vase clos. Ils peuvent se renforcer mutuellement et créer une dynamique de dépendance.
L’expansion des effectifs publics augmente la demande de main-d’œuvre et mobilise des capitaux et des ressources matérielles. Les interventions réglementaires peuvent accroître les coûts et l’incertitude des entreprises. Les programmes de financement peuvent rendre les organismes civils plus dépendants des priorités gouvernementales.
Les conséquences peuvent s’accumuler :
Expansion gouvernementale → mobilisation accrue des ressources → hausse des coûts et des contraintes → recul de l’investissement et de l’initiative privée → dépendance accrue aux mécanismes publics → pressions pour une intervention gouvernementale accrue.
Ce cercle n’est pas une loi économique automatique. Il représente un risque institutionnel et économique si l’expansion de l’État n’est pas évaluée.
Une économie peut devenir dépendante de l’activité gouvernementale sans améliorer sa productivité, sa compétitivité ou sa capacité d’innovation.
Le paradoxe est clair : plus l’État dépense pour compenser les faiblesses du secteur productif, plus il risque d’affaiblir ses conditions de dynamisme.
Le problème n’est pas seulement budgétaire, mais concerne la capacité de la société à générer sa propre richesse et à maintenir des institutions indépendantes du pouvoir politique.
6. Recentrer l’État : la discipline plutôt que l’expansion administrative
Le débat ne consiste pas à opposer le secteur public au privé. Un État efficace est indispensable pour protéger les droits, faire respecter les contrats, assurer la sécurité, maintenir un cadre institutionnel prévisible et fournir les biens et services collectifs.
Cependant, cela ne signifie pas accorder à l’État un mandat d’expansion permanente.
Chaque intervention doit être évaluée rigoureusement en fonction de sa valeur ajoutée, de ses coûts directs et indirects, et de son impact sur les activités privées et les institutions indépendantes.
Voici sept questions à considérer :
- Allocation des ressources : les dépenses publiques utilisent-elles des travailleurs et des capitaux qui pourraient être mieux utilisés ailleurs ?
- Productivité : Les investissements gouvernementaux augmentent-ils vraiment la capacité productive de l’économie ?
- Concurrence : Les conditions de rémunération du secteur public créent-elles des distorsions dans le recrutement et la rétention de la main-d’œuvre ?
- Investissement : Les interventions fiscales et réglementaires affectent-elles le rendement anticipé des projets privés ?
- Entrepreneuriat : Les politiques publiques favorisent-elles l’entrée de nouveaux concurrents et la prise de risque ?
- Autonomie institutionnelle : Les mécanismes de financement garantissent-ils l’indépendance des organisations civiles ?
- Responsabilité budgétaire : Les ressources mobilisées sont-elles justifiées par les bénéfices attendus ?
Cette approche suppose une ouverture accrue à la concurrence, une simplification réglementaire, une discipline budgétaire réelle et une diversification des sources de financement des organisations civiles.
L’État devrait concentrer ses ressources sur les fonctions où sa contribution est justifiée et démontrable. Il devrait cesser de confondre l’augmentation des effectifs, des programmes et des réglementations avec l’amélioration des services et de la gouvernance.
La performance gouvernementale ne devrait pas se mesurer à la croissance de l’appareil administratif, mais à la qualité du cadre économique et institutionnel.
Conclusion : la prospérité exige davantage qu’un État en expansion
L’effet d’éviction va au-delà du budget. Il concerne la productivité, la concurrence, l’entrepreneuriat et la liberté institutionnelle.
L’expansion de l’emploi public peut déplacer les ressources humaines et modifier la composition de l’activité privée. Les emprunts et interventions gouvernementales peuvent affecter les conditions d’investissement sur les marchés financiers et immobiliers. L’accumulation de contraintes et la détérioration des incitations peuvent décourager la prise de risque dans le secteur entrepreneurial. Dans la société civile, la dépendance financière peut affaiblir l’autonomie des organisations indépendantes.
Cela ne signifie pas que tout financement public est inutile ou que toute intervention est nuisible. Cependant, il est crucial d’évaluer les politiques selon leurs résultats nets plutôt que leurs intentions.
La prospérité ne dépend pas de l’expansion de l’État. Elle découle de la capacité des entreprises à investir, des entrepreneurs à prendre des risques, des travailleurs à produire davantage et des institutions civiles à agir librement.
Un gouvernement qui mesure sa réussite par l’expansion de son propre appareil confond ses moyens avec ses résultats.
Le véritable test d’un État efficace n’est pas l’étendue de son intervention, mais la capacité de la société à prospérer sans dépendre constamment de lui.
Bibliographie:
Beauregard, Étienne-Alexandre. L’argent public a-t-il remplacé la charité? Regard sur l’autonomie financière de la société civile québécoise. Hamilton, ON: Cardus. 2026. Consulter.
Beauregard, Étienne-Alexandre. Prestataires de services ou groupes militants? L’institutionnalisation d’un lobbying circulaire au sein de l’État québécois. Hamilton, ON: Cardus. Consulter.
Di Matteo, Livio. Government Spending, Public Sector Employment, and Labour Market Crowding Out in Canada. Vancouver: Fraser Institute, 2026. Consulter.
Faggio, Giulia, and Henry G. Overman. “The Effect of Public Sector Employment on Local Labour Markets.” Journal of Urban Economics 79 (January 2014): 91–107. Consulter.
Jung, Kwangho, et M. Jae Moon. « The Double-Edged Sword of Public-Resource Dependence: The Impact of Public Resources on Autonomy and Legitimacy in Korean Cultural Nonprofit Organizations ». Policy Studies Journal 35, n° 2 (2007) : 205-226. Consulter.
Kholodilin, Konstantin Arkadievich. « The Effects of Government Interventions on Housing Market: A Meta-Study of Empirical Literature ». Journal of Housing Economics 73 (2026) : 102155. Consulter.
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