Le budget fédéral 2026 du gouvernement Carney sera présenté jeudi 5 novembre par le ministre des Finances, François-Philippe Champagne. Ottawa promet une économie plus forte, de grands projets nationaux et une vie plus abordable. Le ministère des Finances annonce vouloir stimuler l’investissement et renforcer notre sécurité économique. Les détails restent à venir. Nous pouvons néanmoins examiner la logique qui précède les annonces.
Je veux bien que l’État prépare l’avenir. Encore faut-il distinguer une économie qui produit davantage d’une économie qui attend davantage de lui. Un budget devrait se juger à la capacité qu’il donne aux Canadiens de travailler, d’investir et de prospérer durablement. Le nombre de milliards annoncés renseigne surtout sur l’ambition de celui qui les dépense.
La conjoncture commande du sérieux. Dans son rapport du 28 octobre, la Banque du Canada prévoit une croissance réelle de 1 % en 2026, puis de 2 % en 2027 et 2028. Elle prévoit également une inflation supérieure à 3 % pendant la majeure partie de 2027. Ce sont des projections, mais elles rappellent que soutenir l’activité tout en protégeant le pouvoir d’achat demeure un exercice délicat.
La productivité mesure la production obtenue par heure travaillée. Elle progresse lorsqu’un travailleur dispose de meilleurs outils, de compétences utiles et d’une organisation efficace. Statistique Canada rapporte un rebond de 1 % dans les entreprises au deuxième trimestre de 2026. C’est encourageant. Un seul trimestre favorable ne règle toutefois pas un problème structurel.
L’OCDE relevait déjà en 2025 l’insuffisance des investissements dans les technologies numériques et la propriété intellectuelle, la faiblesse de la concurrence et les obstacles au commerce intérieur. Ce diagnostic oblige à regarder les conditions dans lesquelles les entreprises prennent leurs décisions. Une machine moderne ne devient pas plus accessible parce qu’un ministre multiplie les discours sur l’innovation.
Imaginons un fabricant qui hésite à automatiser son atelier. Il compare le coût du financement, les débouchés, les impôts et les délais d’autorisation. Une subvention peut modifier son calcul. Des règles stables et un traitement fiscal favorable à l’investissement peuvent aussi convaincre des milliers d’entrepreneurs, sans leur demander de plaider leur cause devant un comité.
Budget fédéral 2026 : quels investissements pour la productivité ?
L’investissement public conserve une utilité réelle. Un port désengorgé, une infrastructure électrique fiable ou une liaison de transport efficace peuvent faciliter l’activité privée. Il serait paresseux de prétendre que toute dépense publique est improductive. Il serait tout aussi commode de croire que l’étiquette « stratégique » dispense de démontrer son rendement.
Une analyse parlementaire publiée en septembre estime que les infrastructures et la recherche-développement privée présentent les effets les plus importants et durables parmi les catégories étudiées. Les programmes de développement industriel affichent les multiplicateurs les plus faibles. Le rapport précise cependant que ses simulations excluent notamment les coûts du financement et du service de la dette. Un effet positif sur le PIB ne constitue donc pas, à lui seul, un bilan complet des avantages et des coûts.
La prudence s’impose aussi devant les investissements prétendument « mobilisés ». Dans une note de janvier 2026, le bureau parlementaire indiquait que, sur 285 milliards de dépenses fédérales associées à l’objectif d’investissement du budget précédent, seulement 41,3 milliards correspondaient à de nouvelles mesures. Surtout, son analyse ne vérifiait pas si les investissements auraient eu lieu sans aide fédérale. Additionner les contributions de partenaires ne démontre pas combien de projets supplémentaires l’intervention publique aura réellement créés.
Le risque de dépendance apparaît lorsque la rentabilité d’un projet repose d’abord sur la reconduction de l’aide publique. L’entreprise apprend alors à anticiper les priorités ministérielles autant que les besoins de ses clients. Je préfère une économie où l’on fait concurrence pour obtenir une commande à une économie où l’on fait antichambre pour obtenir une enveloppe. Toute aide devrait donc avoir une justification vérifiable, une échéance et des conditions de sortie. Une transition qui exige continuellement de nouveaux chèques finit par ressembler à une installation permanente aux frais du contribuable.
Il faut néanmoins reconnaître une bonne mesure lorsqu’elle apparaît. La Mégadéduction à la productivité, annoncée en septembre, propose de rendre permanente la déduction immédiate du coût d’un large éventail d’investissements admissibles. Selon Finances Canada, elle ferait passer le taux effectif marginal d’imposition des nouveaux investissements d’environ 13 % à 6,4 %. Cet indicateur ne doit pas être confondu avec le taux général d’impôt sur les bénéfices.
Cette orientation mérite d’être soutenue. Elle améliore le calcul économique de l’entrepreneur tout en lui laissant choisir son investissement. Son coût budgétaire annoncé, 36 milliards sur cinq ans, exige également une évaluation. La cohérence commande de vérifier les résultats des allègements fiscaux comme ceux des programmes de dépenses.
Une fiscalité compétitive doit cependant s’accompagner de marchés ouverts. Une étude de Statistique Canada publiée en mars observe qu’une concurrence plus forte est généralement associée à une croissance supérieure de la productivité. Défendre l’entreprise privée implique donc d’accepter que les entreprises établies soient contestées par de nouveaux concurrents. Protéger leurs positions peut aussi protéger leur immobilisme.
Une étude commandée par le Bureau de la concurrence estime qu’un alignement sur les réglementations les plus favorables à la concurrence, secteur par secteur, pourrait accroître la productivité de 10 % à long terme. Cette estimation conditionnelle ne constitue pas une promesse. Elle indique néanmoins l’ampleur potentielle des gains associés à des règles plus favorables à la concurrence.
Les gouvernements ont entrepris des réformes du commerce intérieur. Le 2 octobre, les ministres des Finances discutaient encore d’accélérer la réduction des obstacles. Ce chantier mérite une obligation de résultats : des normes compatibles, une mobilité professionnelle facilitée et des marchés accessibles. L’entrepreneur devrait consacrer ses efforts à trouver des clients plutôt qu’à comprendre pourquoi son activité rencontre une nouvelle frontière administrative.
L’incertitude extérieure complique évidemment la tâche. L’enquête de la Banque du Canada au troisième trimestre montre que les tensions commerciales freinent les intentions d’investissement. Ottawa ne contrôle pas les décisions américaines. Il peut cependant améliorer la prévisibilité des décisions canadiennes. C’est précisément dans l’incertitude que la stabilité institutionnelle prend de la valeur.
La discipline financière demeure essentielle. Dans ses perspectives du 20 octobre, le Bureau de la directrice parlementaire du budget projette un déficit de 63,3 milliards en 2026-2027 et des frais de la dette de 59,3 milliards. Selon les politiques alors connues, ces intérêts atteindraient 83 milliards en 2030-2031. Le prochain budget pourra modifier cette trajectoire. Ces sommes rappellent néanmoins que l’emprunt engage des recettes futures qui pourraient servir ailleurs.
Il faudra aussi surveiller la présentation des comptes. Une analyse parlementaire de septembre relève des incohérences dans certaines classifications entre fonctionnement et investissement. Équilibrer le seul fonctionnement laisse subsister un déficit global possible. La qualité économique d’une dépense ne se décrète pas par son classement comptable.
L’abordabilité exige enfin davantage d’offre. La SCHL estime cet automne qu’il faudrait construire environ 417 000 à 469 000 logements annuellement pour rétablir l’abordabilité prépandémique d’ici 2036. Les aides peuvent soulager les ménages; une amélioration durable exige aussi des logements effectivement construits. Les gouvernements doivent faciliter cette production.
Pour juger le budget fédéral 2026, je regarderai les coûts, les échéanciers et les investissements privés effectivement supplémentaires. J’attendrai une fiscalité prévisible, davantage de concurrence et une trajectoire crédible de la dette. Le Canada possède des ressources, des compétences et des entrepreneurs. Sa prospérité dépendra de leur capacité à agir. Un gouvernement devrait leur donner envie de bâtir, puis leur laisser l’espace nécessaire pour réussir.
Sources — documents
- Ministère des Finances, annonce du dépôt du Budget de 2026, 20 octobre 2026.
- Banque du Canada, Rapport sur la politique monétaire : perspectives canadiennes, 28 octobre 2026.
- Statistique Canada, Productivité du travail, deuxième trimestre de 2026, 3 septembre 2026.
- OCDE, Études économiques du Canada 2025 : productivité des entreprises, 2025.
- Bureau de la directrice parlementaire du budget, Multiplicateurs d’investissement, 10 septembre 2026.
- Bureau parlementaire du budget, Budget de 2025 : dépenses fédérales pour soutenir un investissement de 1 000 milliards de dollars, 21 janvier 2026.
- Ministère des Finances, document d’information sur la Mégadéduction à la productivité, septembre 2026.
- Statistique Canada, L’incidence de l’intensité de la concurrence sur la croissance de la productivité du travail au Canada, 30 mars 2026.
- Bureau de la concurrence, précis sur les avantages économiques des réformes proconcurrentielles, 4 février 2026.
- Ministère des Finances, rencontre avec les homologues provinciaux et territoriaux, 2 octobre 2026.
- Banque du Canada, Enquête sur les perspectives des entreprises, troisième trimestre de 2026, octobre 2026.
- Bureau de la directrice parlementaire du budget, Perspectives économiques et financières, 20 octobre 2026.
- Bureau de la directrice parlementaire du budget, La cible du budget de fonctionnement du gouvernement, 24 septembre 2026.
- SCHL, Rapport sur l’offre de logements, automne 2026.
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